MESSALINE.

Les édiles eurent encore d’autres prohibitions à faire exécuter à l’égard de ces femmes-là; car il est certain qu’à différentes époques la pourpre et l’or leur furent interdits. Mais le règlement de police s’usait bientôt contre la ténacité d’un sexe qui aime la toilette et qui supporte difficilement des privations de coquetterie. Plusieurs antiquaires veulent qu’il y ait eu une loi à Rome, par laquelle l’usage des ornements d’or et d’étoffes précieuses était absolument défendu aux femmes de mauvaise vie, excepté dans l’intérieur des lieux de débauche et pour l’exercice de leur métier à huis clos. Si cette loi exista, elle ne fut pas longtemps en vigueur ou du moins elle reçut de fréquentes atteintes, car les poëtes nous représentent souvent les courtisanes vêtues de pourpre et ornées de joyaux. Ovide, dans le Remède d’amour, n’a pas l’air de se souvenir des lois somptuaires, en décrivant la toilette d’une courtisane ou du moins d’une femme de plaisir: «Les pierreries et l’or la couvrent tout entière, tellement que sa beauté est la moindre partie de sa valeur.» Plaute, dans une de ses comédies, met en scène une mérétrice dorée, mais il semble dire que c’est chose nouvelle à Rome: Sed vestita, aurata, ornata, ut lepide! ut concinne! ut nove! Juvénal nous dépeint une courtisane d’hôtellerie, la tête nue environnée d’un nimbe d’or (quæ nudis longum ostendit cervicibus aurum); et pourtant, il fait évidemment allusion au privilége qu’avaient les matrones de porter seules des pierreries et des boucles d’oreilles, dans ces vers où il dit qu’une femme qui a des émeraudes au cou et des perles aux oreilles se permet tout et ne rougit de rien:

Nil non permittit mulier, sibi turpe putat nil,
Cum virides gemmas collo circumdedit et cum
Auribus externis magnos commisit elenchos.

Apulée confirme le témoignage de Juvénal: «L’or de ses bijoux, l’or de ses vêtements, ici filé, là travaillé, annonçait tout d’abord que c’était une matrone.» On sait néanmoins que la loi Oppia avait interdit la pourpre à toutes les femmes, pour la réserver aux hommes. Néron renouvela cette interdiction, qui ne fut levée définitivement que sous le règne d’Aurélien; mais elle aurait toujours subsisté pour les courtisanes et pour les femmes réputées infâmes, dans l’opinion d’un savant italien, Santinelli, qui n’a pas pris garde que les anciens avaient plusieurs sortes de pourpre, et qu’une seule, la plus éclatante, était l’insigne du pouvoir. La pourpre plébéienne ou violette ne fut certainement pas comprise dans les lois d’interdiction, que les empereurs d’Orient restreignirent, en les exagérant, à la pourpre impériale (purpura). Ferrarius, dans son traité De re vestiaria, prétend, pour accorder ces autorités contradictoires, que les courtisanes avaient la permission de porter de l’or et de la pourpre sur elles, même en public, pourvu que la pourpre ne fût point appliquée par bandes à leurs vêtements, pourvu que l’or ne s’enroulât pas en bandelettes dans leurs cheveux. Il vaut mieux croire que les règlements somptuaires relatifs aux courtisanes subirent de fréquentes variations, dépendant tantôt du sénat, tantôt de l’empereur, tantôt de l’édile, et qu’il suffisait de l’influence d’une de ces souveraines d’un jour ou plutôt du crédit d’un de leurs amants pour faire abandonner d’anciens usages qui reprenaient force de loi sous une autre influence plus honorable. A Rome, comme dans toutes les villes où la Prostitution fut soumise à des ordonnances de police, les femmes de mauvaise vie, quoique tolérées et autorisées, furent en butte à des mesures de rigueur qui ressemblaient souvent à des persécutions, mais qui avaient toujours pour objet de réprimer des excès et de corriger des abus dans les mœurs publiques.

[CHAPITRE XIX.]

Sommaire.—La Prostitution élégante.—Les bonnes mérétrices.—Leurs amants.—Différence des grandes courtisanes de Rome et des hétaires grecques.—Cicéron chez Cythéris.—Les preciosæ et les famosæ.—Leurs amateurs.—La voie Sacrée.—Promenades des courtisanes.—Promenades des matrones.—Cortége des matrones.—Ce que dit Juvénal des femmes romaines.—Ogulnie.—Portrait de Sergius, le favori d’Hippia, par Juvénal.—Le gladiateur obscène de Pétrone.—Les suppôts de Vénus Averse.—Ce qu’à Rome on appelait plaisirs permis.—Langue muette du meretricium.—Le doigt du milieu.—Le signum infame.—Pourquoi le médius était voué à l’infamie chez les Grecs.—La chasse à l’œil et le vol aux oreilles.—Les gesticulariæ.—Pantomime amoureuse.—Réserve habituelle du langage parlé de Rome.—De la langue érotique latine.—Frère et sœur.—La sœur du côté gauche et le petit frère.—Des écrits érotiques et sotadiques ou molles libri.—Bibliothèque secrète des courtisanes et des débauchés.—Les livres lubriques de la Grèce et de Rome détruits par les Pères de l’Église.

