Dans les inflammations lentes ou spontanées du testicule, qui ne sont pas la suite d’un coup (sine ictu orta), et qui proviennent, par conséquent, d’un accident vénérien, Celse conseille la saignée du pied, la diète et l’application de topiques émollients. Il donne la recette de plusieurs de ces topiques, pour le cas où le testicule devient dur et passe à l’état d’induration chronique. Celse a grand soin de distinguer le gonflement des testicules, produit par une cause interne, de celui qui résulte d’une violence extérieure, d’une pression ou d’un coup. Il n’aborde qu’avec répugnance les maladies de l’anus, qui sont, dit-il, très-nombreuses et très-importunes (multa tædiique plena mala)! Il n’en décrit que trois: les fissures ou rhagades, le condylome et les hémorrhoïdes, qui pouvaient être souvent vénériennes. Les fissures de l’anus, que les Grecs nomment ῥαγἀδια, et dont Celse n’explique pas la honteuse origine, se traitaient avec des emplâtres, dans la préparation desquelles entraient du plomb, de la litharge d’argent et de la térébenthine. Quelquefois les rhagades s’étendaient jusqu’à l’intestin, et on les remplissait de charpie trempée dans la même solution antisyphilitique. Les affections de ce genre réclamaient une alimentation douce, simple et gélatineuse, avec un repos complet et l’usage fréquent des demi-bains d’eau tiède. Quant au condylome, cette excroissance qui naît ordinairement de certaines inflammations de l’anus (tuberculum, quod ex quâdam inflammatione nasci solet), il faut le traiter, dès son début, de la même manière que les rhagades: après les demi-bains et les emplâtres fondants, on a recours, en certains cas, à la cautérisation et aux caustiques les plus énergiques: l’antimoine, la céruse, l’alun, la litharge sont les ingrédients ordinaires des topiques destinés à détruire le condylome, après la disparition duquel il est utile de prolonger le régime adoucissant et rafraîchissant. Celse, en conseillant des remèdes analogues contre les hémorrhoïdes ulcérées et tuberculeuses, laisse entendre qu’il les attribuait souvent à une cause semblable. Il ne parle qu’avec beaucoup de réserve d’un accident que la débauche rendait plus fréquent et plus dangereux, la chute du fondement et de la matrice (si anus ipse vel os vulvæ procidit). Il évite aussi de s’occuper des maladies honteuses qui se rencontraient également chez les femmes, et c’est à peine si, en terminant, il indique sommairement un ulcère pareil à un champignon (fungo quoque simile), qui affectait l’anus et la matrice. Il prescrit de fomenter cet ulcère avec de l’eau tiède en hiver et de l’eau froide en été, de le saupoudrer avec de la limaille de cuivre, de la cire et de la chaux, et d’employer ensuite la cautérisation, si le mal persiste malgré le premier traitement. Mais on voit que Celse n’ose pas, par déférence pour le sexe féminin, le présenter comme intéressé au même titre que l’autre sexe dans les maladies obscènes: il croirait lui faire injure que de le montrer exposé aux inflammations, aux ulcères, aux tubercules et aux hideux ravages du mal vénérien.

Et maintenant, que le savant auteur du Manuel des maladies vénériennes vienne nier ce qui est dans l’ouvrage de Celse, et fasse preuve d’une obstination bien aveugle, en déclarant que: «dans tout Celse on ne trouve rien qui puisse faire soupçonner l’existence du virus syphilitique, mais bien des maladies locales, et dues aussi le plus souvent à des causes locales non virulentes;» qu’il ajoute, après avoir résumé le programme de Celse sur les maladies des parties génitales: «Il est donc naturel de conclure, avec Astruc et de Lamettrie, que tous ces maux prétendus vénériens, dont les anciens ont fait mention, étaient des maladies non syphilitiques.» Notre conclusion sera entièrement contradictoire; et, après avoir comparé les descriptions des médecins romains avec celles que l’observation moderne nous offre comme plus exactes et plus complètes dans l’histoire de la syphilis; après nous être rendu compte des motifs de chacun des traitements prescrits par la médecine ancienne et moderne, nous n’avons pas eu de doute sur l’origine et la nature du mal. La syphilis, la véritable syphilis, engendrée par la lèpre et la débauche, existait à Rome ainsi que dans la plupart des pays où les mœurs étaient corrompues par le mélange des populations étrangères. Le dernier traducteur de Celse, plus éclairé ou du moins plus impartial que ses devanciers, nous apprend que le docte M. Littré a découvert des manuscrits du treizième siècle «où toutes les affections des parties génitales signalées par les anciens, et même les accidents que nous regardons comme secondaires, sont formellement rapportés au coït impur; et cela, deux siècles avant l’époque qu’on veut assigner à l’invasion de la maladie vénérienne.»

