Il en était des bains publics comme des lupanars: leur organisation intérieure variait suivant l’espèce de public qui les fréquentait. Ici, c’étaient des bains gratuits pour le bas peuple; là, c’étaient des bains à bon marché, puisque l’entrée ne coûtait qu’un quadrans, deux liards de notre monnaie; ailleurs, c’étaient des bains magnifiques, où l’aristocratie et les gens riches, fût-ce des affranchis, se rencontraient sur un pied d’égalité. Tous ces bains s’ouvraient à la même heure, à la neuvième, c’est-à-dire vers trois heures après midi; à cette heure-là, s’ouvraient aussi les lieux publics, les cabarets, les auberges, les lupanars. Tous ces bains se fermaient à la même heure aussi, au coucher du soleil: tempus lavandi, lit-on dans Vitruve, a meridiano ad vesperam est constitutum. Mais les lupanars seuls restaient ouverts toute la nuit. Le règne de la Prostitution légale, commencé en plein soleil, se prolongeait jusqu’au lendemain matin. Quant à la Prostitution des bains, elle n’était que tolérée, et l’édile faisait semblant, autant que possible, de l’ignorer, pourvu qu’elle n’affectât point un caractère public. Les empereurs vinrent en aide à l’édilité, pour obvier aux horribles excès qui se commettaient dans tous les bains de Rome, où les deux sexes étaient admis. Adrien défendit rigoureusement ce honteux mélange d’hommes et de femmes; il ordonna que leurs bains fussent tout à fait séparés: Lavacra pro sexibus separavit, dit Spartien. Marc-Aurèle et Alexandre-Sévère renouvelèrent ces édits en faveur de la morale publique; mais, dans l’intervalle de ces deux règnes, l’exécrable Héliogabale avait autorisé les deux sexes à se réunir aux bains. Les serviteurs et les servantes de bains étaient, au besoin, les lâches instruments des récréations que les deux sexes y venaient chercher. Les matrones ne rougissaient pas de se faire masser, oindre et frotter, par ces baigneurs impudiques. Juvénal, dans sa fameuse satire des Femmes, nous représente une mère de famille qui attend la nuit pour se rendre aux bains, avec son attirail de pommades et de parfums: «Elle met sa jouissance à suer avec de grandes émotions, quand ses bras retombent lassés sous la main vigoureuse qui les masse, quand le baigneur, animé par cet exercice, fait tressaillir sous ses doigts l’organe du plaisir (callidus et cristæ digitos impressit aliptes) et craquer les reins de la matrone.» Un des commentateurs de Juvénal, Rigatius, nous explique les procédés malhonnêtes de ces aliptes, avec une intelligence de la chose, qui se sert heureusement du latin: Unctor sciebat dominam suam hujusmodi titillatione et contrectatione gaudere. Il se demande ensuite à lui-même, le plus candidement du monde, si ce baigneur-là n’était pas un infâme sournois.

