Goulart rapporte cette singuliere histoire d'apres un personnage, dit-il, tres digne de foy: L'an 1602, un gentilhomme francois se trouvant pres d'un bois, en voit sortir une fille eploree et echevelee qui lui demande appui et protection contre des voleurs qui avaient tue sa compagnie et avaient voulu la violer. Le gentilhomme, tirant son epee, prit cette demoiselle en croupe et traversa la foret sans rencontrer personne. Il l'amena, dans une hotellerie ou elle ne voulut manger ni boire que sur les instances du gentilhomme. Cette demoiselle supplia ensuite son sauveur de la laisser coucher dans la meme chambre que lui. Il y consentit apres quelques difficultes, et l'on dressa deux lits. Le gentilhomme se coucha dans le sien. "Mais la damoiselle, environ une heure apres, se despouilla pres de l'autre lict, et comme feignant croire que le gentilhomme dormist, commence a se descouvrir, a se contempler en diverses parties. Le gentilhomme picque d'infame passion attisee par l'indigne regard d'un masque qui lui paroissoit et sembloit le plus beau qui jamais se fust presente a ses yeux, se laissa gaigner par l'infame convoitise de son coeur alleche par les redoutables attraits d'un tres cauteleux ennemi, mettant le reverence de Dieu et le salut de son ame en oubli, se leve de son lict, s'en va dans celui de la damoiselle qui le receut et passerent la nuict ensemble. Le matin venu, le pauvre miserable retourne trouver sa couche, et y estant s'endort. La damoiselle se leve et disparoit sans saluer gentilhomme, hoste ni hostesse. Le gentilhomme esveille la demande, elle ne se trouve point: il l'attend jusques environ midi: lors n'en pouvant avoir de nouvelles il monte a cheval, et poursuit son chemin. A peine estoit-il a demie-lieue de la ville qu'il descouvre au bout d'une raze campagne un cavalier arme de pied en cap, lequel venoit a lui, bride abatue, les armes au poin. Le gentilhomme qui estoit bon soldat l'attend de pied ferme, et repousse vaillamment l'effort de cest ennemi couvert, lequel se retirant un peu a quartier, haussa la visiere. Alors le pauvre gentilhomme conut la face de la damoiselle avec laquelle il avoit passe la nuict precedente, lui declairant lors en termes expres qu'il avoit eu la compagnie du diable, que sa resistance estoit vaine, qu'il ne pouvoit s'en desdire." Le gentilhomme invoqua l'assistance de Dieu, Satan disparut. Le gentilhomme tournant bride rebroussa vers sa maison ou, desole, se mit au lit, confessa ce qui lui etait arrive devant plusieurs personnes notables, et mourut peu de jours apres, esperant a la misericorde de Dieu.
Guyon[1] rapporte aussi l'histoire de quelques personnes qui ont eu commerce avec le diable:
[Note 1: Diverses lecons, t. II, p. 56.]
"Ruoffe en son livre de la Conception et generation humaine, tesmoigne que de son temps, une paillarde eut affaire a un esprit malin par une nuict, ayant forme d'homme, et que soudain apres le ventre luy enfla, et que pensant estre grosse, elle tomba en une si etrange maladie que toutes ses entrailles tomberent, sans que par aucun artifice des medecins, elle peust estre guerie."
"En ce pays de Lymosin, environ l'an 1580, un gentilhomme cadet venant de la chasse du lievre, a soleil couchant, trouva en son chemin un esprit transforme en une belle femme, cuydant a la verite qu'elle fust telle: estant alleche par elle a volupte, eut affaire a elle, se sentit saisi soudain d'une si grande chaleur par tout son corps, que dans trois jours apres il mourut, et persista de dire jusques a la mort, que ceste chaleur provenoit de ceste copulation et ne resvoit nullement, et que soudain apres l'acte venerien ceste femme s'evanoueit."
"Nous avons veu deux femmes du bourg de Chambaret a scavoir la mere et la fille, qui disoyent et affermoient le diable avoir eu affaire avec elles par force visiblement et par violence, et leur ventre s'enfla grandement, et les touchay et visitay, et les trouvay telles; l'on les tenoit pour insensees de tenir telles paroles. Elles changerent de lieux, s'en allerent caymandant ailleurs et depuis j'ay entendu qu'elles n'estoyent plus grosses et qu'elles furent deschargees par beaucoup de fumees et ventositez qui sortirent de leurs corps, l'on m'a dit qu'elles estoyent encore en vie."
Selon Crespet[1], "Hector Boetius, hystoriographe escossois, sur la fin du livre VIII de son Hystoire escossoise, recite que l'an 1486 quelques marchans navigeans d'Escosse en Flandre, se voient a l'improviste assaillis d'une effroyable tempeste qui les environna, de sorte qu'ils pensaient aller au fond de l'Ocean. L'air estoit trouble, les nues obscures et espaisses, le soleil avoit perdu sa clarte, dont ils soupconnerent qu'il y avoit de la malice de Sathan parmy tant de tourmente, ce que pensoit faire tomber en desespoir ces pauvres gens. Or de malheur en leur navire, il y avoit une femme, laquelle voyant si grand desordre et effroy commenca a confesser sa faute et s'accuser, que de longtemps elle avoit souffert un dyable incube qui la venoit parfois vexer et qu'il ne faisoit que partir de sa compagnie, les suppliant qu'ils la jetassent en la mer, car elle se sentoit grandement coupable pour un crime tant horrible et infame. Toutefois, il y eut des gens catholiques au navire, et entre autres un prestre qui la confessa et remit en meilleure esperance devant lequel se prosternant en un lieu escarte pour confesser ses peches avec une amertume de coeur, souspirs et sanglots, se confiant en la misericorde de Dieu, et aussistost qu'il luy eust donne l'absolution sacramentale, les assistans veirent lever en l'air du navire une espaisse nuee avec une fadeur et fumee accompagnee de flame qui s'alla jetter en fond, et aussitost la serenite fut rendue."
[Note 1: De la hayne de Sathan, p. 296.]
"Le meme auteur (Boetius), au mesme livre, cite par Crespet, poursuit encore un autre exemple de la region, Gareotha, d'un jeune adolescent, beau et elegant en perfection, lequel confessa devant son evesque qu'il avoit souvent eu la compagnie d'une jeune fille qui le venoit de nuict chatouiller en son lit, et le baisotoit se supposant a luy, afin qu'il fust eschauffe pour faire l'oeuvre charnel, sans que jamais il peut scavoir qui elle estoit, ou d'ou elle venoit, car les portes et fenestres de sa chambre avoient toujours este fermees, mais par le conseil des gens doctes il changea de demeure, et a force de prieres, confessions, jeunes et autres devots exercices il fut delivre."
"J'ay aussi leu, dit Bodin[1], l'extraict des interrogatoires faicts aux sorcieres de Longwy en Potez qui furent aussi bruslees vives que maistre Adrian de Fer, lieutenant general de Laon m'a baille. J'en mettrai quelques confessions sur ce point."