Cette maladie avait fait son apparition à Rome sous le nom redoutable d’elephantiasis, vers l’an 650 de Rome (105 ans avant notre ère); et l’éléphantiasis, qui eut bientôt infecté l’Italie, donna des formes étranges à toutes les maladies avec lesquelles il se compliquait. Asclépiade de Bithynie dut en partie sa célébrité à cette terrible affection, qu’il nommait le Protée du mal, et qu’il excellait à guérir, pour l’avoir longtemps observée dans l’Asie-Mineure. Aussi, selon le témoignage de Pline, les Romains crurent-ils bénir en lui un génie bienfaisant envoyé par les dieux. Asclépiade, qui avait appliqué à la médecine le système philosophique d’Épicure, voulait voir dans toutes les maladies un défaut d’harmonie entre les atomes dont le corps humain lui semblait composé. Le premier, il divisa les maladies en affections aiguës et en affections chroniques; le premier, il chercha les causes de l’inflammation dans un engorgement quelconque: on devine qu’il avait étudié spécialement les maladies vénériennes. Grand partisan des moyens diététiques, il ordonnait souvent les frictions et les fomentations d’eau; il avait imaginé les douches (balneæ pensiles), et, à l’exemple de son maître Épicure, il n’était pas ennemi des plaisirs sensuels, pourvu qu’on s’y adonnât avec modération. Ce médecin grec devait réussir auprès des Romains, parce qu’il ne gênait pas trop leurs penchants, et qu’il permettait même à ses malades un sage emploi de leurs facultés physiques; c’était, suivant lui, empêcher l’âme de s’endormir, puisqu’il la faisait résider dans les organes des cinq sens. A l’instar d’Asclépiade, son disciple favori, T. Aufidius, recommanda l’usage des frictions dans toutes les maladies, traita victorieusement la lèpre et toutes ses dégénérescences vénériennes, et mit au nombre de ses remèdes la flagellation et les plaisirs de l’amour, qu’il jugeait souverains contre la mélancolie.

La lèpre était devenue, à Rome, de même que chez les Juifs, la maladie chronique, permanente, héréditaire; elle puisait de nouvelles forces et de prodigieux éléments dans l’abus et le déréglement des jouissances amoureuses; elle se transformait et se reproduisait sans cesse sous les aspects les plus affligeants; elle était environnée d’un affreux cortége d’ulcères et de bosses chancreuses; elle ne disparaissait sous l’action énergique des remèdes et des opérations chirurgicales, que pour reparaître bientôt avec des caractères plus sinistres, avec un principe plus vivace. Musa, le médecin d’Auguste, qu’il guérit d’une maladie que les historiens n’ont pas nommée ni décrite, maladie inflammatoire et locale, puisque des bains tièdes en éteignirent les ardeurs; Musa paraît s’être voué plus particulièrement à l’étude et au traitement des maladies lépreuses, scrofuleuses et vénériennes. Il avait été esclave avant d’être affranchi par Auguste, et il devait connaître les affections secrètes, qu’on traitait d’ordinaire à la dérobée dans l’intérieur des familles, affections graves et tenaces qui s’attaquaient à toutes les parties de l’organisme, après avoir pris naissance dans un coït impur. Musa inventa plusieurs préparations contre les ulcères de mauvais caractère; et ces préparations, qui gardèrent son nom en tombant dans l’empirisme, étaient réputées infaillibles dans la plupart des cas vénériens que Celse a décrits. Musa ne se bornait pas à des topiques extérieurs: il soumettait le malade à un traitement dépuratif interne, en lui ordonnant de boire des sucs de laitue et de chicorée. Ce traitement, inusité avant lui, démontre assez qu’il regardait le mal vénérien comme un virus qui se mêlait au sang et aux humeurs en les enflammant et en les corrompant. Il traitait avec le même système tous les maux qu’il croyait, de près ou de loin, dérivés de ce virus: les ulcérations de la bouche, les écoulements de l’oreille, les affections des yeux; infirmités si communes à Rome, qu’elles y étaient devenues endémiques, sous les empereurs. Mégès de Sidon, qui exerçait dans le même temps que Musa, se distingua aussi en traitant les maladies lépreuses, qui devaient être souvent vénériennes. Mégès était élève de Themison, qui fonda l’École méthodique, et qui, pour parvenir à la guérison de la lèpre, en avait d’abord recherché les causes, étudié les caractères et défini le principe.