Il y avait à Rome une Prostitution qui ne relevait certainement des édiles en aucune manière, pourvu qu’elle n’usurpât point les prérogatives vestiaires des matrones. C’était la Prostitution que l’on pourrait nommer voluptueuse et opulente, celle que la langue latine qualifiait de bonne (bonum meretricium). Les femmes qui la desservaient se nommaient aussi bonnes mérétrices (bonæ mulieres), pour désigner la perfection du genre; ces courtisanes, en effet, pouvaient bien être inscrites sur les registres de l’édilité, comme étrangères, comme affranchies, comme musiciennes, mais elles n’avaient pas d’analogie avec les malheureuses esclaves de l’incontinence publique; on ne les rencontrait jamais, à la neuvième heure du jour, la tête enveloppée d’un palliolum ou cachée sous un capuchon, courant au lupanar ou cherchant aventure; jamais on ne les surprenait, dans les rues et les carrefours, en flagrant délit de débauche nocturne; jamais on ne les trouvait dans les hôtelleries, les tavernes, les bains publics, les boulangeries et autres lieux suspects; jamais enfin, quoiqu’elles fussent notées d’infamie comme les autres, on ne rougissait pas de se montrer en public avec elles et de se déclarer leur amant, car elles avaient la plupart des amants privilégiés, amasii ou amici, et ces amants étaient, en quelque sorte, des manteaux plus ou moins brillants qui cachaient leurs amours mercenaires. Elles formaient l’aristocratie de la Prostitution; et, de même que dans la Grèce, elles exerçaient à Rome une immense action sur les modes, sur les mœurs, sur les arts, sur les lettres et sur toutes les circonstances de la vie patricienne. Mais, dans aucun cas, elles n’avaient d’empire sur la politique et sur les affaires de l’État; elles ne se mêlaient pas, ainsi que les hétaires grecques, des choses publiques et du gouvernement; elles vivaient toujours en dehors du forum et du sénat; elles se contentaient de l’influence que leur donnaient leur beauté et leur esprit dans le petit monde de la galanterie, monde parfumé, élégant et corrompu, dont Ovide rédigea le code sous le titre de l’Art d’aimer, et qui eut pour poëtes historiographes Properce, Catulle et une foule d’écrivains érotiques, que l’antiquité semble avoir par pudeur condamnés à l’oubli.

Ces courtisanes en renom ressemblaient aux hétaires d’Athènes, autant que Rome pouvait ressembler à la ville de Minerve; autant que le caractère romain pouvait se rapprocher du caractère athénien. Mais les descendants d’Évandre étaient trop fiers de leur origine et trop pénétrés de la majesté du titre de citoyen romain, pour accorder à des femmes, à des étrangères, à des infâmes, si aimables qu’elles fussent d’ailleurs, un culte d’admiration et de respect. Une courtisane qui aurait voulu prendre et qui aurait pris de l’autorité sur un sénateur consulaire, sur un magistrat, sur un chef militaire, eût déshonoré celui qui se serait soumis à cette honteuse dépendance, à cette ridicule sujétion. Les hommes d’Etat les plus graves, les plus austères, ne se privaient pas du plaisir de fréquenter les courtisanes et de se mêler aux mystères de leur intimité; Cicéron lui-même soupait chez Cythéris, qui avait été esclave avant d’être affranchie par Eutrapelus, et qui devint la maîtresse favorite du triumvir Antoine. Mais ces rapports continuels qui avaient lieu entre les courtisanes et les personnages les plus considérables de la république restaient ordinairement circonscrits dans l’intérieur d’une maison de plaisance, d’une villa, où ne pénétrait pas l’œil curieux du peuple. Dans les rues, à la promenade, au cirque, au théâtre, si les courtisanes à la mode, les précieuses et les fameuses (famosæ et preciosæ) paraissaient entourées d’une troupe d’amateurs (amatores) empressés, c’étaient de jeunes débauchés, qui faisaient honte à leur famille, c’étaient des affranchis, que leur richesse mal acquise n’avait pas lavés de la tache d’esclavage; c’étaient des artistes, des poëtes, des comédiens, qui se mettaient volontiers au-dessus de l’opinion; c’étaient des lénons déguisés, qui recherchaient naturellement les meilleures occasions de trafic et de lucre. Ainsi, chez les Romains, la courtisane la plus triomphante ne voyait autour d’elle que des gens mal famés, excepté dans les soupers et les comessations, où elle réunissait parfois les premiers citoyens de Rome, qui abusaient, à huis clos, des licences de la vie privée.