Hormis les cas où le sectateur (sectator), par libertinage ou par erreur, se permettait de poursuivre ou d’appeler une ingénue dont la démarche et l’habillement ne justifiaient pas ces attentats, la recherche des plaisirs de la débauche était absolument libre pour les hommes, sinon pour les jeunes gens. Ceux-ci seulement pouvaient être punis par leur père ou leur tuteur; car la loi admettait le renoncement à la paternité dans trois cas, où le père avait le droit, non-seulement de déshériter son fils, mais encore de le chasser de la famille et de lui ôter son nom: premièrement, si ce fils couchait souvent hors de la maison paternelle; secondement, s’il s’adonnait à des orgies infâmes, et, en dernier lieu, s’il se plongeait dans de sales plaisirs. C’était donc le père qui, en certaines circonstances, réunissait dans sa main les pouvoirs de l’édile et du censeur contre son fils débauché. Le tuteur avait également une partie de la même autorité, à l’égard de son pupille. Mais les jeunes gens n’étaient pas les seuls provocateurs et sectateurs de la Prostitution; les hommes d’un âge mûr, les plus graves, les plus barbus, se trouvaient souvent compris dans cette foule impure, qui n’attendait pas la nuit pour se ruer à la débauche. L’édile eût souvent rougi des grands noms et des nobles caractères, qu’il aurait pu découvrir sous les capes de ces coureurs de mauvais lieux! Il y avait aussi bien des catégories diverses parmi ces impudiques qui formaient l’armée active de la Prostitution: les uns se nommaient adventores, parce qu’ils allaient au-devant des femmes et des filles qui leur semblaient d’un commerce facile; les autres se nommaient venatores, parce qu’ils pourchassaient, sans avoir l’argent à la main comme les précédents, tout ce qui leur promettait une proie nouvelle; on appelait Alcinoi juventus (jeunesse d’Alcinoüs) ces beaux efféminés, qui se promenaient nonchalamment par la ville, en habit de fête, frisés, parfumés, parés, en cherchant des yeux çà et là ce qui pouvait réveiller leurs désirs, épuisés par une nuit d’excès. Les salaputii étaient de petits hommes très-ardents, très-lubriques, qui ne payaient pas d’apparence, mais qui avaient quelque motif de se dire les héritiers d’Hercule. Le poëte Horace se vantait d’être un des mieux partagés dans la succession, et l’empereur Auguste l’avait surnommé, à cause de cela, putissimum penem, qu’il traduisait lui-même par homuncionem lepidissimum (le plus drôle de petit bout d’homme)! Les semitarii étaient des espèces de satyres, aux larges épaules, au cou épais et nerveux, aux bras robustes, au regard timide, à l’air sournois: ils allaient se poster en embuscade dans les chemins creux, sur la lisière des bois, au milieu des champs, et là ils guettaient le passage de quelque misérable prostituée; ils s’emparaient d’elle, de vive force, et malgré ses cris, malgré ses efforts, ils en avaient toujours bon marché. Comme ils ne s’adressaient qu’à des femmes réputées communes, la loi des Injures ne pouvait leur être appliquée, et la malheureuse, en se relevant toute meurtrie et toute poudreuse, ne trouvait que des rires et des quolibets pour se consoler de sa mésaventure. Enfin, tout homme marié qui entrait dans un lupanar devenait un adultère (adulter); celui qui fréquentait les lieux de débauches était un scortator; celui qui vivait familièrement avec des courtisanes, qui mangeait avec elles et qui se déshonorait dans leur compagnie, s’appelait mœchus. Cicéron accuse Catilina de s’être fait une cohorte prétorienne de scortateurs; le poëte Lucilius dit qu’un homme marié qui commet une infidélité à l’égard de sa femme porte aussi la peine de l’adultère, puisqu’il est adultère de nom; et un vieux scoliaste de Martial donne à entendre que le mot adulter s’appliquait à un adultère par accident ou par occasion, tandis que le mot mœchus exprimait surtout l’habitude, l’état normal de l’adultère. La langue latine aimait les diminutifs autant que les augmentatifs; elle avait donc augmenté le substantif mœchus en créant mœchocinædus, qui comprenait dans un seul mot plusieurs sortes de débauches; elle avait en même temps cherché le diminutif du verbe mœchor, en disant mœchisso, qui signifiait à peu près la même chose, avec un peu plus de délicatesse. Mais la langue grecque, d’où mœchus avait été tiré, possédait dix ou douze mots différents, formés de la même souche, pour exprimer les nuances et les variétés de μοιχεύω et de μοιχὁς.

