—J'en jurerais, par la raison que si Bussy l'avait faite, il s'en vanterait, au lieu de s'en défendre; son seul crime, c'est de l'avoir chantée, dans une débauche où il n'avait pas la tête trop saine. Madame ne lui en gardait pas grande rancune, mais Monsieur en a été gravement offensé et s'en est plaint au roi.

—Si mes enfants étaient ici, dit en soupirant madame de Sévigné, je ne me refuserais pas à faire une tentative auprès de Monsieur, bien que Monsieur me connaisse à peine de nom, car il n'avait pas plus de onze ans, lorsque j'ai quitté la cour, à la mort de mon mari.

—Monsieur vous connaît bien, Madame la marquise, repartit M. de Saint-Aignan, Monsieur vous admire entre toutes les femmes, et c'est lui qui m'a chargé secrètement de tout faire au monde, pour vous rendre à la cour qui vous avait perdue depuis plus de douze ans. Il lit, il copie de sa main toutes les lettres que vous écrivez à vos amis et qui circulent ici de main en main, dès qu'on les a reçues. Monsieur en est le plus curieux collecteur, et ces jours derniers, il déclarait tout haut, devant le roi, qu'une femme qui écrit de pareilles lettres, est au-dessus de toutes les princesses et de toutes les reines de la terre.

—Pensez-vous que Madame soit de son avis? répliqua-t-elle malignement, flattée d'un tel éloge, qui lui venait de la part du premier prince du sang de France. O mon Dieu! ajouta-t-elle avec un air d'indifférence, je n'écris qu'à des amis, et ce sont des lettres sans façon, que je n'écris pas pour qu'on les montre. De telles lettres ne sont que des conversations intimes et familières…

En ce moment, on entendit dans les antichambres la voix d'une personne qui était en débat avec les valets et qui affichait bruyamment la prétention d'entrer, malgré eux, sans attendre qu'on l'introduisit auprès du premier gentilhomme de la chambre. Madame de Sévigné, s'imaginant que c'étaient ses enfants qu'on lui ramenait, courut à la porte et l'ouvrit elle-même. Elle se trouva en présence d'un personnage ridiculement habillé, qu'elle reconnut tout d'abord, pour l'avoir vu souvent à la cour, à l'époque où elle en faisait partie, et lorsqu'elle était en grande faveur dans l'entourage de la reine-mère. Elle fit un mouvement de dégoût et de surprise, en se repentant d'avoir montré un empressement si mal justifié, car ce n'étaient pas ses enfants; c'était seulement Langeli, le bouffon du roi, le dernier qui ait rempli son emploi dans la vieille charge des fous en titre d'office.

—Que nous veut maître Langeli? demanda sévèrement le comte de Saint-Aignan, qui sut mauvais gré à ce bouffon de s'être présenté chez lui sans sa permission. N'est-ce pas un message de Sa Majesté, que m'apporte votre éminente folie?

—Monseigneur, dit Langeli en s'inclinant profondément devant la marquise de Sévigné, permettez-moi de saluer cette belle dame, que j'avais l'honneur autrefois de rencontrer à la cour de ma vénérée souveraine Sa Majesté la reine-mère Anne d'Autriche, quand elle était régente de France. Je n'oublierai jamais, s'il plaît à Dieu, les coups de canne que feu son époux M. le marquis de Sévigné m'a fait administrer par ses laquais…

—Il fallait donc que vous les eussiez mérités, reprit vivement M. de Saint-Aignan, pour en avoir, après douze ou quinze ans, aussi chaud souvenir? Dépêchez, s'il vous plaît, car nous n'avons pas de temps à perdre à ces bagatelles. Venez-vous pas nous donner des nouvelles du jeune marquis de Sévigné et de mademoiselle de Sévigné, que je fais chercher partout le château? Cela seul nous importe à cette heure.

—Je venais, en effet, monseigneur, répondit Langeli, vous annoncer, qu'ils ont été conduits l'un et l'autre chez son Altesse royale Madame la duchesse d'Orléans.

—Dieu soit loué! s'écria la marquise de Sévigné, en adressant un sourire de reconnaissance à Langeli, qu'elle méprisait et détestait pourtant de longue date. Monseigneur, dit-elle en se tournant vers le comte de Saint-Aignan, ne vous semble-t-il pas opportun que j'aille en personne reprendre mes enfants et faire ma cour à son Altesse royale, pour la remercier d'avoir bien voulu les recueillir, en l'absence de leur mère?