Il fallait aller, le soir, sur la voie Sacrée, ce rendez-vous quotidien du luxe, de la débauche et de l’orgueil, pour voir combien était nombreuse, et combien était brillante cette armée de courtisanes à la mode, qui occupaient Rome en ville conquise, et qui y faisaient plus de captifs et de victimes que n’en avaient fait les Gaulois de Brennus. Elles venaient là tous les jours faire assaut de coquetterie, de toilette et d’insolence, au milieu des matrones, qu’elles éclipsaient de leurs charmes et de leurs atours. Tantôt, elles se faisaient porter par de robustes Abyssins dans des litières découvertes, où elles étaient couchées indolemment, à demi nues, un miroir d’argent poli à la main, les bras chargés de bracelets, les doigts de bagues, la tête inclinée sous le poids des boucles d’oreilles, du nimbe et des aiguilles d’or; à leurs côtés, de jolies esclaves rafraîchissaient l’air avec de grands éventails en plumes de paon; devant et derrière les litières, marchaient des eunuques et des enfants, des joueurs de flûte et des nains bouffons, qui formaient cortége. Tantôt, assises ou debout dans des chars légers, elles dirigeaient elles-mêmes les chevaux avec rapidité, et cherchaient à se dépasser l’une l’autre, comme si elles luttaient de vitesse dans la carrière. Souvent, elles montaient de fins coursiers, qu’elles conduisaient avec autant d’adresse que d’audace; ou de belles mules d’Espagne, qu’un nègre menait par la bride. Les moins riches, les moins ambitieuses, les moins turbulentes allaient à pied, toutes élégamment vêtues d’étoffes bariolées en laine ou en soie, toutes coiffées avec art, leurs cheveux nattés formant des diadèmes blonds ou dorés, entrelacés de perles et de joyaux; les unes jouaient avec des boules de cristal ou d’ambre pour se tenir les mains fraîches et blanches; les autres portaient des parasols, des miroirs, des éventails, quand elles n’avaient pas des esclaves qui les leur portassent, mais chacune avait au moins une servante qui la suivait ou qui l’accompagnait comme un émissaire indispensable. Ces courtisanes, on le voit, n’étaient pas toutes sur le même pied de fortune et de distinction, mais elles se ressemblaient par ce seul point, qu’elles ne figuraient pas sur les registres de l’édile, et qu’elles se trouvaient ainsi exemptes des règlements de police relatifs à la Prostitution, car elles n’avaient pas un prix taxé, un nom de guerre inscrit et reconnu, en un mot, le droit d’exercer leur métier dans les lupanars publics. Elles se gardaient bien de demander à l’édile la dégradante licentia stupri, mais elles ne se faisaient pas faute de se vouer à la Prostitution, comme si elles en avaient obtenu licence. On ne les inquiétait pas toutefois à cet égard, à moins qu’elles n’insultassent trop ouvertement à la juridiction édilitaire, en se livrant sans choix (sine delectu), dans les lieux publics, à des œuvres de débauche vénale.
Ces mérétrices faciles abondaient sur la voie Sacrée, et, si l’on en croit Properce, elles ne s’en éloignaient pas beaucoup, pour donner satisfaction au passant qui leur faisait signe: «Oh! que j’aime bien mieux, dit-il dans ses élégies, cette affranchie qui passe la robe entr’ouverte, sans crainte des argus et des jaloux; qui use incessamment avec ses cothurnes crottés le pavé de la voie Sacrée, et qui ne se fait pas attendre si quelqu’un veut aller à elle! Jamais elle ne différera, jamais elle ne te demandera indiscrètement tout l’argent qu’un père avare regrette souvent d’avoir donné à son fils; elle ne te dira pas: J’ai peur, hâte-toi de te lever, je t’en prie!» (Nec dicet: Timeo! propera jam surgere, quæso!) Cette coureuse de la voie Sacrée, on le voit, gagnait sa vie en plein jour, sans trop se soucier de l’édile et des lois de police. Properce semble même indiquer qu’elle prenait à peine la précaution de s’écarter de la voie Sacrée, qui commençait à l’Amphithéâtre et conduisait au Colisée, en longeant le temple de la Paix et la place de César. Il y avait aux alentours du Colisée assez de bocages et de bois, sacrés ou non, dans lesquels l’amour errant ne rencontrait qu’un peuple de statues et de termes qui ne le troublaient pas. D’ailleurs, les bains, les auberges, les cabarets, les boulangeries, les boutiques de barbier, offraient des asiles toujours ouverts à la Prostitution anonyme, dont la voie Sacrée était le rendez-vous général. Les matrones y venaient aussi, la plupart en litière ou en voiture, surtout à certaines époques où elles avaient obtenu le privilége exclusif des chaises et des litières (sellæ et lecticæ); elles n’affectaient pas, dans ces temps de corruption inouïe, une tenue beaucoup