Tout homme qui se respectait encore ne se rendait aux lieux de Prostitution, que le visage caché et la tête enveloppée dans son manteau. Personne n’avait, d’ailleurs, à lui demander compte du déguisement qu’il jugeait à propos de prendre. Ainsi, quand Héliogabale allait la nuit visiter les mauvais lieux de Rome, il n’y entrait que couvert d’une cape de muletier, pour n’être pas reconnu: Tectus cucullione mulionico, ne agnosceretur, ingressus, dit Lampridius. L’édile lui-même ne se fût pas permis de lever ce capuchon, qui lui eût montré l’empereur; mais il faisait observer très-rigoureusement, surtout pendant le jour et sur la voie publique, les ordonnances somptuaires qui défendaient, aux mérétrices inscrites ou brevetées, l’usage de la stole ou robe longue, des bandelettes de tête, des tuniques de pourpre, et même, en divers temps, des broderies et des joyaux d’or. Ces ordonnances du sénat furent renouvelées par les empereurs, à plusieurs époques, et leur application trouva parfois de la mollesse ou du relâchement dans le pouvoir des édiles, qui ne punissaient pas également toutes les contraventions. Ainsi, voyait-on souvent au théâtre et au cirque les grandes courtisanes, vêtues comme des reines, étincelantes d’or et de pierreries; elles ne se soumettaient pas aisément à porter des toges ou tuniques jaunes et des dalmatiques à fleurs: «Qui porte des vêtements fleuris, dit Martial, et qui permet aux mérétrices d’affecter la pudeur d’une matrone vêtue de la stole?» Une femme qui se vouait à la Prostitution était déchue de la qualité de matrone, et elle renonçait elle-même à paraître en public avec la toge et les insignes des honnêtes femmes: son inscription sur les registres de l’édile la rendait indigne de la robe longue et ample, dite matronale. Aussi, Martial raille-t-il, à l’occasion de cadeaux envoyés à une prostituée (mœcham): «Vous donnez des robes d’écarlate et de pourpre violette à une fameuse courtisane! Voulez-vous lui donner le présent qu’elle a mérité? Envoyez-lui une toge.» La toge, dans l’origine des institutions romaines, avait été commune aux deux sexes; mais, lorsque l’invasion des femmes étrangères dans la République eut nécessité l’adoption d’un vêtement particulier aux matrones, celles-ci prirent la stole, qui tombait à longs plis jusqu’aux talons et qui cachait si pudiquement la gorge, que les formes en étaient à peine accusées sous la laine ou sous le lin. La toge ou tunique sans manches resta le vêtement des hommes et en même temps des femmes qui avaient perdu les priviléges de leur sexe avec les droits et les honneurs réservés aux matrones. Telle était probablement la principale règle de costume, à laquelle les édiles tenaient la main.

Il y avait, en outre, bien des défenses et bien des prescriptions moins importantes concernant l’habillement des mérétrices, mais elles se modifièrent tant de fois, qu’il serait difficile de les fixer d’une manière générale et de leur assigner une époque certaine. La chaussure et la coiffure des courtisanes avaient été réglées comme leur vêtement; néanmoins, l’édilité se montrait moins rigoureuse au sujet de ces parties de leur toilette. Les matrones s’étant attribué l’usage du brodequin (soccus), les courtisanes n’eurent plus la permission d’en mettre, et elles furent obligées d’avoir toujours les pieds nus dans des sandales ou des pantoufles (crepida et solea), qu’elles attachaient sur le cou-de-pied avec des courroies dorées. Tibulle se plaît à peindre le petit pied de sa maîtresse, comprimé par le lien qui l’emprisonne: Ansaque compressos colligat arcta pedes. La nudité des pieds, chez les femmes, était un indice de Prostitution, et leur éclatante blancheur faisait de loin l’office du lénon, puisqu’elle attirait les regards et les désirs. Parfois, leurs sandales ou leurs pantoufles étaient entièrement dorées: Auro pedibus induto, a dit Pline, en parlant de cette splendide marque de déshonneur. Parfois, pour imiter la couleur de l’or, elles se contentaient de chaussure jaune, quoique cette chaussure eût été primitivement celle des nouveaux mariés: «Portant un brodequin jaune à son pied blanc comme la neige,» a dit Catulle. Mais les nouveaux mariés se fussent bien gardés de mettre des sandales ou des pantoufles, et les courtisanes n’eussent point osé porter la couleur jaune en brodequins.

