Elle traversa ainsi plusieurs cours, plusieurs galeries, plusieurs passages, qui semblaient s'éloigner du palais central, de ce petit château que Louis XIII avait fait bâtir et que Louis XIV avait pieusement conservé, en l'entourant de superbes bâtiments et en l'encadrant avec beaucoup de goût dans les nouvelles constructions. Tant qu'elle avait rencontré, sur la route qu'on lui faisait tenir, des gens du château, des domestiques en livrée, des officiers de la maison du roi, des gentilshommes et des seigneurs de la cour, qui se rendaient à leurs affaires ou à leurs devoirs, elle n'avait pas eu la moindre inquiétude, ni le moindre soupçon; mais, quand elle se vit engagée dans une sorte d'allée sombre, entre deux murailles nues qui n'offraient aucune voie de retraite, elle éprouva un sentiment de défiance, qui ne faisait qu'augmenter à mesure qu'elle avançait dans cette allée solitaire. Tout à coup elle s'arrêta et fit mine de retourner sur ses pas. Le gentilhomme, qui la précédait parut comprendre le trouble et l'hésitation qui s'emparaient d'elle; il revint de son côté et la rejoignit, avant qu'elle eût commencé à faire retraite.
—Monsieur! lui dit-elle avec un air froid et sévère, vous plairait-il de me faire savoir quel est l'endroit où vous devez me conduire?
—Volontiers, Madame, répondit-il en la saluant avec respect, maintenant que je puis vous parler ici sans témoins. Le comte de Bussy-Rabutin, sous les ordres de qui je servais à la bataille des Dunes en 1654, m'a donné la commission de vous mener auprès de lui, dans l'intérêt d'une affaire qui ne souffre pas de retard….
—Mais, ce me semble, Monsieur, interrompit-elle en souriant, ce n'est pas là un chemin qui puisse honorablement nous mener chez M. le comte de Bussy-Rabutin, lieutenant-général des armées du roi?
—Ce n'est pas chez M. le comte, que j'ai l'honneur de vous mener. Madame, répliqua-t-il en s'inclinant; j'ai le regret de vous conduire, par un assez vilain chemin, je l'avoue, aux prisons du château, dans lesquelles M. le comte a été amené hier par ordre du roi.
—M. de Bussy dans les prisons du château de Versailles! s'écria madame de Sévigné, aussi étonnée qu'attristée de cette nouvelle.
—Il est probable qu'il n'y restera guère, repartit le gentilhomme, puisque vous avez pris la peine, Madame la marquise, de venir lui prêter votre appui. Tous les amis de M. le comte de Bussy l'espèrent du moins. Si vous ne fussiez pas venue, Madame, M. le comte de Bussy serait transféré, cette nuit même, à la Bastille, d'où l'on ne sort pas aisément, une fois qu'on y est entré.
—Je ne sais pas trop, dit-elle, ce que je puis faire pour être utile à
M. de Bussy, dans une affaire que j'ignore absolument.
—J'ignore de même quelle est cette affaire, répliqua le gentilhomme, mais on peut affirmer d'avance qu'elle ne touche pas à l'honneur de M. le comte, qui est l'honneur même en personne. Voilà pourquoi M. le comte de Saint Aignan a donné des ordres, pour que vous soyez admise d'urgence auprès de M. le comte de Bussy, et certainement avec l'approbation de Sa Majesté.
Madame de Sévigné fit un geste qui marquait son impatience de voir M. de Bussy, et elle suivit d'un pas plus pressé le gentilhomme qui devait être son introducteur dans la prison. Dès que son nom fut prononcé, les portes s'ouvrirent devant elle, et elle se trouva en présence de son cousin, qui vint à sa rencontre avec un joyeux empressement et qui s'autorisa de la politesse de cour pour lui baiser la main avec une amicale familiarité.