plus décente que celle des courtisanes de profession; elles étaient, comme celles-ci, étendues sur des coussins de soie, dans un costume, que ne rendaient pas moins immodeste les bandelettes de leur coiffure et la pourpre de leur stole à longs plis flottants, entourées d’esclaves et d’eunuques portant des éventails pour chasser les mouches, et des bâtons pour éloigner la foule. Ces matrones, ces héritières des plus grands noms de Rome, ces épouses, ces mères de famille, devant lesquelles la loi s’inclinait avec vénération, s’étaient bien relâchées, sous les empereurs, des vertus chastes et austères de leurs ancêtres. Celles qui paraissaient dans la voie Sacrée, pour y étaler la pompe de leur toilette et l’attirail de leur cortége, avaient souvent pour objet de choisir un amant ou plutôt un vil et honteux auxiliaire de leur lubricité. «Leurs servantes laides et vieilles, dit M. Walkenaer dans sa belle Histoire de la vie d’Horace, s’écartaient complaisamment à l’approche de jeunes gens efféminés (effeminati), dont les doigts étaient chargés de bagues, la toge toujours élégamment drapée, la chevelure peignée et parfumée, le visage bigarré par ces petites mouches, au moyen desquelles nos dames, dans le siècle dernier, cherchaient à rendre leur physionomie plus piquante. On remarquait aussi, dans ces mêmes lieux, des hommes, dont la mise faisait ressortir les formes athlétiques et qui semblaient montrer avec orgueil leurs forces musculaires. Leur marche rapide et martiale offrait un contraste complet avec l’air composé, les pas lents et mesurés de ces jeunes jouvenceaux, aux cheveux soigneusement bouclés, aux joues fardées, jetant de côté et d’autre des regards lascifs. Ces deux espèces de promeneurs n’étaient le plus souvent que des gladiateurs et des esclaves; mais certaines femmes d’un haut rang choisissaient leurs amants dans les classes infimes, tandis que leurs jeunes et jolies suivantes se conservaient pures contre les attaques des hommes de leur condition, et ne cédaient qu’aux séductions des chevaliers et des sénateurs.»
Nous avons rapporté en entier ce morceau pittoresque, dont le savant académicien a pris les traits dans Martial, Aulu-Gelle, Cicéron, Sénèque et Horace; mais nous regrettons l’absence de beaucoup de détails de mœurs, que Juvénal, l’implacable Juvénal, aurait pu ajouter à cette peinture des promenades de Rome: «Nobles ou plébéiennes, s’écrie Juvénal dans sa terrible satire contre les Femmes, toutes sont également dépravées. Celle qui foule la boue du pavé ne vaut pas mieux que la matrone portée sur la tête de ses grands Syriens. Pour se montrer aux jeux, Ogulnie loue une toilette, un cortége, une litière, un coussin, des suivantes, une nourrice, et une jeune fille à cheveux blonds, chargée de prendre ses ordres. Pauvre, elle prodigue à d’imberbes athlètes ce qui lui reste de l’argenterie de ses pères: elle donne jusqu’aux derniers morceaux... Il en est que charment seuls les eunuques impuissants et leurs molles caresses, et leur menton sans barbe; car elles n’ont pas d’avortement à préparer.» Les satires de Juvénal et de Perse sont remplies des prostitutions horribles que les dames romaines se permettaient presque publiquement, et dont les héros étaient d’infâmes histrions, de vils esclaves, de honteux eunuques, d’atroces gladiateurs. Juvénal fait un affreux portrait de Sergius, le favori d’Hippia, épouse d’un sénateur: «Ce pauvre Sergius avait déjà commencé à se raser le menton (c’est-à-dire atteignait quarante-cinq ans), et ayant perdu un bras, il était bien en droit de prendre sa retraite. En outre, sa figure était couverte de difformités; c’était une loupe énorme, qui, affaissée sous le casque, lui retombait sur le milieu du nez; c’étaient de petits yeux éraillés qui distillaient sans cesse une humeur corrosive. Mais il était gladiateur: à ce titre, ces gens-là deviennent des Hyacinthe, et Hippia le préfère à ses enfants, à sa patrie, à sa sœur et à son époux. C’est donc une épée que les femmes aiment.» Il faut voir dans Pétrone le rôle abominable que joue le gladiateur obscène; mais le latin seul est assez osé pour exprimer tous les mystères de la débauche romaine. «Il y a des femmes, dit ailleurs Pétrone, qui prennent leurs amours dans la fange, et dont les sens ne s’éveillent qu’à la vue d’un esclave, d’un valet de pied à robe retroussée. D’autres raffolent d’un gladiateur, d’un muletier poudreux, d’un histrion qui étale ses grâces sur la scène. Ma maîtresse est de ce nombre: elle franchit les gradins du sénat, les quatorze bancs de chevaliers, et va chercher au plus haut de l’amphithéâtre l’objet de ses feux plébéiens.»