L’édile n’avait rien à voir là-dedans, si personne ne se plaignait. Les bains étaient des lieux d’asile pour les amours, comme pour les plus sales voluptés: «Tandis qu’au dehors, dit l’Art d’aimer d’Ovide, le gardien de la jeune fille veille sur ses habits, les bains cachent sûrement ses amours furtifs (celent furtivos balnea tuta jocos).» Les femmes devaient être plus intéressées que les hommes à conserver ces priviléges attachés aux bains publics: pour les unes, c’était un terrain neutre, un centre, un abri tutélaire, où elles pouvaient sans danger satisfaire leurs sens; pour les autres, c’était un marché perpétuel où la Prostitution trouvait toujours à vendre ou à acheter. Quoique les bains dussent être fermés la nuit, ils restaient ouverts en cachette pour les privilégiés de la débauche; tout était sombre au dehors, tout éclairé à l’intérieur, et les bains, les soupers, les orgies duraient toujours, presque sans interruption. Le lenocinium se pratiquait sur une vaste échelle dans ces endroits-là, et beaucoup venaient, sous prétexte de se baigner, spéculer sur la virginité d’une jeune fille ou d’un enfant, sinon chercher pour eux-mêmes le bénéfice de quelque atroce Prostitution. L’habitude des bains développait chez les personnes des deux sexes, qui l’avaient prise avec une sorte de passion, les instincts et les goûts les plus avilissants; en se voyant nus, en voyant toutes ces nudités qui s’étalaient dans les postures les plus obscènes, en se sentant pressés et touchés par les mains frémissantes des baigneurs, ils contractaient insensiblement une rage de plaisirs nouveaux et inconnus, à la poursuite desquels ils consacraient leur vie entière; ils s’usaient et se consumaient lentement au milieu de cette impure Capoue des bains publics. C’était là que l’amour lesbien avait établi son sanctuaire, et la sensualité romaine renchérissait encore sur le libertinage des élèves de Sapho. Celles-ci se nommaient toujours Lesbiennes, quand elles n’ajoutaient rien aux préceptes de la philosophie féminine de Lesbos; mais elles prenaient le nom de fellatrices, quand elles réservaient à des hommes ces ignobles caresses dont leur bouche ne craignait pas de se souiller. Ce n’est pas tout: ces misérables femmes apprenaient leur art exécrable à des enfants, à des esclaves, qu’on appelait fellatores. Cette impureté se répandit tellement à Rome, qu’un satirique s’écriait avec horreur: «O nobles descendants de la déesse Vénus, vous ne trouverez bientôt plus de lèvres assez chastes pour lui adresser vos prières!» Martial, dans ses épigrammes, revient sans cesse sur cette abomination, qui faisait vivre une foule d’infâmes et qui n’empêchait pas l’édile de dormir: nous n’oserions traduire l’épigramme flétrissante qu’il adresse à un de ces êtres vils, nommé Blattara; mais il nous est plus aisé de donner un à peu près honnête de celle qui regarde Thaïs, fellatrice à la mode en ce temps-là: «Il n’est personne dans le peuple, ni dans toute la ville, qui se puisse vanter d’avoir eu les faveurs de Thaïs, quoique beaucoup la désirent, quoique beaucoup la pourchassent. Pourquoi donc Thaïs est-elle si chaste? C’est que sa bouche ne l’est pas.» (Tam casta est, rogo, Thaïs? immò fellat.) Martial ne pardonne pas aux exécrables fellateurs qu’il trouve sur son chemin; il les déteste et les maudit tous dans la personne de Zoïle: «Tu dis que les poëtes et les avocats sentent mauvais de la bouche; mais le fellateur, Zoïle, pue bien davantage!» Cette infâme imagination de luxure s’était, sous les empereurs, tellement répandue à Rome, que Plaute et Térence, qui avaient fait pourtant allusion au vice des fellateurs, semblaient n’en avoir rien dit, et que dans les Attélanes, où la pantomime surpassa les plus grandes témérités du dialogue, les auteurs exprimaient sans cesse par un jeu muet les honteux mystères de l’art fellatoire.

