"Les feux folets changes en lutins par nos paysans, ajoute M. Leroux de Lincy[1], ont garde quelques rapports avec les Elfes norvegiens. En Bretagne, sous le nom de Gourils, Gories ou Crions, les Elfes se sont refugies dans les monuments de Karnac, pres Quiberon. La, comme on sait, dans une plaine vaste, aride, ou pas un arbre, pas une plante ne croit, sont debout environ douze a quinze cents pierres, dont les plus hautes peuvent avoir dix-huit a vingt pieds. Interrogez les Bretons sur ces pierres, ils vous diront: C'est un vieux camp de Cesar; ces pierres furent une armee; elles ont ete apportees la par des Gourils, race de petits hommes hauts d'un pied, mais forts comme des geants; chaque nuit ils forment une ronde immense autour de ces pierres; prenez garde! o vous qui voyagez a cette heure aux environs de Karnac, prenez garde! les Gourils vous saisiront, vous forceront a tourner, tourner longtemps jusqu'au premier point du jour, alors ils disparaitront; et vous… vous serez mort!"
[Note 1: Le Livre des legendes, p. 167.]
Enfin, suivant M. Maury[1]: "Les femmes des Elfes et des nains rappellent par leur beaute et la blancheur de leurs vetements les fees francaises. Mais comme chez celles-ci, cette beaute est souvent trompeuse. Ces yeux charmants, ces traits delicats se changent au grand jour en des yeux caves, des joues decharnees; cette blonde et soyeuse chevelure fait place a un front nu que garnissent a peine quelques cheveux blancs."
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 93.]
NATURE TROUBLEE
I.—POSSEDES.—DEMONIAQUES
Goulart[1] rapporte d'apres Wier[2] plusieurs histoires de demoniaques: "Antoine Benivenius au VIIIe chapitre du Livre des causes cachees des maladies, escrit avoir veu une jeune femme aagee de seize ans dont les mains se retiroyent estrangement si tost que certaine douleur la prenoit au bas du ventre. A son cri effroyable, tout le ventre lui enfloit si fort qu'on l'eust estimee enceinte de huict mois: enfin elle perdoit le soufle et ne pouvant demeurer en place se tourmentait ca et la dedans son lict, mettant quelquefois ses pieds dessus son col, comme si elle eust voulu faire la culebute. Ce qu'elle recommencoit tant et jusque a ce que son mal s'accoisast peu a peu et qu'elle fust aucunemens soulagee. Lors enquise sur ce qui lui estoit avenu, elle confessoit ne s'en ressouvenir aucunement. Mais, dit-il, en cerchant les causes de ceste maladie, nous eusmes opinion qu'elle procedait d'une suffocation de matrice et de vapeurs malignes s'elevant en haut au detriment du coeur et du cerveau. Toutes fois apres nous estre efforcez de la soulager par medicamens et cela ne servant de rien, icelle devint plus furieuse et, regardant de travers, se mit finalement a vomir de longs cloux de fer tout courbez, des aiguilles d'airin picquees dedans de la cire et entrelassees de cheveux, avec une portion de son desjune, si grand qu'homme quelconque n'eust peu l'avaller entier. Ayant en ma presence recommence plusieurs fois tels vomissements, je me doutais qu'elle estoit possedee d'un esprit malin, lequel charmoit les yeux des assistants pendant qu'il remuoit ces choses. Depuis nous l'entendimes faisant des predictions et autres choses qui depassent toute intelligence humaine."
[Note 1: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 143.]
[Note 2: Illusions et impostures des diables.]
"Meiner Clath, gentilhomme demeurant au chateau de Boutenbrouch situe au duche de Juliers, avoit un valet nomme Guillaume, lequel depuis quatorze ans estoit tourmente et possede du diable, dont ainsi qu'il commencoit quelquefois a se porter mal, a la suscitation de ce malin esprit, il demanda pour confesseur le cure de Saint-Gerard, Barthelemy Paven… lequel etant venu pour jouer son petit rollet… ne put faire du tout le personnage muet. Or ainsi que ce demoniacle avoit la gorge enflee, la face ternie, et que l'on craignoit qu'il n'estouffast, Judith femme de Clath, honneste matrone, ensemble tous ceux de la maison commencent a prier Dieu. Et incontinent il sortit de la bouche de ce Guillaume entre autre barbouilleries, toute la partie du devant des brayes d'un berger, des cailloux dont les uns estoyent entiers et les autres rompus, des petites plotes de fil, une perruque semblable a celle dont les filles ont accoustume d'user, des esguilles, un morceau de la doublure de la saye d'un petit garcon, et une plume de paon, laquelle ce mesme Guillaume avoit tire de la queue de un paon des huict jours auparavant qu'il devint malade. Estant interrogue de la cause de son mal, il respondit qu'il avoit rencontre une femme pres de Camphuse, laquelle luy avoit souffle au visage: et que toute sa calamite ne procedoit d'ailleurs. Toutes fois apres qu'il fust guery il nia que ce qu'il avoit dict fut vray: mais au contraire, il confessa qu'il avoit este induit par le diable a dire ce qu'il avoit dict. D'avantage il ajouta que toutes ces matieres prodigieuses n'avoient pas ete dedans son ventre, ains qu'elles avoyent ete poussees dedans son gosier par le diable, cependant que l'on le regardoit vomir. Satan le deceut par illusions. On pensa plusieurs fois qu'il voulust se tuer on s'en voulust fuir. Un jour, s'estant jette dedans un tect a pourceaux, et garde plus soigneusement que de coustume, il demeura les yeux tellement fermez qu'impossible fut les desclorre. Enfin Gertrude, fille aisnee de Clath, aagee d'onze ans, s'approchant de lui, l'admonesta de prier Dieu que son bon plaisir fust lui rendre la veue. Sur cela Guillaume la requit de prier, ce qu'elle fit, et incontinent elle lui ouvrit les yeux, au grand esbahissement de chacun. Le diable l'exhortoit souvent de ne prester l'oreille ni a sa maitresse, ni aux autres qui lui rompoyent la teste, en lui parlant de Dieu, duquel il ne pouvoit estre aide, puisqu'il estoit mort une fois, ainsi qu'il l'avoit entendu prescher publiquement."