—Je vous demande pardon, chère cousine, lui dit-il galamment, de ne pas vous recevoir en un lieu plus digne de vous.
—En vérité, mon pauvre Roger, je ne m'attendais pas à venir visiter à Versailles un prisonnier d'État! répondit-elle, avec une vive expression de sympathie et d'intérêt. O mon Dieu! ajouta-t-elle, émue du bruit des verroux qu'on fermait derrière elle: est-ce à dire que je suis désormais emprisonnée avec vous, comme votre complice? Que je sache du moins quel est le crime dont vous êtes accusé?
—Je suis d'abord tout au plaisir de vous revoir, après une assez longue absence, bonne cousine, et de vous revoir plus belle que jamais….
—Êtes-vous toujours aussi léger et aussi fou, Roger? interrompit en souriant madame de Sévigné. Songez, pour devenir un peu plus sérieux, que vous êtes en prison, accusé de quelque méchante action, et que vous me faites partager votre captivité, toute innocente que je sois de vos méfaits. Allons, plaisanterie à part, apprenez-moi vite la cause de cet incroyable emprisonnement.
—Je vous retiendrai ici le moins longtemps possible, je vous jure, mais veuillez d'abord vous asseoir, cousine, pour m'entendre, pour me plaindre, et pour me conseiller, car je vous ai surnommée, s'il vous en souvient, la Dame des bons conseils.
[Illustration: La marquise de Sévigné visite le comte de Bussy-Rabutin dans sa prison.]
Bussy-Rabutin avait, à cette époque, près de quarante-cinq ans, mais il était encore aussi peu sage, aussi peu prudent, aussi ardent et emporté, que dans sa jeunesse. Quoique lieutenant-général des armées du roi, il passait son temps dans la société des plus jeunes seigneurs de la cour; quoique marié et père de famille, il ne s'imposait aucun frein dans son existence de folie et de désordre: le jeu, la table, les plaisirs les plus bruyants et les plus fougueux faisaient l'occupation ordinaire de ses journées et de ses nuits. Il vivait pourtant à la cour, bien qu'il y fût presque constamment en disgrâce, et le roi lui-même le craignait, comme le craignaient les courtisans: on lui attribuait tous les bons mots, toutes les épigrammes, toutes les satires, qui couraient de bouche en bouche, parce qu'il était capable de faire les plus spirituelles et les plus mordantes. Suivant une boutade de Madame Henriette d'Angleterre, femme du duc d'Orléans, Bussy était «la plus dangereuse langue et la plus venimeuse qu'il y eût parmi les scorpions de Versailles et les vipères de Fontainebleau».
—Je gagerais que vous avez encore mordu quelqu'un ou quelqu'une? lui dit madame de Sévigné, qui ne lui pardonnait pas son défaut ordinaire de railler et de médire. Vous vous faites toujours de terribles affaires, mon cousin, et il en résultera, un jour ou l'autre, que les femmes vous crèveront les yeux et que les hommes vous couperont la langue.
—Je n'en suis pas encore là, Dieu merci, et certes il m'en coûterait trop d'être pour vous un objet d'horreur. Mais voici mon histoire, où je porte la peine de mes vieux péchés. Je vous atteste, ma cousine, que depuis dix jours je n'ai pas fait trois épigrammes. Au surplus, c'est une chanson qui a fait tout le mal, et je n'en suis pas l'auteur, par cette excellente raison, que cette chanson est sotte et plate. Je ne devrais donc pas avoir à m'en défendre. Mais la chanson s'adresse d'une manière très impertinente à Madame la duchesse d'Orléans, qui s'en est montrée fort blessée, et avec raison. Vous plairait-il, belle cousine, que je vous chantasse cette chanson, qui a le mot pour rire?
—Chut! Voulez-vous vous faire prendre en flagrant délit? Soyez donc plus circonspect, sinon plus sage!