"En l'ile de Sardaigne, dit P. de Lancre[1] et en la ville de Cagliari, une fille de qualite, de fort riche et honnorable maison, ayant veu un gentilhomme d'une parfaicte beaute et bien accompli en toute sorte de perfections s'amouracha de luy, et y logea son amitie avec une extreme violence. (Elle sut dissimuler et le gentilhomme ne s'apperceut de rien). Un mauvais demon pipeur, plus instruit en l'amour et plus affronteur que luy, embrassant cette occasion, recognut aisement que cette fille esprise et combatue d'amour seroit bientot abbatue… Et pour y parvenir plus aisement, il emprunta le masque et le visage du vray gentilhomme, prenant sa forme et figure, et se composa du tout a sa facon, si bien qu'on eut dit que c'estoit non seulement son portrait, mais un autre luy-meme. Il la vit secretement et parla a elle, lui feignit des amours et des commoditez pour se voir. De maniere que le mauvais esprit qui trouve les sinistres conventions les meilleures abusa non seulement de la simplicite de ceste jeune fille, ains encore du sacrement de mariage par le moyen duquel la pauvre damoyselle pensoit aucunement couvrir sa faute et son honneur. De sorte que, l'ayant espouse clandestinement, adjoustant mal sur mal, comme plusieurs s'attachent ordinairement ensemble pour mieux assortir quelque faict execrable tel que celuy-ci, ils jouyrent de leurs amours quelques mois, pendant lesquels cette fille faussement contente cachoit le plus possible ses amours… Il advint, que sa mere luy donna quelque chose sainte qu'elle portoit par devotion, qui lui servit d'antidote contre le demon et contre son amour, brouillant ses entrees et troublant ses commoditez. Le diable lui avait recommande de ne pas lui envoyer de messager, mais la jalousie la poussant, elle en envoya un au gentilhomme pour le prier de se rendre aupres d'elle, lui reprocha son abandon, etc. Le gentilhomme tout etonne lui declara qu'elle a ete pipee et etablit qu'a l'epoque du pretendu mariage il etait absent. La damoyselle reconnut alors l'oeuvre du demon et se retira dans un monastere pour le reste de sa vie."
[Note 1: Tableau de l'inconstance des mauvais anges, p. 218.]
Wier[1] raconte cette histoire d'une jeune fille servante d'une religieuse de noble maison, a qui le diable voulut jouer un mauvais tour. "Un paysan lui avoit promis mariage; mais il s'amouracha d'une autre: dont ceste-ci fut tellement contristee, qu'estant allee environ une demie lieue loin du couvent, elle rencontra le diable en forme d'un jeune homme, lequel commenca a deviser familierement avec elle, lui descouvrant tous les secrets du paysan, et les propos qu'il avoit tenus a sa nouvelle amie: et ce afin de faire tomber cette jeune fille en desespoir et en resolution de l'estrangler. Estans parvenus pres d'un ruisseau, lui print l'huile qu'elle portoit, afin qu'elle passast plus aisement la planche, et l'invita d'aller en certain lieu qu'il nommoit; ce qu'elle refusa, disant: Que voulez-vous que j'aille faire parmi ces marest et etangs? Alors il disparut, dont la fille conceut tel effroy qu'elle tomba pasmee: sa maistresse, en estant avertie la fit rapporter au couvent dedans une lictiere. La elle fut malade, et comme transportee d'entendement, estant agitee de facon estrange en son esprit, et parfois se plaignoit estre miserablement tourmentee du malin, qui vouloit l'oster de la et l'emporter par la fenestre. Depuis elle fut mariee a ce paysan et recouvra sa premiere sante."
[Note 1: Histoires, disputes et discours des illusions et
impostures des diables.]
Le meme auteur[1] rapporte cette histoire singuliere d'une metamorphose du diable:
[Note 1: Histoires des impostures des diables, p. 196.]
"La femme d'un marchand demeurant a deux ou trois lieues de Witemberg, vers Slesic, avoit, dit-il, accoustume pendant que son mary estoit alle en marchandise, de recevoir un amy particulier. Il advint donc pendant que le mary etoit aux champs que l'amoureux vint veoir sa dame, lequel apres avoir bien beu et mange, il faict son devoir, comme il luy sembloit, il apparut sur la fin en la forme d'une pie montee sur le buffet, laquelle prenoit conge de la femme en cette maniere: Cestuy-ci a este ton amoureux. Ce qu'ayant dit, la pie disparut, et oncques depuis ne retourna."
Bouloese rapporte cette singuliere aventure arrivee a Laon[1]:
[Note 1: Le Tresor et entiere histoire de la triomphante victoire du corps de Dieu sur l'esprit en colere de Beelzebub, obtenue a Laon l'an 1566, par Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4 deg..]
"Lors ce medecin reforme, sans en communiquer au catholique, ne perdant cette occasion de bouche ouverte, tira de sa gibessiere une petite phiole de verre contenant une liqueur d'un rouge tant couvert qu'a la chandelle il apparoissoit noir, et luy jetta en la bouche. Et Despinoys esmeu par la puanteur, haulsant la main droicte au devant s'escria disant: Fy, fy, Monsieur nostre maistre que luy avez-vous donne? Et en tomba sur sa main de ce rendue pour un temps fort puante (dont par apres il fut contraint de manger avec la gauche tenant cependant la droicte derriere le dos) comme aussi toute la chambre fut remplie de cette puantueur. Le corps devint roide comme une buche, sans mouvement ny sentiment quelconque. Dont ce medecin reforme fort etonne, dist que c'estoit une convulsion. Et retira une autre bouteille pleine de liqueur blanche, qu'il disoit notre eau de vie avec la quintessence de romarin pour faire revenir a soy la patiente, et faire cesser la convulsion. Et pour exciter la patiente lui feist frotter et battre les mains en criant: Nicole, Nicole, il faut boire. Cependant une beste noire (avec reverence semblable a un fouille-merde: aussi a Vrevin s'etait montree une autre sorte de grosse mouche a vers que par ses effets l'on a jugee estre ce maistre mouche Beelzebub), beste noire que peu apres appela le diable escarbotte, fut veue et se pourmena sur le chevet du lict et sur la main du dict Despinoys en l'endroit de la susdite puante liqueur respandue… Toutefois ce medecin disant estre une ordure tombee du ciel du lit, secoua, mais en vain, pour en faire tomber d'autres. Et se voyant ne pouvoir exciter la patiente et avoir este reprins d'avoir jete en la bouche d'icelle, ceste liqueur tant puante, print une chandelle et s'en alla."