"Dom Calmet[1], rapporte que deux religieux fort eclaires et fort sages, le consulterent sur une chose arrivee a Orbe, village d'Alsace, pres l'abbaye de Pairis.

[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. I, p. 274.]

"Deux hommes de ce lieu leur dirent qu'ils avoient vu dans leur jardin sortir de la terre une cassette, qu'ils presumoient etre remplie d'argent, et que l'ayant voulu saisir, elle s'etoit retiree et cachee de nouveau sous la terre. Ce qui leur etoit arrive plus d'une fois."

Le meme auteur ajoute[1]:

[Note 1: Au meme endroit.]

"Theophane, historiographe grec, celebre et serieux, sous l'an de J.-C. 408, raconte que Cabades, roi de Perse, etant informe qu'entre le pays de l'Inde et de la Perse, il y avoit un chateau nomme Zubdadeyer, qui renfermoit une grande quantite d'or, d'argent et de pierreries, resolut de s'en rendre maitre; mais ces tresors etoient gardes par des demons, qui ne souffroient point qu'on en approchat. Il employa, pour les conjurer et les chasser, les exorcismes des mages et des Juifs qui etoient aupres de lui; mais leurs efforts furent inutiles. Le roi se souvint du Dieu des chretiens, lui adressa ses prieres, fit venir l'eveque qui etoit a la tete de l'Eglise chretienne de Perse, et le pria de s'employer pour lui faire avoir ces tresors, et pour chasser les demons qui les gardoient. Le prelat offrit le saint sacrifice, y participa, et etant alle sur le lieu, en ecarta les demons gardiens de ces richesses, et mit le roi en paisible possession du chateau."

"Racontant cette histoire a un homme de consideration[1], il me dit que dans l'isle de Malthe, deux chevaliers ayant aposte un esclave qui se vantoit d'avoir le secret d'evoquer les demons, et de les obliger de decouvrir les choses les plus cachees, ils le menerent dans un vieux chateau ou l'on croyoit qu'etoient caches des tresors. L'esclave fit ses evocations, et enfin le demon ouvrit un rocher d'ou sortit un coffre. L'esclave voulut s'en emparer, mais le coffre rentra dans le rocher. La chose recommenca plus d'une fois; et l'esclave, apres de vains efforts, vint dire aux chevaliers ce qui lui etoit arrive, mais qu'il etoit tellement affaibli par les efforts qu'il avoit faits, qu'il avoit besoin d'un peu de liqueur pour se fortifier; on lui en donna, et quelque temps apres, etant retourne, on ouit du bruit, l'on alla dans la cave avec de la lumiere pour voir ce qui etoit arrive, et l'on trouva l'esclave etendu mort et ayant sur toute sa chair comme des coups de canifs representant une croix. Il en etoit si charge qu'il n'y avoit pas de quoi poser le doigt qui n'en fut marque. Les chevaliers le porterent au bord de la mer, et l'y precipiterent avec une grosse pierre pendue au col."

[Note 1: M. le chevalier Guiot de Marre.]

"La meme personne nous raconta encore a cette occasion qu'il y a environ quatre-vingt-dix ans qu'une vieille femme de Malthe fut avertie par un genie qu'il y avoit dans sa cave un tresor de grand prix, appartenant a un chevalier de tres grande consideration, et lui ordonna de lui en donner avis: elle y alla, mais elle ne put obtenir audience. La nuit suivante, le meme genie revint, lui ordonna la meme chose; et comme elle refusoit d'obeir, il la maltraita et la renvoya de nouveau. Le lendemain elle revint trouver le seigneur, et dit aux domestiques qu'elle ne sortirait point qu'elle n'eut parle au maitre. Elle lui raconta ce qui lui etoit arrive; et le chevalier resolut d'aller chez elle, accompagne de gens munis de pieux et d'autres instruments propres a creuser: ils creuserent, et bientot il sortit de l'endroit ou ils piochoient une si grande quantite d'eau, qu'ils furent obliges d'abandonner leur entreprise. Le chevalier se confessa a l'inquisiteur, de ce qu'il avoit fait et recut l'absolution, mais il fut oblige d'ecrire dans les registres de l'inquisition le fait que nous venons de raconter.

"Environ soixante ans apres, les chanoines de la cathedrale de Malthe, voulant donner au devant de leur eglise une place plus vaste, acheterent des maisons qu'il fallut renverser, et entre autres celle qui avoit appartenu a cette vieille femme; en y creusant, on y trouva le tresor, qui consistoit en plusieurs pieces d'or de la valeur d'un ducat, avec l'effigie de l'empereur Justin Ier. Le grand maitre de Malthe pretendoit que le tresor lui appartenoit comme souverain de l'isle; les chanoines le lui contestoient. L'affaire fut portee a Rome. Le grand maitre gagna son proces; l'or lui fut apporte de la valeur d'environ soixante mille ducats; mais il les ceda a l'eglise cathedrale. Quelque temps apres, le chevalier dont nous avons parle, qui etoit alors fort age, se souvint de ce qui lui etoit arrive, et pretendit que ce tresor lui devoit appartenir: il se fit mener sur les lieux, reconnut la cave ou il avoit d'abord ete et montra dans les registres de l'inquisition ce qu'il y avoit ecrit soixante ans auparavant. Cela ne lui fit point recouvrer le tresor, mais c'etait une preuve que le demon connoissoit et gardoit cet argent."