Il blasmoit ceux qui prient Dieu qu'il les entretiene en leur opinion, et continuant ceste priere et lisant les sainctes Escritures il trouve en Philon, Hebrieu, au livre des Sacrifices que le plus grand et le plus agreable sacrifice que l'homme de bien et entier peut faire a Dieu, c'est de soi-mesme estant purifie par lui. Il suivit ce conseil offrant a Dieu son ame. Depuis il commenca comme il m'a dit d'avoir des songes et visions pleines d'instructions: tantost pour corriger un vice, tantost un autre, tantost pour se garder d'un danger, tantost pour estre resolu d'une difficulte, puis d'une autre, non seulement des choses divines, mais encores des choses humaines. Entre autres il lui sembla avoir ouy la voix de Dieu en dormant, qui lui dit: Je sauverai ton ame: c'est moi qui te suis apparu ci-devant. Depuis, tous les matins, sur les trois ou quatre heures, l'esprit frappoit a sa porte: lui se leva quelquefois ouvrant la porte et ne voyoit personne. Tous les matins l'esprit continuoit: et s'il ne se levoit, il frappoit de rechef et le resveilloit jusques a ce qu'il se fust leve. Alors il commenca d'avoir crainte pensant que ce fust quelque malin esprit, comme il disoit: pour ceste cause il continuoit de prier Dieu, sans faillir un seul jour, que Dieu lui envoyast son bon ange, et chantoit souvent les Psalmes qu'il scavoit quasi tous par coeur. Et lors l'esprit se fit connoistre en veillant, frappant doucement. Le premier jour il apperceut sensiblement plusieurs coups sur un bocal de verre, ce qui l'estonnoit bien fort: et deux jours apres ayant un sien ami secretaire du Roy disnant avec lui oyant que l'esprit frappoit sur une escabelle joignant de lui, commenca a rougir et craindre; mais il lui dit: N'ayez point de crainte, ce n'est rien. Toutes fois pour l'asseurer il lui conta la verite du fait. Or il m'a asseure que depuis cest esprit l'a toujours accompagne, lui donnant un signe sensible, comme le touchant tantost l'oreille dextre, s'il faisoit quelque chose qui ne fust bonne, et a l'oreille senestre, s'il faisoit bien. Et s'il venoit quelqu'un pour le tromper et surprendre, il sentoit soudain le signal a l'oreille dextre; si c'estoit quelque homme de bien, et qui vinst pour son bien, il sentoit aussi le signal a l'oreille senestre. Et quand il vouloit boire et manger chose qui fust mauvaise, il sentoit le signal; s'il doutoit aussi de faire ou entreprendre quelque chose, le mesme signal lui avenoit. S'il pensoit quelque chose mauvaise, et qu'il s'y arrestast, il sentoit aussi tost le signal pour s'en destourner. Et quelquesfois quand il commencoit a louer Dieu par quelque psalme ou parler de ses merveilles, il se sentoit saisi de quelque force spirituelle, qui lui donnoit courage. Et afin qu'il discernast le songe par inspiration d'avec les autres resveries qui aviennent quand on est mal dispose, ou que l'on est trouble d'esprit, il estoit esveille de l'esprit sur les deux ou trois heures du matin; et un peu apres il s'endormoit. Alors il avoit les songes veritables de ce qu'il devoit faire ou croire des doutes qu'il avoit, ou de ce qui lui devoit avenir. En sorte qu'il dit que depuis ce temps-la ne lui est advenu quasi chose dont il n'ait eu advertissement, ni doute des choses qu'on doit croire, dont il n'ait eu resolution. Vrai est qu'il demandoit tous les jours a Dieu qu'il lui enseignast sa volonte, sa loy, sa verite… Au surplus de toutes ses actions il estoit assez joyez et d'un esprit gay. Mais si en compagnie il lui advenoit de dire quelque mauvaise parole et de laisser pour quelques jours a prier Dieu, il estoit aussi tost adverti en dormant. S'il lisoit un livre qui ne fust bon, l'esprit frappoit sur le livre, pour le lui faire laisser, et estoit aussi tost destourne s'il faisoit quelque chose contre sa sante, et en sa maladie garde soigneusement… Surtout il estoit adverti de se lever matin, et ordinairement des quatre heures, il dit qu'il ouyt une voix en dormant qui disoit: Qui est celui qui le premier se levera pour prier? Aussi dit-il qu'il estoit souvent adverti de donner l'aumosne; et lorsque plus il donnoit l'aumosne, plus il sentoit que ses afaires prosperoyent. Et comme ses ennemis avoyent delibere de le tuer, ayans sceu qu'il devoit aller par eau, il eust vision, en songe, que son pere lui amenoit deux chevaux, l'un rouge et l'autre blanc; qui fust cause qu'il envoya louer deux chevaux, que son homme lui amena, l'un rouge et l'autre blanc, sans lui avoir dit de quel poil il les vouloit. Je lui demanday