C'est alors qu'elle se vit au pied d'un grand escalier, qui paraissait aboutir aux étages supérieurs. Elle ne songea plus à descendre, pour arriver à un passage qui la ramènerait à la grande cour des Communs; elle se préoccupa plutôt de monter dans les Communs, où elle aurait chance de rencontrer un des gens du château, qui l'aiderait à regagner son carrosse. Malheureusement, c'était l'heure du souper, et elle ne trouva pas sur son chemin un seul domestique. Enfin, après bien des tours et des détours, elle parvint, quand le jour lui faisait défaut, à gagner un corridor éclairé par une lampe. Elle se crut sauvée, d'autant plus qu'elle distinguait, à l'extrémité de ce corridor, une assez vive clarté qui venait d'une porte entr'ouverte.

Elle se dirigea rapidement vers cette porte et entra dans une grande chambre, où elle entendait une voix étouffée et inintelligible, accompagnée de petits coups répétés, qu'on frappait contre les parois d'une caisse sonore. La personne qui occupait cette chambre ne devait pas être loin, car elle avait laissé sur une console deux grosses bougies allumées. Au milieu de la pièce, il y avait une espèce de coffre immense, dont la forme était assez inusitée, pour que mademoiselle de Sévigné se rappelât avoir vu, le jour même, ce coffre bizarre, porté sur un haquet, que traînait un cheval et que conduisait un homme en costume de comédien, celui-là même avec qui le jeune marquis de Sévigné s'était pris de querelle sur la route de Versailles. Ce souvenir imprévu n'annonçait rien de bon à mademoiselle de Sévigné, qui n'avait rien de plus pressé que de sortir de cette chambre, mais elle en fut empêchée par l'approche de deux personnes qui allaient y rentrer, en parlant à demi-voix. En même temps, les petits coups, qu'elle avait entendus résonner comme dans un meuble, retentirent de nouveau, et la voix qui les accompagnait sourdement devint plus distincte et plus grondeuse.

—Voulez-vous donc que je meure là-dedans! criait la voix. J'aimerais mieux être enfermé dans un cachot, que dans cette boîte! Père, délivre-moi, pour l'amour de Dieu! J'ai grand besoin de respirer un peu, avant de commencer mes exercices. Je me passerai de nourriture, bien que je n'aie ni bu ni mangé depuis notre départ! Holà! vous m'avez donc abandonné, que vous ne répondez pas à mes plaintes? Par pitié! grand'mère, obtiens pour moi un quart d'heure de liberté, afin que je puisse reprendre haleine! Père, au nom du Ciel! Grand'mère, bonne grand-mère, sauve la vie à ton petit Jean-Baptiste!

Mademoiselle de Sévigné n'avait pu saisir qu'une partie de ces paroles, prononcées avec l'accent de la prière dans l'intérieur du grand coffre, où devait être renfermé un personnage invisible, qui ne se lassait pas de cogner contre les parois de sa prison. Elle n'osa pas attendre de pied ferme les deux individus, qui se querellaient, au moment où ils allaient reparaître dans la chambre, et elle se cacha, toute tremblante, derrière une tapisserie qui la dérobait à la vue de ce comédien et de cette vieille bohémienne, qu'elle n'avait pas oubliés, depuis la querelle de son frère avec eux.

—Auras-tu bientôt fini de faire le sabbat, méchant garçon? s'écria le comédien, d'une voix de stentor. As-tu juré de ruiner ta famille? Je ne sais qui me tient que je ne te roue de coups, mauvais drôle! Je t'emprisonnerai dans ta boîte, dix jours durant!

—Jacques, sois donc plus humain pour l'enfant! reprit la vieille femme, d'un ton suppliant. Le pauvre petit est encore à jeun depuis ce matin….

—Il a eu le temps de dormir, répliqua durement le comédien. Le fripon sait bien que tu ne voudrais pas qu'il se couchât sans souper! N'est-il pas juste que nous commencions par souper nous-mêmes, nous qui avons le plus de peine et de travail?

—L'enfant a faim, dit la vieille. Dépêche-toi de lui donner de l'air, mon cher Jacques, et permets-lui de manger et de boire tranquillement ce que je lui destine. Mais d'abord, crainte de surprise, fermons les portes, avant d'ouvrir la boite.

La bohémienne s'assura que les portes de la chambre étaient fermées au verrou, pendant que le comédien enlevait d'abord le dessus du coffre et mettait à découvert un orgue portatif, sur les touches duquel il promena ses doigts, pour vérifier si l'instrument avait conservé son accord. Puis, oubliant qu'un malheureux prisonnier attendait impatiemment sa délivrance, il se mit à exécuter un grand morceau de musique sacrée, en faisant vibrer les cordes de l'instrument qui rendait un son aussi puissant que celui de l'orgue dans une église. Le son allait se prolongeant et se répercutant hors de la chambre, à faire croire aux personnes qui pouvaient l'entendre, qu'on célébrait quelque part une cérémonie religieuse. Ce n'était pourtant ni l'heure ni le lieu, pour cela.

—Jacques, nous ne sommes pas mandés à Versailles pour exécuter un stabat dans la chapelle du roi, dit la vieille, en posant sa main décharnée sur l'épaule de l'organiste, qui s'exaltait sous l'inspiration musicale. Il ne s'agit, pour ce soir, que de musique profane et divertissante.