—Je serais très honoré, Madame, dit Langeli avec une malice perfide, de me faire votre chevalier d'honneur, et de vous conduire moi-même jusqu'aux antichambres de son Altesse Royale.

—Monseigneur, repartit la marquise de Sévigné en se rapprochant du comte de Saint-Aignan avec un mouvement d'effroi, vous m'avez offert de m'accompagner chez son Altesse Royale Madame; vous me donnerez ainsi l'assurance qui me manque, et si vous le jugez à propos, je serai heureuse d'être présentée, sous vos auspices, à Monseigneur le duc d'Orléans.

—Nous allons donc de ce pas chez son Altesse Royale Madame, dit le comte de Saint-Aignan. Quant à vous, maître Langeli, je vous dispense de porter la queue de la robe de madame la marquise de Sévigné.

—Vous savez, Monseigneur, reprit vivement Langeli, que sa Majesté daignera entendre, ce soir, le clavecin magique du sieur Raisin, ex-organiste de la ville de Troyes? Nous nous retrouverons donc l'un et l'autre, à cette occasion, en face de sa Majesté. Quant à madame la marquise, je désire qu'elle se souvienne, comme je m'en souviens et m'en souviendrai toujours, de la gracieuse épigramme qu'elle m'a jetée jadis au visage, devant ma bonne maîtresse la reine-régente Anne d'Autriche: «Il y a ici-bas tant de fous, dont les agréables folies sont gratuites, que je ne comprends pas comment on trouve bon de payer les folies maussades de Langeli.» Adieu vous dis, Madame la marquise: vous vous rappellerez que tout se paie ici, même les folies des autres.

Langeli salua encore, d'un air goguenard, et s'enfuit en poussant des éclats de rire. Le comte de Saint-Aignan était indigné et fit mine de donner un ordre pour mettre à la raison le fou du roi.

—Ce malotru semble se réjouir d'une méchanceté qu'il aurait faite, dit-il inquiet et préoccupé. En tout cas, Madame la marquise, il accuse un sentiment de vengeance contre vous et contre votre mari défunt. Il faudra débarrasser la cour de cette vermine.

La marquise de Sévigné, en se présentant chez la duchesse d'Orléans, apprit, avec beaucoup de contrariété, que Madame était allée chez le roi et la reine, avec les deux enfants, que Langeli avait mis sous sa garde. Le comte de Saint-Aignan ne s'expliquait comment ces enfants, qu'il avait fait chercher si longtemps dans tous les coins du palais, avaient été retrouvés par Langeli et conduits directement par lui chez Madame. Il proposa donc à la marquise de Sévigné qui devait être rassurée à leur égard, de l'introduire auprès de Monsieur, frère du roi, dans l'intention de dégager sa promesse vis-à-vis du comte de Bussy, en le tirant d'un mauvais pas.

Philippe de France, duc d'Orléans, la reçut avec autant d'empressement que de curiosité; il avait depuis longtemps le désir de connaître la femme distinguée, qui écrivait ces incomparables lettres que les beaux esprits de la cour regardaient comme des chefs-d'oeuvre. Après les compliments qu'il se plut à lui adresser, il se félicita de la voir revenir à la cour, où elle était toujours présente, depuis douze ans, par les sympathies et les admirations qu'elle y avait laissées, en se retirant à Paris, avec ses enfants.

—Monseigneur, reprit-elle, je m'étais éloignée de la cour, à la suite du plus grand malheur qui pût arriver à une mère de famille, mais aujourd'hui la mère de famille reparaît avec un fils et une fille, qu'elle a élevés dans son veuvage et qu'elle vient mettre sous la protection de Sa Majesté et de l'auguste famille royale.

—Vous devez être assurée de cette protection, répondit Monsieur, et pour ma part, je me tiendrai très heureux de vous prouver, en toute circonstance, combien je vous porte d'intérêt et combien je me réjouis de vous revoir parmi nous.