[Note 1: Demonomanie, liv. III, ch. II.]

"J'ay sceu aussi qu'au jugement d'une sorciere, accusee d'avoir ensorcelle sa voisine en la ville de Nantes, les juges lui commanderent de toucher celle qui estoit ensorcellee; chose ordinaire aux juges d'Alemagne, et mesmes en la chambre imperiale cela se fait souvent. Elle n'en vouloit rien faire: on la contraignit; elle s'escria: Je suis morte! Ayant touche la femme ensorcellee, soudain elle guerit; et la sorciere tomba roide morte par terre. Elle fut condamnee d'estre bruslee toute morte. Je tiens l'histoire de l'un des juges qui assista au jugement."

"J'ai aprins a Thoulouse, qu'un escholier du parlement de Bourdeaux voyant son ami travaille d'une fievre quarte a l'extremite, lui conseilla de donner sa fievre a l'un de ses ennemis. Il fit reponse qu'il n'avoit point d'ennemis. Donnez-la donc, dit-il, a vostre serviteur: de quoy le malade ayant fait conscience, enfin le sorcier lui dit: Donnez-la-moi. Le malade respond: Je le veux bien. La fievre empoigne le sorcier qui en mourut, et le malade reschappa."

"C'est aux juges qui commandent, reprend Goulart, d'apres Vigenere, et a ceux qui permettent aux sorciers de toucher les personnes ensorcellees, de penser a leurs consciences. Dieu seul guerit, Satan frappe par les sorciers, Dieu le permettant ainsi. Mais Satan ni ses instrumens ne guerissent point: ains par le courroux redoutable du juste juge, levant le baston de dessus un pour charger sur l'autre, soit au corps, soit a l'ame, comme ces exemples le monstrent. Et ainsi font tousjours mal. Comme aussi Bodin adjouste proprement que les sorciers a l'aide de Satan (auquel ils servent d'instrumens volontaires, et qui ont leur mouvement procedant d'une affection depravee) peuvent nuire et offenser non pas tous, mais seulement ceux que Dieu permet par son jugement secret (soyent bons ou mauvais) pour chastier les uns et esprouver les autres; afin de multiplier en ses esleus sa benediction les ayant trouvez (c'est-a-dire rendus par sa grace tout puissante) fermes et constans. Neantmoins (dit-il) pour monstrer que les sorciers, par leurs maudites execrations et sacrifices detestables, sont ministres de la vengeance de Dieu, prestans la main et la volonte a Satan, je reciteray une histoire estrange. Au duche de Cleves, pres du bourg d'Elten, sur le grand chemin, les gens de pied et de cheval estoyent frappez et battus, et les charettes versees: et ne se voyoit autre chose qu'une main qu'on appeloit Ekerken. Enfin l'on print une sorciere nommee Sybille Dinscops, qui demeuroit es environs de ce pays-la. Et depuis qu'elle fut bruslee on n'y a rien veu. Ce fut l'an 1535."

"Pres le village de Baron en Valois fut jette un bouquet au passage d'un escallier pour entrer d'un mauvais chemin en un champ: si empoisonne mais de sortilege, qu'un chien ayant bondi par-dessus le premier en mourut soudain. Le maistre passa apres; et encore que la premiere furie et vigueur de l'enchantement, pour avoir opere sur cest animal fust aucunement rebouchee, l'homme ne laissa pas pour cela d'entrer en un acces d'ire dont il cuida presque mourir, et en estoit desja en termes, si l'autheur ayant este pris par soupcon n'eus desfait le charme. Il fut tost apres execute dans Paris et confessa a la mort que si l'autre eust leve le bouquet il fut expire sur le champ."

"Je raconteray encore ce que j'ay oui n'y a pas longtemps raconter a monseigneur le duc de Nivernois et a plus de vingt gentils hommes dignes de foy avoir veu de leurs propres yeux, ce qui advint a Neufvy-sur-Loire, ou le sieur et la dame du lieu ayant depose leur procureur fiscal, tost apres une jeune fille qu'ils avoyent de l'aage de quinze a seize ans, se trouva tout a un instant saisie d'une langueur universelle en tous ses membres, si qu'elle sechoit a veue d'oeil, sans que les medecins y peussent non seulement trouver remede d'y donner quelque allegement, mais non pas mesme concevoir aucune occasion apparente d'ou pouvoit prevenir ce mal. Estans doncques venus le pere et la mere comme au dernier desespoir, il leur va tomber en la fantaisie que ce pourroit estre par avanture quelque vengeance de leur procureur, qui avoit une fort estroite communication et accointance avec un berger d'aupres de Sancerre, le plus grand sorcier de tout le Berry: et sur ce soupcon le firent fort bien mettre en cul de fosse; la ou menace d'infinies tortures, il desbagoula enfin que ceste damoiselle avoit este ensorcellee par le berger, lequel avoit fait une image de cire: et a mesure qu'il la molestoit la fille se trouvoit molestee de mesme. Enfin ils dirent a la mere: Madame, il n'y a qu'un seul moyen de la guerir, et faut necessairement que pour la sauver vous vous resolviez de perdre la plus chere chose que vous ayez en ce monde, excepte les creatures raisonnables. En bonne foy, repondit-elle, je vous en diray la pure verite: il n'y a rien que pour le regard j'aime tant que ma guenon. Mais pour garantir ma fille de la langueur ou je la voy, je vous l'abandonne. On ne se donna garde que peu de jours apres on vid la fille s'aider d'un bras, et la guenon demeurer percluse de mesme. Consequemment peu a peu dans la revolution de la lune ceste jeune damoiselle fut du tout guerie, fors sa foiblesse, et la guenon mourut en douleurs extremes."