Ce principe était ou avait été vénérien dans l’origine. La lèpre, de quelque pays qu’on la fasse venir, de l’Égypte ou de la Judée, de la Syrie ou de la Phénicie, fut d’abord une affection locale, née d’un commerce impur, développée, aggravée par le manque de soins médicinaux, favorisée par des circonstances accidentelles, et transformée sans cesse, graduellement ou spontanément, selon l’âge, le tempérament, le régime et la constitution physique du malade. De là ces variétés de lèpre que les médecins grecs et romains semblent avoir évité de décrire dans leurs ouvrages, comme si la théorie au sujet de cette maladie honteuse leur inspirait autant de répugnance que la pratique. La lèpre-mère était donc, suivant toute probabilité, la véritable syphilis du quinzième siècle, et c’est dans l’éléphantiasis que nous croyons reconnaître à la fois la syphilis et la lèpre-mère. Celse parle à peine de l’éléphantiasis, «presque ignorée en Italie, dit-il, mais très-répandue dans certains pays.» Il ne l’avait pas observée sans doute, ou du moins il ne voulait pas s’étendre sur une hideuse maladie qu’il regardait comme une rare exception. «Ce mal, se borne-t-il à dire, affecte la constitution tout entière, au point que les os mêmes sont altérés. La surface du corps est parsemée de taches et de tumeurs nombreuses, dont la couleur rouge prend par degrés une teinte noirâtre. La peau devient inégale, épaisse, mince, dure, molle et comme écailleuse; il y a amaigrissement du corps et gonflement du visage, des jambes et des pieds. Quand la maladie a acquis une certaine durée (ubi vetus morbus est), les doigts des pieds et des mains disparaissent, en quelque sorte, sous ce gonflement; puis, une petite fièvre se déclare, qui suffit pour emporter le malade, accablé déjà par tant de maux.» Cette description est bien pâle, bien incomplète auprès de celle que nous a laissée un contemporain de Celse, un illustre médecin grec, Arétée de Cappadoce, qui avait probablement étudié la maladie dans l’Asie-Mineure, où elle était si fréquente et si terrible.

Voici cette description effrayante, que nous réduisons des deux tiers en supprimant beaucoup de traits métaphoriques et poétiques qui n’ajoutent rien à la vérité et à l’horreur du tableau. Nous remarquerons, à l’appui de notre opinion, qu’Arétée confond dans l’éléphantiasis plusieurs maladies, telles que le satyriasis et la mentagre (mentagra), qui n’auraient été, selon lui, que des symptômes ou des formes particulières de l’éléphantiasis. «Il y a, dit-il, bien des rapports entre l’éléphant maladie et l’éléphant bête fauve, et par l’apparence, et par la couleur, et par la durée; mais ils sont l’un et l’autre uniques en leur espèce: l’animal ne ressemble à aucun autre animal, la maladie à aucune autre maladie. Cette maladie a été aussi appelée lion, parce qu’elle ride la face du malade comme celle d’un lion; satyriasis, à cause de la rougeur qui éclate sur les pommettes des joues du malade, et en même temps à cause de l’impudence des désirs amoureux qui le tourmentent; enfin, mal d’Hercule, parce qu’il n’y en a pas de plus grand ni de plus fort. Cette maladie est, en effet, la plus énergique pour abattre la vigueur de l’homme, et la plus puissante pour donner la mort; elle est également hideuse à voir, redoutable comme l’animal dont elle porte le nom, et invincible comme la mort; car elle naît de la cause même de la mort: le refroidissement de la chaleur naturelle. Cependant, son principe se forme sans signes apparents: aucune altération, aucune souillure, n’attaquent d’abord l’organisme, ne se montrent sur l’habitude du corps, ne révèlent l’existence d’un mal naissant; mais ce feu caché, après avoir demeuré longtemps enseveli dans les viscères, comme dans le sombre Tartare, éclate enfin, et ne se répand au dehors qu’après avoir envahi toutes les parties intérieures du corps.