La voie Sacrée, les portiques, la voie Appienne, et tous les lieux de promenade à Rome étaient donc fréquentés par les misérables agents de la Prostitution matronale, autant que par les courtisanes et les femmes de mœurs faciles, par les odieux suppôts de Vénus Averse (Aversa), autant que par les libertins de toutes les écoles et de tous les rangs. Mais, il faut bien le reconnaître, en présence de cette variété d’enfants et d’hommes dépravés qui faisaient montre de leur turpitude, les courtisanes semblaient presque honnêtes et respectables; elles n’étaient pas, d’ailleurs, aussi nombreuses ni aussi effrontées que ces impurs chattemites, que ces sales gitons, que ces impudiques spadones, que ces efféminés de tout âge, qui, frisés, parés, huilés, fardés comme des femmes, n’attendaient qu’un signe ou un appel pour se prêter à tous les plus exécrables trafics. Les lénons et les lènes ne manquaient pas de se trouver là sur pied, aux aguets, prompts et dociles aux démarches, aux négociations. Ils ne se bornaient pas à porter des tablettes et des lettres d’amour: ils servaient d’intermédiaires directs pour fixer un prix, pour désigner un lieu de rendez-vous, pour lever les obstacles qui s’opposaient à une entrevue, pour fournir un déguisement, une cape de nuit, une chambre, une litière, tout ce qu’il fallait aux amants. A chaque instant, une vieille s’approchait d’un beau patricien et lui remettait en cachette des tablettes d’ivoire, sur la cire desquelles le style avait gravé un nom, un mot, un vœu: c’était une courtisane qui en voulait à ce noble et fier descendant des Caton et des Scipion. Tout à coup, un Nubien allait toucher l’épaule d’un mignon, remarquable par ses grandes boucles d’oreilles et par ses longs cheveux: c’était un vieux sénateur débauché qui appelait à lui cet homme métamorphosé en femme. Ailleurs, un robuste porteur d’eau, qui passait là par hasard, était convoité par deux grandes dames qui l’avaient remarqué simultanément, et qui se disputaient à qui ferait la première le sacrifice de son honneur à ce manant: «Si le galant fait défaut, dit Juvénal, qu’on appelle des esclaves; si les esclaves ne suffisent point, on mandera le porteur d’eau (veniet conductus aquarius).» Un geste, un regard, un mot: gladiateur, eunuque, enfant, se présentait et ne reculait devant aucune espèce de service. Et l’édile, que faisait l’édile, pendant que Rome se déshonorait ainsi à la face du ciel par les vices de ses habitants les plus considérables? Et le censeur, que faisait le censeur, pendant que les mœurs publiques perdaient jusqu’aux apparences de la pudeur? Le censeur et l’édile ne pouvaient rien là où la loi se taisait, comme si elle eût craint d’en avoir trop à dire. On appelait plaisirs permis ou licites, à Rome païenne, tout ce que le christianisme rejeta dans le bourbier des plaisirs défendus. C’est donc en plaisantant que Plaute fait dire à un personnage de son Charençon (Curculio): «Pourvu que tu t’abstiennes de la femme mariée, de la veuve, de la vierge, de la jeunesse et des enfants ingénus, aime tout ce qu’il te plaît!» Catulle, dans le chant nuptial de Julie et de Manlius, nous montre le mariage comme un frein moral à de honteuses habitudes: «On prétend, dit le poëte de l’amour physique, que tu renonces à regret, époux parfumé, à tes mignons (glabris); nous savons que tu n’as jamais connu que des plaisirs permis; mais ces plaisirs-là, un mari ne saurait plus se les permettre (scimus hæc tibi, quæ licent sola cognita, sed marito ista non eadem licent).» Il n’y avait donc que la philosophie qui pouvait combattre les débordements de cette ignoble licence, qui ne rencontrait pas de digue dans la législation romaine.
