I.—PRESAGES DE GUERRE, DE SUCCES ET DE DEFAITES.
"Parcourez, si vous voulez, tous les siecles, dit Gaffarel[1], vous n'en trouverez pas un, suivant ceste verite, ou quelque nouveau prodige n'ait monstre ou les biens, ou les malheurs qu'on a veu naistre. Ainsi vit-on un peu auparavant que Xerxes couvrit la terre d'un million d'hommes des horribles et espouventables meteores, presages du malheur, qui arriva tout aussi bien du temps d'Attila surnomme flagellum Dei; et si on veut se donner la peine de prendre la chose de plus haut, la pauvre Jerusalem fut-elle pas advertie du malheur qui la rendit la plus desolee des villes, par mille semblables prodiges? car souvent on vit en l'air des armees en ordre avec contenance de se vouloir choquer: et un jour de la Pentechoste, le grand prestre entrant dans le temple pour faire les sacrifices que Dieu ne regardait plus, on ouit un bruit tout soudain et aussitost une voix qui cria: "Retirons-nous d'icy!" Je laisse l'ouverture de la porte de cuivre sans qu'on la touchast et mille autres prodiges racontes dans Josephe.
[Note 1: Curiositez inouyes, p. 57.]
"Apian a marque ceux qui furent veus et ouys devant les guerres civiles, comme voix espouvantables et courses etranges des chevaux qu'on ne voyait point. Pline a descrit ceux qui furent pareillement ouys aux guerres Cymbriques et entre autres plusieurs voix du ciel et l'alarme que sonnaient certaines trompettes horribles. Auparavant que les Lacedemoniens fussent vaincus en la bataille Leuctrique, on oueyt dans le temple les armes qui rendirent son d'elles-mesmes: et environ ce temps, a Thebes, les portes du temple d'Hercule furent ouvertes sans qu'aucun les ouvrit, et les armes qui estoient pendues contre la muraille furent trouvees a terre comme le deduit Ciceron, non sans estonnement. Du temps que Miltiades alla contre les Perses, plusieurs spectres en firent voir l'evenement, et sans m'escarter si loin, voyez Tite Live qui, pour s'estre pleu a descrire un bon nombre de semblables merveilles, quelques autheurs lui ont donne le titre non d'historien, mais de tragedien. Que si nous voulons passer dans les autres siecles qui ne sont pas si eloignes de nous, nous trouverons que du regne de Theodose, on vit de mesme une estoille portant espee: et du temps du sultan Selim, mille croix qui brillaient en l'air et qui annoncaient la perte que les chretiens firent apres."
Francois Guichardin[1] parlant du commencement de la guerre portee par les Francais au dela des monts pour la conquete du royaume de Naples, dit ceci sur les affaires de 1494: "Chascun demeuroit esperdu des bruits courans qu'en divers endroits d'Italie l'on avoit veu des choses repugnantes au cours de nature et des cieux. Que de nuit en l'Apouille estoyent aparus trois soleils au milieu du ciel, environnez de nuages, avec horribles esclairs, foudres et tonnerres. Qu'au territoire d'Arezze estoyent visiblement passez par l'air infinis hommes armez, montez sur puissans chevaux, avec un terrible retentissement de trompettes et de tambours. Que les images des saints avoyent sue en plusieurs lieux d'Italie. Que partout estoyent nez plusieurs monstres d'hommes et d'animaux. Que plusieurs autres choses estoyent avenues contre l'ordre de nature en divers endroits, au moyen de quoi se remplissoyent d'une crainte incroyable les peuples desja estonez pour la renommee de la puissance et vaillance ardente des Francois."
[Note 1: Au Ier livre de son Histoire des guerres d'Italie, section XVI, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. V, p. 322.]
"Le Milanois, dit Goulart, fut averti en l'an 1520 et en l'an 1521 par divers estranges presages des grands changemens qui y avinrent es divers evenements de la guerre, et les desolations incroyables de tout le pays sur lequel il tomba du ciel douze cens pierres de grele de couleur de fer enrouille, extremement dures, et qui sentoyent le soulfre. Deux heures devant qu'elles tombassent, il se fit au ciel un feu du tout extraordinaire de merveilleuse estendue et fort ardant. Cest merveille que l'air ait soustenu si longuement un poids si lourd de tant de pierres entre lesquelles on en trouva une pesant soixante livres et une autre deux fois autant. Dedans deux ans apres les Francois quitterent l'Italie, en laquelle ils rentrerent l'an 1515. Milan se vit reduite a toute extremite de saccagement, guerres, embrasements, pestes. La foudre qui fit tant de dommage au chateau de Milan l'an 1521 sembla presager aussi la grande revolution des afaires qui y aparut depuis, tant en la mesme annee qu'es suivantes comme il se void es recit de Guichardin en son Histoire des guerres d'Italie."
D'apres Gomez[1], "Quelques mois devant la bataille de Ravenne, l'an 1512, l'Italie fut estonnee par divers prodiges et fit estat d'estre battue de force coups. Sur le couvent des Cordeliers de Modene furent veus de nuict des flambeaux allumez en l'air, et de jour apparurent la mesme des fantosmes en forme d'hommes qui s'entretuoyent. La ville de Creme fut en plein midi couverte de si espaisses tenebres, que chascun y pensoit estre en plein minuict. Tout l'air retentissoit de bruits espouvantables, les esclairs extraordinaires, et multipliez sans guere d'intervalles faisoyent un nouveau jour. Parmi cela survindrent des gresles extremement violentes et si pesantes que le raport en semble incroyable."
[Note 1: Histoire de Ximenes, liv. V, cite par Goulard, Thresor des histoires admirables, t. IV, p. 780.]
Paul Jove[1] raconte que "Devant que les Suisses sortissent de Novarre, ou ils tenoient bon, l'an 1513, pour Maximilien Sforce, duc de Milan, contre l'armee francoise, a laquelle commandoit le sieur de la Trimouille, assiste de Jean-Jacques Trivulce et autres chefs de guerre, les chiens qui estoient au camp des Francois, s'amasserent en troupes et entrerent dedans Novarre, ou se rendans es corps de garde, ils commencerent a faire feste aux Suisses, par toutes les contenances coustumieres a tels animaux lorsque plus ils veulent amadouer leurs maistres. Jacques Motin d'Ury, vaillant capitaine, comme il en fit preuve bientost apres, prenant cette reddition des chiens a bon presage, s'accourut vers l'empereur Maximilian, et l'asseura que les Francois seroient mis en deroute pour ce que les anciens Suisses avoient tousjours marque que l'armee vers qui se rangeoyent les chiens du parti contraire demeuroit victorieuse: les chiens quittant les hommes couards et malheureux, pour se ranger aux vaillants et aux fortunez."