Le musicien ne répondit pas, et changeant de thème il se mit à jouer un air d'opéra, avec tant d'éclat et de belle humeur, que ses auditeurs, s'il en avait eu, ne se fussent pas lassés de l'écouter et de l'applaudir. Mais il fut interrompu, par de nouveaux coups frappés doucement contre le clavier de l'orgue et par une voix lamentable, qui s'en échappait, en répétant: «Père, j'ai faim, j'ai faim! Grand'mère, j'ai bien faim!»

—Ce petit masque ne fera jamais un musicien! s'écria l'exécutant, qui cessa de jouer et qui alla, en grommelant, ouvrir par derrière le coffre, où le mécanisme de son orgue était renfermé. Ne suis-je pas bien malheureux d'avoir un fils si peu sensible aux charmes de la musique!

La petite porte qui venait de s'ouvrir, à l'aide d'un ressort caché, au bas de l'instrument, était déguisée avec tant d'art, qu'il n'eût pas été possible de soupçonner son existence. Il sortit de là un enfant de six ou sept ans, à moitié nu, qui se traîna sur le carreau, marchant à quatre pattes, comme un animal, et qui ne pouvait plus se relever, tant ses pauvres membres étaient devenus raides et inertes, par suite de la position gênante et comprimée qu'il avait dû garder, depuis plusieurs heures, dans l'étroit espace où il se trouvait blotti. La bohémienne le prit entre ses bras et l'enveloppa dans le pan de sa robe, comme pour le réchauffer et lui rendre, avec la chaleur vitale, la souplesse de ses mouvements.

—Cher petit, tu vas faire un bon repas, lui disait-elle avec tendresse: j'ai là pour toi du bon vieux vin, de la table du roi, une belle langue fumée, un pigeon rôti, un râble de lièvre, des pâtisseries, des confitures….

—N'avez-vous pas honte, la mère, de gâter ce maudit paresseux? murmurait le comédien, qui s'était emparé du flacon de vin destiné à l'enfant et qui l'eut vidé en trois traits. Il n'a pas encore travaillé aujourd'hui, et après avoir dormi comme un loir, il crie la faim et se plaint d'avoir le ventre vide, quand le nôtre est à peine rempli! Vous allez maintenant le gorger et l'étouffer de nourriture, de telle sorte que son jeu s'en ressentira et qu'il est capable de s'endormir ensuite sur son épinette!

[Illustration: L'enfant ne pouvait plus se relever, tant ses pauvres membres étaient raides et inertes.]

—Mange, petit, disait la vieille, et ne te soucie pas de ces gronderies. Il n'est pas méchant, ton père, ajoutait-elle, en présentant à l'enfant les aliments qu'il dévorait en silence, les yeux pleins de larmes; non, il n'est pas méchant, et il a besoin de toi, puisque tu es l'âme de sa machine, mais c'est sa musique qui l'occupe et l'intéresse plus que tout…. Mange à ta faim, cher petit, ne te presse pas. Nous avons le temps, et tu peux manger à ton aise…. Le pauvre enfant mourait de faim! dit-elle; en s'adressant au musicien. Vois, comme il mange de bel appétit! Je regrette vraiment, reprit-elle à voix basse, qu'il n'ait pas un coup de vin à boire, pour se donner des forces….

—Il s'agit bien de boire! murmura le père, qui tirait de son orgue quelques accords isolés pour s'assurer que les touches du clavier faisaient vibrer exactement toutes les cordes de l'instrument. Il s'agit de mon honneur, il s'agit de notre fortune. Nous allons jouer notre va-tout devant le roi et devant la cour. Ce soir, nous serons riches et heureux; sinon, il me faudra renoncer à la musique et remonter sur le théâtre, pour gagner notre vie péniblement, misérablement, car il y a trop de comédiens en France, et le métier devient plus mauvais tous les jours.

—Nous réussirons, j'en suis sûre, Jacques! répliqua la vieille, qui n'avait des yeux que pour l'enfant, dont elle dirigeait et encourageait l'appétit. Quand notre Jean-Baptiste aura mangé à sa faim, il fera des merveilles….

—Aura-t-il bientôt fini de tordre et avaler? grommela le musicien, qui avait terminé l'examen de la tonalité des accords de son instrument. Il est grand temps qu'il rentre dans sa boîte….