Une partie des intrigues et des intelligences qui se nouaient sur la voie publique avait lieu par signes. On sait que la pantomime était un art très-raffiné et très-compliqué qui s’apprenait surtout au théâtre, et qui se perfectionnait selon l’usage qu’on en faisait. De là le talent merveilleux des courtisanes, dans ce qui constituait la langue muette du meretricium. Il y avait aussi les différents dialectes de la pantomime amoureuse. Souvent l’expression la plus éloquente de cette langue lascive brillait ou éclatait dans un regard. Les yeux se parlaient d’autant mieux, qu’une excellente vue et une prodigieuse spontanéité d’esprit suivaient, devançaient même les éclairs de la prunelle. Si l’œil n’était pas compris par l’œil, les mouvements des lèvres et des doigts servaient de truchement plus intelligible, mais moins décent, entre des personnes qui eussent parfois rougi de faire usage de la parole. Ainsi, le signe adopté généralement par les sectateurs de la plus infâme débauche masculine consistait dans l’érection du doigt du milieu, à la base duquel les autres doigts de la main se groupaient en faisceau, pour figurer le honteux attribut de Priape. Suétone, dans la Vie de Caligula, nous représente cet empereur qui offre sa main à baiser, en lui donnant une forme et un mouvement obscènes (formatam commotamque in obscenum modum). Lampridius, dans la Vie d’Héliogabale, nous dit que ce monstrueux débauché ne se permettait jamais une parole indécente, lors même que le jeu de ses doigts indiquait une infamie (nec unquam verbis pepercit infamiam, quum digitis infamiam ostentaret). Ces gestes obscènes s’exécutaient avec une étonnante rapidité qui échappait d’ordinaire au regard des indifférents. On pourrait supposer, d’après plusieurs passages de l’Histoire d’Auguste, que le signum infame n’était pas toléré sous tous les empereurs, et que les plus célèbres par leurs désordres avaient appliqué une pénalité sévère à ce signe de débauche, qui laissa au doigt du milieu le surnom de doigt infâme. Au reste, les Athéniens ne se montraient pas plus indulgents à l’égard de ce doigt, qu’ils nommaient catapygon, et qu’ils auraient eu honte de réhabiliter en lui confiant un anneau. Le médius avait été voué à l’infamie, en Grèce, parce que les villageois s’en servaient pour savoir si leurs poules avaient des œufs dans le ventre, ce qui donna naissance au verbe grec σκιμαλίζειν, inventé tout exprès pour qualifier le fait de ces villageois. «Moque-toi bien, Sextillus, dit Martial, moque-toi de celui qui t’appelle cinæde, et présente-lui le doigt du milieu.» La présentation de ce doigt indiquait à la fois la demande et la réponse, dans le langage tacite de ces honteux débauchés. Ils avaient encore un autre signe d’intelligence où le doigt du milieu changeait de rôle: ils portaient ce doigt à leur tête, soit au front, soit au crâne, et faisaient mine de se gratter: «Ce qui dénote l’impudique, dit Sénèque dans sa cinquante-deuxième lettre, c’est sa démarche, c’est sa main qu’il remue, c’est son doigt qu’il porte à sa tête, c’est son clignement d’yeux.» Juvénal nous autorise à supposer que ce grattement de la tête avec un doigt, avait remplacé, dans la langue du geste, l’élévation du médius hors de la main fermée: «Vois, dit-il, vois affluer de toutes parts à Rome, sur des chars, sur des vaisseaux, tous ces efféminés qui se grattent la tête d’un seul doigt (qui digito scalpunt uno caput).» Mais les courtisanes parlaient plus volontiers de l’œil que du doigt, et rien n’égalait l’éloquence, la persuasion, l’attraction de leur regard oblique (oculus limus). Le grave rhéteur Quintilien veut que l’orateur, en certaines occasions, ait les regards baignés d’une douce volupté, obliques, et, pour ainsi dire, amoureux (venerei). Apulée, dans son roman érotique, peint une courtisane qui lance des coups d’œil obliques et mordants (limis atque morsicantibus oculis). C’était là ce que les courtisanes nommaient chasser à l’œil (oculis venari): «La vois-tu, dit le Soldat de Plaute, faire la chasse au courre avec les yeux, et la chasse au vol avec les oreilles? (Viden’ tu illam oculis venaturam facere atque aucupium auribus?)»