Les matrones avaient aussi adopté une coiffure qu’elles ne laissèrent point usurper par les courtisanes: c’était une large bandelette blanche, qui servait à la fois de lien et d’ornement à la chevelure. Cette bandelette fut probablement, dans les temps héroïques de Rome, une réminiscence de celle qui ornait la tête des génisses et des brebis offertes en sacrifice aux divinités. La matrone se présentait elle-même, en guise de victime, aux autels de la Pudeur, comme pour rappeler que le culte des dieux générateurs, à une époque reculée, avait reçu en offrande le tribut de la virginité. Ce ne furent pas les courtisanes, mais les femmes chastes qui s’arrogèrent le droit de ceindre de bandelettes leurs cheveux lissés et brillants; on permit aux vierges la bandelette simple, qui les faisait reconnaître, et la bandelette double resta exclusivement l’apanage des matrones: «Loin d’ici! s’écrie Ovide dans l’Art d’aimer, loin, bandelettes minces (vittæ tenues), insigne de la pudeur! Loin, tunique longue, qui couvre la moitié des pieds!» Cette stole ou longue robe (insista), ordinairement bordée de pourpre dans le bas, ne caractérisait pas moins la matrone romaine que ces bandelettes qui encadraient si gracieusement une chevelure noire et qui en retenaient derrière la tête les anneaux tressés. Hormis ces bandelettes simples ou doubles, les courtisanes étaient libres de prendre la coiffure qui leur plaisait le mieux. Nous avons dit qu’elles s’enveloppaient la tête avec leur palliolum, demi-mantelet d’étoffe; qu’elles abaissaient un capuce sur leur visage, tandis que les matrones se montraient partout à visage découvert et la tête nue, pour faire entendre qu’elles n’avaient rien à se reprocher, et qu’elles ne rougissaient pas sous les regards du public, leur juge perpétuel. Ces fières Romaines, pendant plusieurs siècles, auraient cru se déshonorer en cachant leur chevelure, en la teignant, en la poudrant, en dénaturant sa couleur noire; elles ne se résignaient même à la diviser en tresses qui venaient s’enrouler sur le sommet de la tête ou sur les tempes, que pour se distinguer des jeunes filles non mariées (innuptæ), que leur chevelure frisée ou bouclée avait fait surnommer cirratæ. Les courtisanes ne se privèrent pas de copier les différents genres de coiffures adoptées par les matrones et les cirratæ, mais elles en changèrent l’aspect par les nuances variées qu’elles donnaient à leurs cheveux: tantôt elles les teignaient en jaune avec du safran, tantôt en rouge avec du jus de betterave, tantôt en bleu avec du pastel; quelquefois elles affaiblissaient seulement l’éclat de leurs cheveux d’ébène, en les frottant avec de la cendre parfumée; puis, lorsque les empereurs se firent une espèce d’auréole divine en semant de la poudre d’or dans leurs cheveux, les courtisanes furent les premières à s’approprier une mode qu’elles regardaient comme leur appartenant, et elles trônèrent vis-à-vis des Césars, dans les fêtes publiques et les jeux solennels, le front ceint d’une chevelure dorée, comme les déesses dans les temples. Mais leur divinité ne dura pas longtemps, et la poudre d’or leur fut interdite; elles remplacèrent cette poudre par une autre, faite avec de la gaude, qui brillait moins au soleil, mais qui était plus douce à l’œil. Celles que la couleur bleue avait séduites se poudrèrent à leur tour avec du lapis pulvérisé: «Que tous les supplices du Ténare punissent l’insensé qui fit perdre à tes cheveux leur nuance naturelle! s’écrie Properce aux genoux de sa maîtresse. Rends-moi souvent heureux, ma Cynthie; à ce prix, tu seras belle et toujours assez belle à mes yeux. De ce qu’une folle se peint en bleu le visage et la chevelure, s’ensuit-il que ce fard embellisse?» L’édile faisait la guerre aux chevelures dorées chez les courtisanes; mais il ne les empêchait pas de faire teindre leurs cheveux en bleu ou en jaune, il les y encourageait même, car c’étaient là leurs couleurs distinctives (cærulea et lutea): le bleu, par allusion à l’écume marine, qui avait engendré Vénus, et à certains poissons qui étaient nés en même temps qu’elle; le jaune, par allusion à l’or, qui était le véritable dieu de leur industrie malhonnête.