Et cependant les édiles devaient rester aveugles en face de ces horribles débauches qui se produisaient presque sous leurs yeux! Ce n’était pas même la Prostitution proprement dite; ce n’en étaient que les préludes ou les accessoires; c’était surtout l’acte le plus caractéristique de l’esclavage, que de præbere os, suivant l’expression usuelle qui se rencontre jusque dans les Adelphes de Térence; les édiles n’avaient donc pas à se mêler de la conduite individuelle des esclaves, excepté en ce qui concernait les meretrices. Il est remarquable que les ignobles artisans de ces débauches ne faisaient presque jamais partie du collége des courtisanes enregistrées. On ne les rencontrait donc pas dans les lupanars, mais dans les cabarets et dans tous les lieux suspects où l’on allait boire, manger, jouer ou dormir. Quiconque entrait en ces lieux-là, fréquentés par des gens perdus d’honneur, se voyait confondu avec eux ou dégradé à leur niveau, lors même qu’il ne se fût point abandonné à leurs vices ordinaires. Il suffisait de la présence d’un homme ou d’une femme dans une taverne (popina), pour que cette femme ou cet homme se soumît par là, en quelque sorte, à toute espèce d’outrages. Ainsi, le jurisconsulte Julius Paulus dit en propres termes dans le Digeste: «Quiconque se sera fait un jouet de mon esclave ou de mon fils, même du consentement de celui-ci, je serai censé avoir reçu une injure personnelle, comme si mon fils ou mon esclave eût été conduit dans un cabaret, comme si on l’eût fait jouer à un jeu de hasard.» L’injure et le dommage existaient, du moment où le jeune homme avait mis le pied dans le cabaret, car il n’était jamais sûr d’en sortir aussi pur, aussi chaste, qu’il y était entré. La police édilitaire surveillait soigneusement les cabarets, qui devaient être fermés pendant la nuit et ne s’ouvrir qu’au point du jour: ils pouvaient recevoir toute sorte de gens, sans s’inquiéter de leurs hôtes, mais ils n’étaient point autorisés à leur donner un gîte, et ils renvoyaient leur monde, quand la cloche avait sonné dans les rues pour la fermeture des bains et de tous les lieux publics. Ce seul fait indique la disposition intérieure d’une popina romaine, qui se composait, en général, d’une petite salle basse au rez-de-chaussée, toute garnie d’amphores et de grandes jarres pleines de vin, sur le ventre desquelles on lisait l’année de la récolte et le nom du cru: au fond de cette salle, humide et obscure, qui ne recevait de jour que par la porte surmontée d’une couronne de laurier, une ou deux chambres très-resserrées servaient à la réception des hôtes qui s’y attablaient pour jouer et pour faire la débauche. Aucune apparence de lit, d’ailleurs, dans ces bouges infectés de l’odeur du vin et de celle des lampes: «Les auberges, dit Cicéron dans un passage qui établit clairement la différence de la popina et du stabulum, les auberges sont ses chambres à coucher; les tavernes, ses salles à manger.» On ne trouvait dans ces endroits-là, que des bancs, des escabeaux et des tables, qui favorisaient peu la Prostitution ordinaire.

Il fallait aller dans les cauponæ et les diversoria, pour y louer une chambre et un lit. Le diversorium n’était destiné qu’à recevoir des voyageurs, des étrangers, qui y passaient la nuit, sans y souper; la caupona tenait, au contraire, de l’auberge et du cabaret: on y logeait et l’on y soupait. On ne manquait pas de compagnes et de compagnons, que le maître du lieu avait toujours en réserve pour l’usage de ses locataires. La Prostitution, dans ces maisons de passage, avait des allures plus décentes, des habitudes moins excentriques, et pourtant l’édile y venait souvent faire des visites nocturnes, pour rechercher les femmes de mauvaise vie qui auraient pu se soustraire à l’inscription sur les registres et celles qui se livraient hors des lupanars à l’exercice de leur métier. Elles s’enfuyaient à moitié nues; elles se cachaient dans le cellier derrière les amphores d’huile et de vin; elles se blottissaient sous les lits, lorsque l’appariteur de l’édile frappait à la porte de la rue, lorsque les licteurs déposaient leurs faisceaux devant la maison. L’objet de ces visites domiciliaires était surtout de punir les contraventions aux règlements, par de fortes amendes; aussi, comme le dit Sénèque, tous les lieux suspects craignaient-ils la justice de l’édile, et tous ces lieux-là étaient plus ou moins consacrés à la Prostitution. Sénèque, dans sa Vie heureuse, parle, avec dégoût, de ce plaisir honteux, bas, trivial, misérable, qui a pour siége et pour asile les voûtes sombres et les cabarets (cui statio ac domicilium fornices et popinæ sunt). L’édile visitait aussi les boulangeries et les caves qui en dépendaient. Dans ces caves, quelquefois profondes et séparées de la voie publique, on ne se bornait pas à mettre des provisions de blé dans d’énormes vases de terre cuite, on ne se bornait pas à y faire tourner la meule par des esclaves: il y avait souvent des cellules souterraines où se réfugiait la Prostitution pendant le jour, aux heures où les lupanars étaient fermés et inactifs. Les meretrices, dit Paul Diacre, demeuraient d’ordinaire dans les moulins (in molis meretrices versabantur). Pitiscus, qui cite ce passage, ajoute que les meules et les filles se trouvaient dans des caves communiquant avec la boulangerie, de telle sorte que tous ceux qui entraient là n’y venaient pas pour acheter du pain; la plupart ne s’y rendaient que dans un but de débauche (alios qui pro pane veniebant, alios qui pro luxuriæ turpitudine ibi festinabant). C’était une Prostitution déréglée, que l’édile ne se lassait pas de poursuivre: il descendait souvent dans les souterrains où l’on écrasait le blé en le pilant ou en le moulant, et il y découvrait toujours une foule de femmes, non inscrites, les unes attachées au service des meules, les autres simples locataires de ces bouges ténébreux, au fond desquels la débauche semblait se dérober dans l’ombre à sa propre ignominie.