Ce langage muet, que les courtisanes excellaient partout à parler et à comprendre, était devenu si familier à toutes les femmes de Rome, que ces dernières n’en avaient pas d’autres pour les affaires de plaisir. Un vieux poëte latin compare cet échange rapide de regards, de gestes, de signes, entre une précieuse et ses amants, à un jeu de balle, dans lequel un bon joueur renvoie de l’un à l’autre la pelote qu’il reçoit de toutes mains: «Elle tient l’un, dit-il, et fait signe à l’autre; sa main est occupée avec celui-ci, et elle repousse le pied de celui-là; elle met son anneau entre ses lèvres et le montre à l’un, pour appeler l’autre; quand elle chante avec l’un, elle s’adresse aux autres en remuant le doigt.» Le grand maître de l’art d’aimer, Ovide, dans son poëme écrit sur les genoux des courtisanes, et souvent sous leur dictée, a mis dans la bouche d’une de ses muses ces leçons de la pantomime amoureuse: «Regarde-moi, dit cette habile gesticularia, regarde mes mouvements de tête, l’expression de mon visage, remarque et répète après moi ces signes furtifs (furtivas notas). Je te dirai, par un froncement de sourcils, des paroles éloquentes qui n’ont que faire de la voix; tu liras ces paroles sur mes doigts, comme si elles y étaient notées. Quand les plaisirs de notre amour te viendront à l’esprit, touche doucement avec le pouce tes joues roses; s’il y a dans ton cœur quelque écho qui te parle de moi, porte la main à l’extrémité d’une oreille. O lumière de mon âme, quand tu trouveras bien ce que je dirai ou ferai, promène ton anneau dans tes doigts. Touche la table avec la main, à la manière de ceux qui font un vœu, lorsque tu souhaiteras tous les maux du monde à mon maudit jaloux.» Les poëtes sont pleins de ces dialogues tacites des amants, et Tibulle surtout vante l’habileté de sa maîtresse à parler par signes en présence d’un témoin importun, et à cacher de tendres paroles sous une ingénieuse pantomime (blandaque compositis abdere verba notis). Cette langue universelle était d’autant plus nécessaire à Rome, que souvent on n’aurait pu s’entendre autrement, car la plupart des courtisanes étaient étrangères et beaucoup ne trouvaient pas à parler leur langue natale au milieu de cette population rassemblée de tous les pays de l’univers connu. Un grand nombre de ces femmes de plaisir n’avaient d’ailleurs reçu aucune éducation, et n’eussent pas su plaire en défigurant le latin de Cicéron et de Virgile, quoique, selon un poëte romain, l’amour ou le plaisir ne fasse pas de solécismes. Il y avait aussi, dans l’habitude du langage de Rome, une réserve singulière qui ne permettait jamais l’emploi d’un mot ou d’une image obscène. Les écrivains, poëtes ou prosateurs, même les plus graves, n’avaient garde de s’astreindre à cette chasteté d’expression, comme si l’oreille seule était blessée de ce qui n’offensait jamais les yeux. On évitait, dans la conversation la plus libre, non-seulement les mots graveleux, mais encore les alliances de mots qui pouvaient amener la pensée sur des analogies malhonnêtes. Cicéron dit que si les mots ne sentent pas mauvais, ils affectent désagréablement l’ouïe et la vue: «Tout ce qui est bon à faire, suivant le proverbe latin, n’est pas bon à dire (tam bonum facere quam malum dicere).»