Les édiles auraient eu trop à faire, s’il leur eût fallu constater, juger et punir toutes les contraventions somptuaires que se permettaient les mérétrices; ils fermaient les yeux sur une foule de petits délits de ce genre, qu’on pardonnait à la coquetterie féminine. Mais, en général, les femmes inscrites n’avaient aucun intérêt à se faire passer pour des matrones, et elles préféraient suivre des modes étrangères qui leur étaient propres et qui les signalaient de loin à l’attention de leur clientèle. C’est ainsi qu’elles portaient plus volontiers des vêtements qui n’avaient pas même de nom dans la langue romaine: babylonici vestes et sericæ vestes. On appelait babylonici vestes des espèces de dalmatiques traînant sur les talons et agrafées par devant, faites en étoffes peintes, bariolées, à fleurs, à broderies et de mille couleurs. Les courtisanes de Tyr et de Babylone avaient apporté à Rome ce costume national, cette antique livrée de la Prostitution. On appelait sericæ vestes d’amples robes en tissu de soie, si léger et si transparent, que, selon l’expression d’un témoin oculaire, elles semblaient inventées pour faire mieux voir ce qu’elles avaient l’air de cacher. Les courtisanes de l’Inde ne s’habillaient pas autrement, et au milieu de la gaze, on les voyait absolument nues. «Vêtements de soie, dit avec indignation le chaste auteur du Traité des bienfaits, vêtements de soie, si tant est qu’on puisse les nommer des vêtements, avec lesquels il n’est aucune partie du corps que la pudeur puisse défendre, avec lesquels une femme serait fort embarrassée de jurer qu’elle n’est pas nue; vêtements qu’on dirait inventés pour que nos matrones ne puissent en montrer plus à leurs adultères dans la chambre à coucher, qu’elles ne font en public!» Sénèque en voulait particulièrement à cette mode asiatique, car il y revient encore dans ses Controverses: «Un misérable troupeau de servantes se donne bien du mal pour que cette adultère étale sa nudité sous une gaze diaphane, et pour qu’un mari ne connaisse pas mieux que le premier étranger venu les charmes secrets de sa femme.» Les robes babyloniennes, quoique plus décentes que les tissus de Tyr, qu’un poëte latin compare à une vapeur (ventus textilis), étaient plus généralement adoptées par les mérétrices; car il fallait être bien sûr de ses perfections cachées, pour en faire une montre aussi complète. Cette impudique exhibition, dans tous les cas, n’avait rien à craindre des réprimandes de l’édile, et les femmes inscrites ou non, qui se permettaient ce costume aérien, ne se piquaient pas de singer les matrones. Il en était de même de celles qui s’habillaient à la babylonienne, avec des dalmatiques orientales qu’une personne honnête eût rougi de porter en public, et qui resplendissaient des plus vives couleurs: «Étoffes peintes, tissues à Babylone, dit Martial, et brodées par l’aiguille de Sémiramis.»

Les courtisanes qui se soumettaient docilement à la toge professionnelle y ajoutaient l’amiculum, manteau court, fait de deux morceaux, cousus par le bas et attachés sur l’épaule gauche avec un bouton ou une agrafe, de sorte qu’il y avait deux ouvertures ménagées pour passer les bras. Cet amiculum, dont le nom galant équivalut à petit ami, ne descendait pas au-dessous de la taille; il avait à peu près la même apparence que la chlamyde des hommes; il servait exclusivement aux femmes de mauvaise vie. Isidore de Séville, dans ses Étymologies, assure que ce vêtement était si connu par sa destination, qu’on faisait prendre l’amiculum à une matrone surprise en adultère, afin que cet amiculum attirât à lui une partie de l’opprobre qui rejaillissait sur la stole romaine. Ce mantelet, qui se nommait κυκλας (cyclas) en grec, et qui n’avait jamais paru malhonnête aux femmes grecques, fut sans doute apporté à Rome par des hétaires, qui lui léguèrent leur infamie. La couleur de l’amiculum paraît avoir été blanche, puisque ce vêtement était de lin. Quant à la toge qu’on portait par-dessous, elle était presque toujours verte: cette couleur étant celle de Priape, dieu des jardins. Les commentateurs ont beaucoup écrit sur la nuance de ce vert: les uns l’ont fait pâle, les autres foncé; ceux-ci lui ont donné un reflet doré, ceux-là une nuance jaunâtre. Quoiqu’il en fût, ce vert-là (galbanus) avait été accaparé par les libertins des deux sexes, à tel point qu’on les désignait par le surnom de galbanati, habillés de vert; on appliquait l’épithète de galbani aux mœurs dissolues; on appelait galbana une étoffe fine et rase d’un vert pâle. Vopiscus nous représente un débauché, vêtu d’une chlamyde écarlate et d’une tunique verte à longues manches. Juvénal nous en montre un autre, habillé de bleu et de vert (cærulea indutus scutulata aut galbana rasa). Enfin, il s’était fait une telle affinité entre la couleur verte et celui qui la portait, que galbanatus était devenu synonyme de giton ou mignon.