Les lupanars étaient également sous la surveillance immédiate des édiles; mais ceux-ci n’avaient point à s’occuper de ce qui s’y passait, pourvu qu’il n’y eût ni tumulte, ni rixe, ni scandale au dedans comme au dehors, pourvu que les portes en fussent ouvertes à la neuvième heure, c’est-à-dire à trois heures après midi, et fermées le lendemain matin à la première heure. Le lénon ou la léna avait, pour ainsi dire, la délégation d’une partie des devoirs de l’édile, dans le régime de l’établissement. Comme ce lupanaire de l’un ou de l’autre sexe se chargeait de faire l’écriteau de chacune de ses femmes, c’était à lui que revenait naturellement le soin de vérifier l’inscription régulière de chacune sur les registres de l’édilité; il devait être responsable du délit, quand une ingénue ou citoyenne libre, quand une femme mariée et adultère, quand une fille au pouvoir de père ou de tuteur, quand une malheureuse enfant se prostituait de gré ou de force; car la loi Julia enveloppait dans la pénalité de l’adultère tous les complices qui l’auraient favorisé, même indirectement. Les maîtres et entrepreneurs de mauvais lieux avaient donc souvent à compter avec l’édile, d’autant plus que le lénocinium ne respectait rien, ni naissance, ni rang, ni âge, ni vertu. Toute infraction aux règlements donnait lieu à une amende, et les amendes de cette nature, que l’édile appliquait à sa volonté, étaient exigibles à l’instant même. Un retard de payement amenait sur les épaules du condamné une libérale provision de coups de verges. Cette fustigation s’exécutait en pleine rue, devant le lupanar, et ensuite le patient, après avoir payé l’amende, sortait tout meurtri des mains du licteur, pour aviser aux moyens de se rembourser à l’aide d’un nouveau trafic de Prostitution. Tout, au reste, pouvait être matière à réprimande et à punition. Les maîtres de lupanar se sentaient trop à la discrétion de l’édile pour ne pas se ménager, en cas de malheur, quelque appui, quelque influence favorable; ils en trouvaient chez des sénateurs débauchés, auxquels ils réservaient les prémices de certains sujets de choix. L’édile lui-même n’était pas incorruptible, et le lénon savait par quel genre de présent on pouvait quelquefois le gagner et le rendre favorable.