La langue érotique latine était pourtant très-riche et très-perfectionnée; elle avait pris dans le grec tout ce qu’elle put s’approprier sans nuire à son génie particulier; elle se développait et s’animait sans cesse, en se prêtant à toutes les fantaisies libidineuses de ses poëtes amoureux; elle repoussait les néologismes barbares, et elle procédait plutôt par figures, par allusions, par double sens, de sorte qu’elle faisait passer dans son vocabulaire celui de la guerre, de la marine et de l’agriculture. Elle n’avait, d’ailleurs, qu’un petit nombre de mots techniques, la plupart de racine étrangère, qui lui fussent propres, et elle préférait détourner de leur acception les mots les plus honnêtes, les plus usuels, pour les marquer à son cachet, au moyen d’un trope souvent ingénieux et poétique. Mais cette langue-là, qui ne connaissait pas de réticences dans les élégies de Catulle, dans les épigrammes de Martial, dans les histoires de Suétone, dans les romans d’Apulée, n’était réellement parlée que dans les réunions de débauche et dans les mystères du tête à tête. Il est remarquable que les courtisanes, les moins décentes dans leur toilette et dans leurs mœurs, auraient rougi de proférer en public un mot indécent. Cette pudeur de langage les empêchait de paraître souvent ce qu’elles étaient, et les poëtes, qui faisaient leur cour ordinaire, pouvaient s’imaginer qu’ils avaient affaire à des vierges. Les petits noms de tendresse que se donnaient entre eux amants et maîtresses n’étaient pas moins convenables, moins chastes, moins innocente, quand la maîtresse était une courtisane, quand l’amant était un poëte érotique. Celui-ci la nommait sa rose, sa reine, sa déesse, sa colombe, sa lumière, son astre; celle-ci répondait à ces douceurs, en l’appelant son bijou (bacciballum), son miel, son moineau (passer), son ambroisie, la prunelle de ses yeux (oculissimus), son aménité (amœnitas), et jamais avec interjections licencieuses, mais seulement j’aimerai! (amabo), exclamation fréquente qui résumait toute une vie, toute une vocation. Dès que des rapports intimes avaient existé entre deux personnes de l’un et de l’autre sexe, dès que ces rapports commençaient à s’établir, on se traitait réciproquement de frère et sœur. Cette qualification était générale chez toutes les courtisanes, chez les plus humbles comme chez les plus fières. «Qui te défend de choisir une sœur?» dit une des héroïnes de Pétrone; et ailleurs, c’est un homme qui dit à un autre: «Je te donne mon frère.» Quelquefois, en désignant une maîtresse qu’on avait eue, on la nommait sœur du côté gauche (læva soror, dit Plaute), et une mérétrice donnait le nom badin de petit frère à quiconque faisait marché avec elle.
On ne saurait trop s’étonner de la décence, même de la pudibonderie du langage parlé, contraste perpétuel avec l’immodestie des gestes et l’audace des actes. De là cette locution qui revenait à tout propos dans le discours, en forme de conseil: Respectez les oreilles (parcite auribus). Quant aux yeux, on ne leur épargnait rien et ils ne se scandalisaient pas de tout ce qu’on leur montrait. Ils n’avaient donc pas de répugnance à s’arrêter sur les pages d’un de ces livres obscènes, de ces écrits érotiques ou sotadiques, en vers ou en prose, que les libertins de Rome aimaient à lire pendant la nuit (pagina nocturna, dit Martial). C’était un genre de littérature très-cultivé chez les Romains, quoique peu goûté des honnêtes gens. Les auteurs de cette littérature, chère aux courtisanes, semblaient vouloir, par leurs ouvrages, se faire un nom dans les fastes de la débauche et honorer par là les dieux impudiques auxquels ils se consacraient. Mais ce n’étaient pas seulement des libertins de profession qui composaient ces livres lubriques (molles libri); c’étaient parfois les poëtes, les écrivains les plus estimés, qui se laissaient entraîner à ce dévergondage d’imagination et de talent; c’était ordinairement de leur part une sorte d’offrande faite à Vénus; c’était, en certains cas, un simple jeu littéraire, un sacrifice au goût du jour. «Pline, qui