Toutes les modes étrangères appartenaient de droit aux courtisanes qui avaient perdu le titre de citoyenne, et qui, d’ailleurs, venaient la plupart des pays étrangers. Leur coiffure d’apparat, car le capuce ou cuculle (cucullus) ne leur servait que le soir ou le matin, pour aller au lupanar et pour en sortir; la coiffure qu’elles portaient de préférence au théâtre et dans les cérémonies publiques, où leur présence était tolérée; cette coiffure, qui leur fut longtemps particulière, témoignait assez que la Prostitution avait commencé en Orient, et que Rome lui laissait son costume national. On distinguait trois sortes de coiffure ou d’habillements de tête spécialement réservés aux mérétrices de Rome: la mitre, la tiare et le nimbe. Le nimbe paraît égyptien; c’était une bande d’étoffe plus ou moins large, qu’on ceignait autour du front pour en diminuer la hauteur. Les Romains, à l’exemple des Grecs, n’admiraient pas les grands fronts chez les femmes, et celles-ci cherchaient à dissimuler le leur, qui était plus élevé et plus proéminent que le front des femmes grecques. Le nimbe ou bandeau frontal était quelquefois chargé d’ornements en or, et ses deux bouts pendaient de chaque côté de la tête, comme les bandelettes qui descendent sur les mamelles d’un sphinx. La mitre venait évidemment de l’Asie-Mineure, de la Chaldée ou de la Phrygie, selon qu’elle était plus ou moins conique. La tiare venait de la Judée et de la Perse. Cette tiare, en étoffe de couleur éclatante, avait la forme d’un cylindre, et ressemblait aux dômes pointus des temples de l’Inde; la mitre, au contraire, affectait la forme d’un cône, et tantôt celle d’un casque ou d’une coquille. Telle était la mitre phrygienne, que les peintres ont attribuée par tradition au berger troyen Pâris jugeant les trois déesses et donnant la pomme à Vénus. Ces souvenirs mythologiques justifiaient assez l’adoption de ce bonnet recourbé, comme emblème de la liberté du choix et du plaisir. Quant à la mitre pyramidale, elle avait deux pendants comme le nimbe, avec une bordure autour du front; après avoir été l’insigne des anciens rois de Perse et d’Assyrie, elle couronnait encore d’une royauté impudique les courtisanes de Rome, qui régnaient mitrées ou nimbées (nimbatæ et mitratæ) aux représentations du théâtre et aux jeux du cirque, sans payer d’amende au censeur ni à l’édile. Plus tard, le nom de cette coiffure orgueilleuse devint pour elles un sobriquet méprisant.