Il serait difficile d’établir l’état des contraventions et des délits qui avaient lieu dans les lupanars de Rome; ce n’était pas sans doute l’édile qui se chargeait de les constater par lui-même; il se faisait représenter par des officiers subalternes. Ceux-ci allaient vérifier la gestion des lupanaires, écouter et recueillir les plaintes qui pouvaient s’élever contre eux, examiner les lieux, et relever surtout les listes des mérétrices en cellule. La préoccupation du législateur à l’égard de la débauche publique semble avoir été seulement d’empêcher la Prostitution des femmes patriciennes et des filles ingénues, et de poursuivre l’adultère jusque sous ce masque infâme. On ne devait admettre dans les lupanars ouverts sous la garantie de la loi, que des femmes à qui la loi ne défendait pas de se vendre et de se prostituer. Messaline, en exerçant le meretricium dans un lupanar, se donnait pour Lysisca, courtisane, dont elle avait pris le nom de débauche et qui probablement vaquait ailleurs à son métier. Messaline s’exposait donc, sinon à être reconnue, du moins à se voir accusée d’usurpation de nom et de qualité; les filles inscrites chez l’édile ayant seules le droit d’exercer dans les lupanars. Sénèque, dans deux passages différents de ses Controverses, parle de l’installation d’une femme dans un mauvais lieu, sans indiquer les diverses formalités qu’elle était forcée de subir auparavant: «Tu t’es nommée meretrix, dit Sénèque; tu t’es assise dans une maison publique; un écriteau a été mis sur ta cellule; tu t’es livrée à tout venant.» Et ailleurs: «Tu t’es assise avec les courtisanes; tu t’es aussi parée pour plaire aux passants, parée des habits que le lénon t’a fournis; ton nom a été affiché à la porte; tu as reçu le prix de ta honte.» Il est certain que le lénon ne louait pas des habits et une cellule à toutes les femmes qui se présentaient pour le service public: elles étaient obligées, avant tout, de justifier de leur qualité et de produire même un certificat de meretrix, appelé licentia stupri. Un autre passage des Controverses de Sénèque laisserait entendre que ce certificat se délivrait dans le lupanar même, et que le lénon avait un registre où il inscrivait les noms de ses clientes: «Tu as été amenée dans un lupanar, dit Sénèque, tu y as pris ta place; tu as fait ton prix: l’écriteau a été dressé en conséquence. C’est là tout ce qu’on peut savoir de toi. D’ailleurs, je veux ignorer ce que tu nommes une cellule et un obscène lit de repos.» Les délégués de l’édile ne se faisaient pas scrupule, au besoin, d’exiger de plus grands détails et d’interroger les mérétrices elles-mêmes.

L’édile se montrait surtout très-sévère pour les infractions aux heures d’ouverture et de fermeture des lupanars; car ces heures avaient été fixées pour que les jeunes gens n’allassent pas dès le matin se fatiguer et s’énerver dans des lieux de débauche, au lieu de suivre les exercices gymnastiques, les études scolaires et les leçons civiques qui composaient l’éducation romaine. Le législateur avait voulu aussi que la chaleur du jour fût un obstacle à la Prostitution et que ceux qu’elle accablerait ne fussent pas tentés de chercher un surcroît de sueurs et de lassitude. Il n’y avait d’exception, pour les heures assignées à la libre pratique des lieux et des plaisirs publics, que les jours de fête solennelle, quand le peuple était invité aux jeux du Cirque. Ces jours-là, la Prostitution se transportait là où était le peuple, et tandis que les lupanars restaient fermés et déserts dans la ville, ceux du Cirque s’ouvraient en même temps que les jeux; et sous les gradins où se pressait la foule des spectateurs, les lénons organisaient des cellules et des tentes, où affluait de toutes parts une procession continuelle de courtisanes et de libertins qu’elles avaient attirés à leur suite. Pendant que les tigres, les lions et les bêtes féroces mordaient les barreaux de leurs cages de fer; pendant que les gladiateurs combattaient et mouraient; pendant que l’assemblée ébranlait l’immense édifice par un tonnerre de cris et de battements de mains, les meretrices, rangées sur des siéges particuliers, remarquables par leur haute coiffure et par leur vêtement court, léger et découvert, faisaient un appel permanent aux désirs du public et n’attendaient pas, pour les satisfaire, que les jeux fussent achevés. Ces courtisanes quittaient sans cesse leur place et se succédaient l’une à l’autre pendant toute la durée du spectacle. Les portiques extérieurs du Cirque ne suffisant plus à cet incroyable marché de Prostitution, tous les cabarets, toutes les hôtelleries du voisinage regorgeaient de monde. On comprend que ces jours-là la Prostitution était absolument libre, et que les appariteurs de l’édile n’osaient pas s’enquérir de la qualité des femmes qui