est généralement estimé, dit Ausone (dans le Centon Nuptial), a fait des poésies lascives, et jamais ses mœurs n’ont fourni matière à la censure. Le recueil de Sulpitia respire la volupté, et cette digne matrone ne se déridait pourtant pas souvent. Apulée, dont la vie était celle d’un sage, se montre trop amoureux dans ses épigrammes: la sévérité règne dans tous ses préceptes, la licence dans ses lettres à Cœrellia. Le Symphosion de Platon contient des poëmes qu’on dirait composés dans les mauvais lieux (in ephebos). Que dirai-je de l’Erotopægnion du vieux poëte Lævius, des vers satiriques (fescenninos) d’Ænnius? Faut-il citer Evenus, que Ménandre a surnommé le sage? Faut-il citer Ménandre lui-même et tous les auteurs comiques? Leur manière de vivre est austère, leurs œuvres sont badines. Et Virgile, qui fut appelé Parthénie, à cause de sa chasteté, n’a-t-il pas décrit dans le huitième livre de son Énéide les amours de Vénus et de Vulcain, avec une indécente pudeur? N’a-t-il pas, dans le troisième livre de ses Géorgiques, accouplé aussi décemment que possible des hommes changés en bêtes?» Pline, pour s’excuser d’une débauche d’esprit qu’il n’avait pas l’air de se reprocher, disait: «Mon livre est obscène, ma vie est pure (lasciva est nobis pagina, vita proba).»
La bibliothèque secrète des courtisanes et de leurs amis devait être considérable, mais à peine est-il resté le nom des principaux auteurs qui la composaient. Chez les Romains de même que chez les Grecs, ce sont les érotiques qui ont eu le plus à souffrir des proscriptions de la morale chrétienne. Vainement la poésie demandait grâce pour eux; vainement ils se réfugiaient sous la protection éclairée et libérale des doctes amateurs de l’antiquité; vainement ils se perpétuaient de bouche en bouche dans la mémoire des voluptueux et des femmes galantes: le christianisme les poursuivait impitoyablement jusque dans les souvenirs de la tradition. Ils disparurent, ils s’effacèrent tous, à l’exception de ceux que protégeait, comme Martial et Catulle, l’heureux privilége de leur réputation poétique. Le scrupule religieux alla même jusqu’à déchirer bien des pages dans les œuvres des meilleurs écrivains. Les lettres latines ont perdu ainsi la plupart des poëtes de l’amour païen, et cette destruction systématique fut l’œuvre des Pères de l’Église. Nous ne possédons plus rien de Proculus, qui, suivant Ovide, avait marché sur les traces de Callimaque; rien des orateurs Hortensius et Servius Sulpitius, qui avaient fait de si beaux vers licencieux; rien de Sisenna, qui avait traduit du grec les Milésiennes (Milesii libri) d’Aristide; rien de Mémonius et de Ticida, qui, au dire d’Ovide, ne s’étaient pas plus souciés de la pudeur dans les mots que dans les choses; rien de Sabellus, qui avait chanté les arcanes du plaisir, à l’instar de la poëtesse grecque Eléphantis; rien de Cornificius, ni d’Eubius, ni de l’impudent Anser, ni de Porcius, ni d’Ædituus, ni de tous ces érotiques qui faisaient les délices des courtisanes et des bonnes mérétrices de Rome. Les nouveaux chrétiens ne pardonnèrent pas davantage aux Grecs qu’ils comprenaient moins encore, ni à l’ignoble Sotadès, qui donna son nom aux poésies inspirées par l’amour contre la nature; ni à Minnerme de Smyrne, dont les vers, dit Properce, valaient mieux en amour que ceux d’Homère; ni à l’impure Hemiteon de Sybaris, qui avait résumé l’expérience de ses débauches dans un poëme nommé Sybaritis; ni à l’effrontée Nico, qui avait mis en vers ses actes de courtisane; ni au célèbre Musée, dont la lyre, égale de celle d’Orphée, avait évoqué toutes les passions vénéréiques. Ainsi fut anéanti presque complétement le panthéon de la Prostitution grecque et romaine, après deux ou trois siècles de censure persévérante et d’implacable proscription. Les courtisanes et les libertins furent moins acharnés que les savants pour défendre leurs auteurs favoris; car libertins et courtisanes, en devenant vieux, devenaient dévots et brûlaient leurs livres. Ce sont les savants qui nous ont conservé Horace, Catulle, Martial et Pétrone.