Mais les édiles, qui souffraient que les mérétrices fussent vêtues, coiffées et chaussées comme les reines de Tyr et de Ninive, tenaient la main pourtant à ce qu’elles n’eussent pas de litière ni aucune espèce de voiture. Les matrones avaient seules le droit de se faire porter par des véhicules, des chevaux ou des esclaves, et elles se montraient fort jalouses de ce privilége. Dans les premiers siècles de Rome, elles se servaient déjà d’une voiture grossière dont l’invention était attribuée à Carmenta, mère d’Evandre; et comme cette voiture, sorte de charrette fermée, montée sur roues, rendait de grands services aux femmes grosses incapables de marcher, son inventrice fut déifiée et chargée de présider aux accouchements. Les Romains, en ce temps-là, ne toléraient pas même chez les femmes la mollesse et le luxe: le sénat interdit l’usage des voitures de Carmenta. Les femmes, surtout celles qui se voyaient enceintes, protestèrent contre l’arrêt trop rigoureux du sénat et formèrent un pacte entre elles, en jurant de se refuser au devoir conjugal et de ne pas donner d’enfants à la patrie jusqu’à ce que cet arrêt fût annulé. Elles repoussèrent si impitoyablement leurs maris, que ceux-ci supplièrent le sénat de rapporter la malheureuse loi qui les privait de leurs femmes. Celles-ci, satisfaites de leur triomphe, en firent honneur à la déesse Carmenta, et lui érigèrent un temple sur le penchant du mont Capitolin. Depuis cet événement mémorable, dont Grævius a recueilli plusieurs versions dans ses Antiquités Romaines, les matrones restèrent en possession de leurs voitures, qui avaient perdu leurs roues et qui, au lieu de rouler sur le pavé inégal, étaient doucement portées par des hommes ou par des chevaux. Ces voitures étaient de deux espèces, la basterne (basterna) et la litière (lectica); la première, soutenue sur un brancard que deux mules transportaient à petits pas, formait une sorte de cabinet suspendu, fermé et vitré: «Précaution excellente, dit le poëte qui nous fournit cette description, pour que la chaste matrone, allant à travers les rues, ne soit pas profanée par le regard des passants.» La litière, également couverte et fermée, était portée à bras d’hommes. Il y en eut de toutes formes et de toutes grandeurs, depuis la chaise, cella, qui ne pouvait servir qu’à une personne, jusqu’à l’octophore qui se balançait sur les épaules de huit porteurs. Dans l’une, la femme était assise; dans l’autre, elle était couchée sur des coussins, et elle avait souvent à ses côtés deux ou trois compagnes de route. Le luxe envahit les litières ainsi que tout ce qui contribuait à rendre la vie molle et voluptueuse: ces litières furent peintes, dorées en dehors, tapissées en dedans de fourrures et d’étoffes de soie. C’est alors que les courtisanes voulurent s’en emparer pour leur propre usage.

Elles y réussirent un moment, mais l’édile ne fit que se relâcher de sa sévérité, en admettant quelques exceptions accordées à la faveur et à la richesse. Sous plusieurs empereurs, on vit les fameuses mérétrices en litière. Ces privilégiées ne se contentèrent pas de la litière fermée, qui passait silencieusement dans les rues sans laisser voir ce qu’elle contenait. On perfectionna ce mode de transport: l’intérieur devint une véritable chambre à coucher, et, suivant l’expression d’un commentateur, ce furent des lupanars ambulants. Il y avait, en outre, des litières ouvertes, à rideaux, dans lesquelles l’œil du passant plongeait avec convoitise. Parfois, les rideaux de cuir ou d’étoffe étaient tirés, mais la femme en soulevait le coin pour voir et pour être vue. Le relâchement des mœurs avait multiplié les litières à Rome et en même temps les avantages qu’en retirait la Prostitution élégante. Les matrones elles-mêmes ne s’étonnaient plus qu’on les confondit avec les courtisanes: «Alors nos femmes, les matrones romaines, dit tristement Sénèque, s’étalaient dans leurs voitures comme pour se mettre à l’encan!» Les unes cherchaient ainsi les aventures; les autres allaient au rendez-vous. La litière s’arrêtait à l’angle d’une place ou dans une rue écartée; les porteurs la déposaient à terre et faisaient le guet à l’entour; cependant la portière s’était entr’ouverte, et un bel adolescent avait pénétré dans ce sanctuaire inviolable. On ignorait toujours si la litière était vide ou occupée. Les courtisanes, d’ailleurs, donnaient l’exemple aux matrones; on ne les rencontrait pas seulement en voiture fermée, on les voyait partout en chaise découverte, in patente sella, dit Sénèque. Un scoliaste de Juvénal fait preuve d’imagination plutôt que de critique, en avançant que les filles qui se prostituaient en voiture s’appelaient sellariæ, par opposition aux cellariæ, qui étaient les habituées cellulaires des lupanars. Juvénal ne dit pas même qu’on entrait dans la chaise de Chione, quand on avait un caprice de passage; il dit au contraire: «Tu hésites à faire descendre de sa chaise à porteur la belle Chione!» Mais Pierre Schœffer, dans son traité De re vehiculari, est d’avis qu’en certaines circonstances la voiture se changeait en lieu mobile de Prostitution. Ce fut sans doute pour cette raison que Domitien défendit l’usage de la litière non-seulement aux mérétrices inscrites, mais même à toutes les femmes notées d’infamie (probrosis feminis).