—Juste ciel! ce jeune seigneur a perdu le sens! repartit le petit homme qui brandissait sa marotte en la faisant tourner à tour de bras. Provoquer les gens en duel, dans le palais du roi! Vouloir forcer M. Raisin à tirer l'épée! Avoir l'idée infernale de tuer M. Raisin, chez le roi! C'est là un crime de lèse-majesté.

[Illustration: Vous laverez d'abord mon carrosse! dit au comédien le marquis de Sévigné.]

—Monsieur, je vous fais sincèrement mes excuses! dit, en s'adressant au marquis de Sévigné, le comédien qui s'effrayait des conséquences de cette querelle bruyante, et je m'en remets à mon ami Langeli pour vous donner satisfaction.

En disant cela, le comédien salua profondément et disparut dans un corridor sombre où il s'était jeté pour échapper à un plus long entretien. Charles Sévigné resta interdit et furieux, il s'apprêtait à porter sa colère contre l'étrange personnage qui l'avait empêché d'avoir raison d'une injure, lorsque celui-ci lui toucha l'épaule avec le sceptre à grelots qu'il n'avait pas cessé d'agiter, comme l'emblème de son autorité.

—Monsieur le marquis! dit-il avec un accent impérieux et sévère, que démentait l'expression burlesque de sa figure grimaçante, nous avons le regret de vous placer sous notre surveillance immédiate, pour éviter un scandale dans la maison du roi, et pour nous opposer à un duel entre deux hommes d'honneur. Vous plaît-il de me suivre, Monsieur le marquis?

Sévigné crut avoir affaire à un officier du palais ayant à exécuter un pouvoir quelconque, que cet officier tenait de ses fonctions; il ne fit aucune résistance et suivit silencieusement ce nain grotesque, qui marchait en avant, son sceptre levé, comme pour affirmer le droit d'arrestation qu'il avait invoqué. Ils entrèrent sous la voûte principale des Communs du château et s'enfoncèrent dans des corridors tortueux et sombres que connaissait le guide de Charles de Sévigné. Ce dernier n'avait pas peur, mais il éprouvait une sorte d'inquiétude, en s'imaginant qu'il allait comparaître devant un tribunal, car il n'ignorait pas que les duels étaient interdits sous les peines les plus rigoureuses et que le Tribunal des Maréchaux de France ou de la Connétablie réglait sans appel toutes les querelles de point d'honneur.

Mademoiselle de Sévigné avait compris que son frère, dont elle redoutait les emportements et les violences, s'était engagé imprudemment dans une querelle dont elle ne pouvait apprécier à distance l'objet et la portée, mais elle avait vu se former autour du centre de la dispute un groupe de spectateurs, qui l'empêchaient de distinguer ce qui se passait. Elle entendait seulement le bruit confus d'une altercation, dans laquelle dominait la voix de Charles de Sévigné.

Elle attendit avec anxiété la fin de l'aventure et elle avertit le petit laquais, qui était debout à la portière du carrosse, de prêter secours à son maître, dès qu'il en serait temps. Le petit laquais, qui n'était pas d'âge à intervenir utilement dans un conflit où son jeune maître aurait besoin d'aide, profita de la permission qu'on lui en donnait, pour venir se réunir aux curieux qui étaient bien aises d'assister au débat d'un jeune seigneur avec un comédien.

Quand mademoiselle de Sévigné constata que son frère n'était plus là, et que la foule qui l'avait entouré se dispersait, elle eut à coeur de savoir ce qu'il était devenu et de lui porter elle-même aide et secours, s'il en avait besoin. Elle triompha de sa timidité naturelle, sous l'empire de son affection fraternelle, et elle descendit de carrosse, sans attendre le retour du petit laquais qui s'était éloigné. Elle se dirigea résolument vers l'endroit où Charles de Sévigné avait disparu et elle n'hésita pas à s'avancer dans un corridor solitaire, que son frère avait dû suivre en partant du même point qu'elle. Mais, quand elle arriva dans une espèce de carrefour auquel aboutissaient cinq ou six chemins différents, elle en prit un au hasard, lequel n'était pas sans doute celui que Charles de Sévigné avait pris, car elle n'eut bientôt plus l'espoir de le rejoindre: elle marchait hâtivement, sans rencontrer personne, au milieu d'un dédale de passages obscurs, qui l'éloignaient du but qu'elle espérait atteindre, et lorsqu'elle essaya de retourner en arrière, elle reconnut avec anxiété qu'elle s'était tout à fait égarée.

Son effroi s'augmenta de plus en plus, quand elle entendit pousser des cris, qui retentissaient par intervalles à travers les longues galeries voûtées et que les échos souterrains se renvoyaient de l'un à l'autre, en rendant ces cris lointains plus inarticulés et plus confus. Elle écoutait, immobile et terrifiée: à plusieurs reprises, elle avait cru reconnaître la voix de son frère, mais aussitôt cette voix, qui semblait prendre le caractère de la menace et de la colère, avait été couverte par des éclats de rire prolongés. Puis, des portes s'ouvrirent et se fermèrent avec fracas, et tout rentra dans le silence. Mademoiselle de Sévigné fut plus effrayée de ce silence, qu'elle ne l'avait été des bruits vagues et incertains, qui lui annonçaient du moins la présence de quelques êtres vivants. Elle doubla le pas et n'eut plus d'autre idée que de sortir de l'ombre qui semblait à chaque instant s'épaissir autour d'elle, car la nuit approchait, et la pauvre jeune fille pouvait prévoir que, d'un moment à l'autre, elle se trouverait arrêtée, sans savoir où elle serait, au milieu des ténèbres.