faisaient acte de meretrix. Voilà pourquoi Salvien disait de ces grandes orgies populaires: «On rend un culte à Minerve dans les gymnases; à Vénus, dans les théâtres;» et ailleurs: «Tout ce qu’il y a d’impudicités se pratique dans les théâtres; tout ce qu’il y a de désordres, dans les palestres.» Isidore de Séville, dans ses Étymologies, va plus loin, en disant que théâtre est synonyme de Prostitution, parce que dans le même lieu, après la fin des jeux, les meretrices se prostituent publiquement. (Idem vero theatrum, idem et prostibulum, eo quod post ludos exactos meretrices ibi prosternerentur). Les édiles n’avaient donc pas à s’occuper de la Prostitution des théâtres, comme si cette Prostitution faisait partie nécessaire des jeux qu’on donnait au peuple. Généralement, d’ailleurs (on peut du moins le supposer d’après plusieurs endroits de l’Histoire Auguste), les théâtres étaient exploités par une espèce de femmes qui logeaient sous les portiques et dans les galeries voûtées de ces édifices; elles avaient pour lénons ou pour amants les crieurs du théâtre, qu’on voyait circuler sans cesse de gradin en gradin pendant la représentation; ces crieurs ne se bornaient pas à vendre au peuple ou à lui distribuer gratis, aux frais du grand personnage qui donnait les jeux, de l’eau et des pois chiches: ils servaient principalement de messagers et d’interprètes pour lier les parties de débauche. C’est donc avec raison que Tertullien appelait le cirque et le théâtre les consistoires des débordements publics, consistoria libidinum publicarum.

Il est probable que l’édile, malgré son autorité presque absolue sur la voie publique, ne troublait pas trop la Prostitution errante; on ne voit nulle part, dans les poëtes et les moralistes qui parlent de ce genre abject de Prostitution, l’apparence d’une mesure répressive ou préventive. L’édile se bornait sans doute à faire observer les règlements relatifs au costume, et il punissait sévèrement les mérétrices inscrites qui s’aventuraient dans les rues avec la robe longue et les bandelettes des matrones; mais il ne devait pas surveiller de fort près les mœurs de la voie publique, quand la nuit les couvrait d’un voile indulgent. La voie publique appartenait à tous les citoyens; chacun en avait la libre disposition, et chacun y trouvait protection en se plaçant sous la sauvegarde du peuple. Il eût donc été difficile d’empêcher un citoyen d’user de sa liberté individuelle en pleine rue. Ainsi, l’édilité, à l’époque de sa plus grande puissance, n’avait aucune action coercitive contre les passants qui souillaient de leur urine les murs extérieurs des maisons et des monuments; elle recourut alors, dans l’intérêt de la salubrité de Rome, à l’intervention du dieu Esculape, et elle fit peindre deux serpents, aux endroits que l’habitude avait plus particulièrement consacrés à recevoir le dépôt des immondices et des urines. Ces serpents sacrés écartaient la malpropreté, qui ne se fût pas abstenue devant l’édile en personne, et qui n’avait garde de commettre une profanation, puisque le serpent était l’emblème du dieu de la médecine. Il n’y avait malheureusement pas de serpent que la Prostitution vagabonde eût à redouter sous les voûtes et dans les coins obscurs où elle se réfugiait, dès que la rue devenait sombre et moins fréquentée. Pitiscus, qui n’avance pas un fait sans l’entourer de preuves tirées des écrits ou des monuments de l’antiquité, nous représente les prostituées de Rome, celles de la plus vile espèce, occupant la nuit les carrefours et les ruelles étroites de la ville, appelant et attirant les passants et ne se conduisant pas avec plus de pudeur que les chiens qui le jour tenaient la place: Quos in triviis venereis nodis cohærere scribit Lucretius. L’édile ne pouvait que reléguer ces turpitudes dans des quartiers mal famés, où les honnêtes gens ne pénétraient jamais et qui n’avaient pour habitants que des voleurs, des mendiants, des esclaves fugitifs et des femmes de mauvaise vie. La police évitait de remuer cette fange de la population, et il fallait un vol, un meurtre, un incendie, pour que les officiers de l’édile descendissent au fond de ces repaires. La voie publique, dans les faubourgs et aux abords des murailles de la ville, était donc le théâtre nocturne des plus hideuses impuretés. C’est là que Catulle rencontra un soir cette Lesbie, qu’il avait aimée plus que lui-même, plus que tous les siens; mais s’il la reconnut, combien elle était changée, et quel horrible métier elle pratiquait impunément dans l’ombre! Il se détourna, indigné, les yeux obscurcis par les larmes et souhaitant n’avoir rien vu; puis, cette plainte s’exhala de son cœur de poëte:

Illa Lesbia quam Catullus unam
Plus quam se atque suos amavit omnes,
Nunc in quadriviis et angiportis
Glubit magnanimos Remi nepotes!