pourquoy il ne parloit a l'esprit? Il me fit responce qu'une fois il le pria de parler a lui: mais qu'aussi tost l'esprit frappa bien fort contre sa porte, comme d'un marteau, lui faisant entendre qu'il n'y prenoit pas plaisir, et souvent le destournoit de s'arrester a lire et escrire pour reposer son esprit et a mediter tout seul, oyant souventes fois en veillant une voix bien fort subtile et inarticulee. Je lui demanday s'il avoit jamais veu l'esprit en forme. Il me dit qu'il n'avoit jamais rien veu en veillant, hors-mis quelque lumiere en forme d'un rondeau, bien fort claire. Mais un jour estant en extreme danger de sa vie, ayant prie Dieu de tout son coeur, qu'il lui plust le preserver, sur le poinct du jour entre-sommeillant dit qu'il apperceut sur le lict ou il estoit couche, un jeune enfant vestu d'une robe blanche, changeant en couleur de pourpre, d'un visage de beaute esmerveillable: ce qu'il asseuroit bien fort. Une autre fois, estant aussi en danger extreme, se voulant coucher, l'esprit l'en empescha, et ne cessa qu'il ne fust leve; lors il pria Dieu toute la nuict sans dormir. Le jour suivant Dieu le sauva de la main des meurtriers d'une facon estrange et incroyable. Apres s'estre eschappe du danger, dit qu'il ouit en dormant une voix qui disoit: Il faut bien dire qui en la garde du haut Dieu pour jamais se retire. Pour le faire court, en toutes les difficultez, voyages, entreprises qu'il avoit a faire, il demandoit conseil a Dieu. Et comme il priait Dieu qu'il lui donnast sa benediction, une nuict il fut advis en dormant qu'il voyoit son pere qui le benissoit."
"Il y a, dit Bodin[1], un gentilhomme en Picardie, aupres de Villiers-Costerets, qui avoit un esprit familier en un anneau, duquel il vouloit disposer a son plaisir, et l'asservir comme un esclave, l'ayant achete bien cher d'un Espagnol; et d'autant qu'il lui mentoit le plus souvent, il jetta l'anneau dedans le feu, pensant y jetter l'esprit aussi, comme si cela se pouvoit enclorre. Depuis il devint furieux et tourmente du diable."
[Note 1: Demonomanie, liv. II, ch. III.]
Au recit de Paul Jove[1], Corneille Agrippa avait un chien noir qui n'etait autre que le diable, lequel lui apprenait ce qui se passait partout. Ce chien noir se tenait dans le cabinet de Corneille Agrippa couche sur des tas de papiers, pendant que son maitre travaillait. Au moment de mourir et presse de se repentir, Agrippa ota a ce chien un collier de clous qui formaient des inscriptions magiques, et lui dit d'un ton afflige: Va-t'en, malheureuse bete, qui es cause de ma perte. Ce chien voyant son maitre pret a expirer alla se precipiter dans le Rhone.
[Note 1: Elogia virorum illustrium. Venise, 1546, in-fol.]
"J'ay connu un personnage, dit Bodin[1], lequel me descouvrit une fois qu'il estoit fort en peine a cause d'un esprit qui le suivoit et se presentoit a lui en plusieurs formes: de nuict le tiroit par le nez, l'esveilloit, le battoit souvent, et quoy qu'il le priast de laisser reposer, il n'en vouloit rien faire; et le tourmentoit sans cesse lui disant: Commande moi quelque chose: et qu'il estoit venu a Paris pensant qu'il le deust abandonner, ou qu'il y peust trouver remede a son mal, sous ombre d'un proces qu'il estoit venu solliciter. J'appercus bien qu'il n'osoit pas me descouvrir tout. Lui demandant quel profit il avoit eu de s'assujettir a tel maistre, il me dit qu'il pensoit parvenir aux biens et honneurs, et scavoir les choses cachees: mais que l'esprit l'avoit toujours abuse; que pour une verite il disoit trois mensonges, et ne l'avoit jamais sceu enrichir d'un double, ni faire jouir de celle, qu'il aimoit, principale occasion qui l'avoit induit a l'invoquer, et qu'il ne lui avoit aprins les vertus des plantes, ni des pierres, ni des sciences secrettes, comme il esperoit, et qu'il ne lui parloit que de se venger de ses ennemis, ou faire quelque tour de finesse et de meschancete. Je lui dis qu'il estoit aise de se defaire d'un tel maistre, et sitost qu'il viendroit, qu'il appelast le nom de Dieu a son aide et qu'il s'adonnast a servir Dieu de bon coeur. Depuis je n'ay veu le personnage, ni peu scavoir s'il s'estoit repenti."
[Note 1: Demonomanie, liv. II, ch. III.]
PRODIGES
I.—PRODIGES CELESTES
"L'an 1500, dit Goulart[1] d'apres Conrad Licosthenes[2], qui avait recueilli toutes ces histoires de Job Fincel, de Marc Frytsch, et de plusieurs autres, l'on vit en Alsace, pres de Saverne, une teste de taureau, entre les cornes de laquelle estincelloit une fort grande estoile.