Suivant Bodin[1], "Hippocrates, au livre de l'Epilepsie, qu'il appelle maladie sacree, escrit qu'il y avoit plusieurs imposteurs qui se vantoyent de guerir du mal caduc, disant que c'estoit la puissance des demons: en fouissant en terre, ou jettant en la mer le sort d'expiation, et la plupart n'estoit que belistres. Enfin il adjouste, il n'y a que Dieu qui efface les pechers, qui soit notre salut et delivrance. Et a ce propos Jacques Spranger, inquisiteur des sorciers, escrit qu'il a veu un evesque d'Alemagne, lequel estant ensorcelle fut averti par une vieille sorciere que sa maladie estoit venue par malice, et qu'il n'y avoit moyen de la guerir que par sort, en faisant mourir la sorciere qui l'avoit ensorcele. De quoy estant estonne, il envoye en poste a Rome prier le pape Nicolas V qu'il lui donnast dispense de guerir en ceste sorte: ce que le pape lui accorda, aimant uniquement l'evesque; et portoit la dispense ceste clause, pour fuir de deux maux le plus grand. La dispense venue, la sorciere dit, puisque le pape et l'evesque le vouloyent, qu'elle s'y employeroit. Sur la minuict l'evesque recouvra sante; et au mesme instant la sorciere qui avoit ensorcelle l'evesque fut frappee de maladie dont elle mourut. Aussi void-on que Satan fit que le pape, l'evesque et la sorciere furent homicides: et laissa a tous trois une impression de servir et obeir a ses commandemens: et cependant la sorciere qui mourut ne voulut oncques se repentir, au contraire elle se recommandoit a Satan afin qu'il la guerist. On voit aussi le terrible jugement de Dieu qui se venge de ses ennemis par ses ennemis. Car ordinairement les sorciers descouvrent le malefice, et se font mourir les uns les autres: d'autant qu'il ne chaut a Satan par quel moyen, pourveu qu'il vienne a bout du genre humain, en tuant le corps ou l'ame, ou les deux ensemble. Je diray un exemple avenu en Poictou, l'an 1571. Le roy Charles IX ayant disne commanda qu'on lui amenast le sorcier Trois-Eschelles, auquel il avoit donne sa grace pour accuser ses complices. Il confessa devant le roy, enpresence de plusieurs grands seigneurs, la facon du transport des sorciers, des danses, des sacifices faits a Satan, des paillardises avec les diables en figures d'hommes et de femmes: et que chacun prenoit des pouldres pour faire mourir gens, bestes et fruits. Et comme chacun s'estonnoit de ce qu'il disoit, Gaspar de Colligni, lors amiral de France, qui estoit present, dit qu'on avoit prins en Poictou peu de temps auparavant un jeune garcon accuse d'avoir fait mourir deux gentilshommes. Il confessa qu'il estoit leur serviteur, et que les ayant veu jetter des pouldres aux maisons, et sur des bleds, disant ces mots, Malediction, etc., ayant trouve de ces pouldres il en print, et en jetta sur le lict ou couchoyent les deux gentilshommes, qui furent trouver morts en leur lict, tout enflez, et tout noirs. Il fut absouls par les juges. Trois-Eschelles en raconta lors beaucoup de semblables."

[Note 1: Demonomanie, liv. III, ch. V.]

Le vendredi, 1er mai 1705, a cinq heures du soir, Denis Milanges de la Richardiere, fils d'un avocat au parlement de Paris, fut attaque, a dix-huit ans, de lethargies et de demences si singulieres, que les medecins ne surent qu'en dire. On lui donna de l'emetique, et ses parents l'emmenerent a leur maison de Noisy-le-Grand, ou son mal devint plus fort; si bien qu'on declara qu'il etait ensorcele.

On lui demanda s'il n'avait pas eu de demeles avec quelque berger; il conta que le 18 avril precedent, comme il traversait a cheval le village de Noisy, son cheval s'etait arrete court dans la rue de Feret, vis-a-vis la chapelle, sans qu'il put le faire avancer; qu'il avait vu sur ces entrefaites un berger qu'il ne connaissait pas, lequel lui avait dit: Monsieur, retournez chez vous, car votre cheval n'avancera point.