Si l’édile laissait en paix les malheureuses instigatrices de l’immoralité publique, il se mêlait encore moins de la conduite de leurs complices ordinaires; il n’avait pas, d’ailleurs, de censure à exercer sur les mœurs, et il se gardait bien de porter atteinte aux priviléges des citoyens romains, sous prétexte de faire respecter la pudeur de la rue. Il recevait seulement, à cet égard, les réclamations qui lui étaient adressées, et il citait directement devant sa chaise curule ceux qui avaient donné lieu à ces réclamations. Elles étaient quelquefois fort graves; par exemple, lorsqu’une mère de famille se plaignait d’avoir été insultée et traitée comme une courtisane, c’est-à-dire suivie et appelée dans la rue. L’édile avait alors à examiner si, par son costume, sa démarche ou ses gestes, la matrone pouvait avoir motivé une méprise injurieuse, et si l’auteur de l’insulte pouvait arguer de son ignorance et de sa bonne foi. En général, les femmes qui eussent été en droit de porter plainte au tribunal de l’édile préféraient s’épargner le scandale d’un débat semblable, et ne pas avoir à comparaître en public pour faire condamner l’insulteur, surtout si elles se sentaient répréhensibles au point de vue de leur toilette; car il suffisait d’une tunique un peu trop courte, d’une coiffure trop haute, et de la nudité du cou, des épaules ou de la gorge, pour justifier un appel ou une provocation. «Appeler et poursuivre sont deux choses bien différentes, dit Ulpien, au titre XV, De injuriis et famosis libellis; appeler, c’est attenter à la pudeur d’autrui par des paroles insinuantes; poursuivre, c’est suivre avec insistance, mais silencieusement.» Quand les libertins doutaient de la condition d’une femme qu’ils trouvaient sur leur chemin, et dont ils convoitaient la possession, ils ne lui parlaient pas d’abord, mais ils la suivaient par derrière, jusqu’à ce qu’elle eût témoigné par un signe ou par un coup d’œil que la poursuite ne lui était pas injurieuse ni désagréable; ils se croyaient alors autorisés à lui adresser des propositions verbales. On n’accostait pas en pleine rue une femme étrangère, si elle n’avait pas répondu, de la voix, du geste ou du regard, à la première tentative d’appel, et cet usage resta dans les mœurs des villes romaines longtemps après que la corruption publique eut fait fléchir les rigueurs de la loi. «Cette fille qui lui parle publiquement, dit Prudentius dans ses quatrains moraux, il lui ordonne de s’arrêter au détour de la rue.» Les mérétrices seules étaient, pour ainsi dire, à la discrétion du premier venu; chaque passant avait le droit de les arrêter dans la rue et de leur demander une honteuse complaisance, comme si c’était une marchandise offerte à quiconque voulait la payer au taux fixé.