Cet homme, qui lui avait paru age d'une cinquantaine d'annees, etait de haute taille, de mauvaise physionomie, ayant la barbe et les cheveux noirs, la houlette a la main, et deux chiens noirs a courtes oreilles aupres de lui.

Le jeune Milanges se moqua du propos du berger. Cependant il ne put faire avancer son cheval et il fut oblige de le ramener par la bride a la maison, ou il tomba malade. Etait-ce l'effet de l'impatience et de la colere? ou le sorcier lui avait-il jete un sort?

M. de la Richardiere le pere fit mille choses en vain pour la guerison de son fils. Comme un jour ce jeune homme rentrait seul dans sa chambre, il y trouva son vieux berger, assis dans un fauteuil, avec sa houlette et ses deux chiens noirs. Cette vision l'epouvanta; il appela du monde; mais personne que lui ne voyait le sorcier. Il soutint toutefois qu'il le voyait tres bien; il ajouta meme que ce berger s'appelait Danis, quoiqu'il ignorat qui pouvait avoir revele son nom. Il continua de le voir tout seul. Sur les six heures du soir, il tomba a terre en disant que le berger etait sur lui et l'ecrasait; et, en presence de tous les assistants, qui ne voyaient rien, il tira de sa poche un couteau pointu, dont il donna cinq ou six coups dans le visage du malheureux par qui il se croyait assailli.

Enfin, au bout de huit semaines de souffrances, il alla a Saint-Maur, avec confiance qu'il guerirait ce jour-la. Il se trouva mal trois fois; mais apres la messe, il lui sembla qu'il voyait saint Maur debout, en habit de benedictin, et le berger a sa gauche, le visage ensanglante de cinq coups de couteau, sa houlette a la main et ses deux chiens a ses cotes. Il s'ecria qu'il etait gueri, et il le fut en effet des ce moment.

Quelques jours apres, chassant dans les environs de Noisy, il vit effectivement son berger dans une vigne. Cet aspect lui fit horreur; il donna au sorcier un coup de crosse de fusil sur la tete: Ah! monsieur, vous me tuez! s'ecria le berger en fuyant; mais le lendemain il vint trouver M. de la Richardiere, se jeta a ses genoux, lui avoua qu'il s'appelait Danis, qu'il etait sorcier depuis vingt ans, qu'il lui avait en effet donne le sort dont il avait ete afflige, que ce sort devait durer un an; qu'il n'en avait ete gueri au bout de huit semaines qu'a la faveur des neuvaines qu'on avait faites; que le malefice etait retombe sur lui Danis, et qu'il se recommandait a sa misericorde. Puis, comme les archers le poursuivaient, le berger tua ses chiens, jeta sa houlette, changea d'habits, se refugia a Torcy, fit penitence et mourut au bout de quelques jours…

Le pere Lebrun, qui rapporte[1] longuement cette aventure, pense qu'il peut bien y avoir la sortilege. Il se peut aussi, plus vraisemblablement, qu'il n'y eut qu'hallucination.

[Note 1: Histoire des pratiques superstitieuses, t. I, p. 281.]

III.—HOMMES CHANGES EN BETES. LYCANTHROPES. LOUPS-GAROUS.

Suivant Donat de Hautemer[1], cite par Goulart[2]. "il y a des lycanthropes esquels l'humeur melancholique domine tellement qu'ils pensent veritablement estre transmuez en loups. Ceste maladie, comme tesmoigne Aetius au sixiesme livre, chapitre XI et Paulus au troisieme livre, chapitre XVI, et autres modernes, est une espece de melancholie, mais estrangement noire et vehemente. Car ceux qui en sont atteints sortent de leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute chose, et toute nuict ne font que courir par les coemetieres et autour des sepulchres, tellement qu'on descouvre incontinent en eux une merveilleuse alteration de cerveau, surtout en l'imagination et pensee miserablement corrompue: en telle sorte que leur memoire a quelque vigueur, comme je l'ay remarque en un de ces melancholiques lycanthropes que nous appelons loups-garoux. Car lui qui me conoissoit bien, estant un jour saisi de son mal, et me rencontrant, je me tiray a quartier craignant qu'il m'offensast. Lui m'ayant un peu regarde passa outre suivi d'une troupe de gens. Il portait lors sur ses espaules la cuisse entiere et la jambe d'un mort. Ayant este soigneusement medicamente, il fut gueri de cette maladie. Et me rencontrant une autre fois me demanda si j'avais point eu peur, lorsqu'il me vint a la rencontre en tel endroit: ce qui me fait penser que sa memoire n'estoit point blessee en l'acces et vehemence de son mal, combien que son imagination le fust grandement.

[Note 1: Au IXe chapitre de son Traicte de la guerison des maladies.]