»Ce feu délétère commence, chez la plupart des malades, par la face, qui devient luisante comme un miroir; chez les autres, par les coudes, par les genoux, par les articulations des mains et des pieds. Dès lors, ces malheureux sont destinés à périr, le médecin, par négligence ou par ignorance, n’ayant pas essayé de combattre le mal lorsqu’il était encore faible et mystérieux. Ce mal augmente; l’haleine du malade est infecte; les urines sont épaisses, blanchâtres, troubles comme celles des juments; les aliments ne se digèrent pas, et le chyle, formé par leur mauvaise coction, sert moins à nourrir le malade que la maladie elle-même dont le bas-ventre est le centre. Des tubérosités y bourgeonnent les unes auprès des autres; elles sont épaisses et raboteuses; l’espace intermédiaire de ces tumeurs inégales se gerce comme le cuir de l’éléphant; les veines grossissent, non par la surabondance du sang, mais par l’épaisseur de la peau. La maladie ne tarde pas à se manifester: de semblables tubérosités apparaissent sur tout le corps. Déjà les poils dépérissent et tombent; la tête se dégarnit et le peu de cheveux, qui résistent encore, blanchit; le menton et le pubis sont bientôt dépilés. La peau de la tête est ensuite découpée par des fentes ou gerçures profondes, rigides et multipliées. La face se hérisse de poireaux durs et pointus, quelquefois blancs à leur sommet, verdâtres à la base; la langue se couvre de tubercules en forme de grains d’orge. Quand la maladie se déclare par une violente éruption, des dartres envahissent les doigts, les genoux et le menton. Les pommettes des joues enflent et rougissent; les yeux sont obscurcis et de couleur cuivreuse; les sourcils chauves se rapprochent et se contractent, en se chargeant de larges poireaux noirs ou livides, de sorte que les yeux sont comme voilés sous les rides profondes qui s’entre-croisent au-dessus des paupières. Ce froncement de sourcils, cette difformité, impriment sur la face humaine le caractère du lion et de l’éléphant. Les joues et le nez offrent aussi des excroissances noirâtres; les lèvres se tuméfient: la lèvre inférieure est pendante et baveuse; les dents sont déjà noircies; les oreilles s’allongent, mollasses et flasques comme celles de l’éléphant; des ulcères rayonnent autour et il en sort une humeur purulente. Toute la superficie du corps est sillonnée de rides calleuses et même de fissures noires qui la découpent comme un cuir: de là dérive le nom de la maladie. Des crevasses divisent aussi les talons et les plantes des pieds jusqu’au milieu des orteils. Si le mal prend des accroissements, les tubérosités des joues, du menton, des doigts, des genoux, se terminent en ulcères fétides et incurables; ils s’élèvent même les uns au-dessus des autres, de façon que les derniers semblent dominer et ronger les premiers. Il arrive même que les membres meurent avant le sujet, jusqu’à se séparer du reste du corps, qui perd ainsi successivement le nez, les doigts, les pieds, les mains entières, les parties génitales; car le mal ne tue le malade, pour le délivrer d’une vie horrible et de cruels tourments, qu’après l’avoir démembré.»

Quand on rapprochera cet affreux tableau de celui que les médecins du quinzième siècle ont tracé, à l’apparition de la syphilis en Europe, on ne doutera pas que cette même syphilis n’ait déjà sévi quinze siècles auparavant sous le nom d’éléphantiasis; on ne doutera pas non plus que la lèpre, de quelque espèce qu’elle fût, n’ait puisé sa source dans une cohabitation impure. Tel paraît être le sentiment de Raimond, le savant historien de l’Eléphantiasis: «Les lois économiques établies dans l’Orient, dit-il au sujet des gonorrhées qui étaient fort communes et au sujet du commerce des femmes, prouvent que les maladies des organes génitaux et des aines, qui ont une si étroite correspondance avec eux, étaient réellement vénériennes.» C’est à la lèpre, c’est aux maladies syphilitiques, qu’il faut attribuer la haine et le mépris que les Juifs qui en étaient affligés inspiraient partout, et davantage chez les Romains.

La lèpre et le mal vénérien ne faisaient plus qu’un, à force de se combiner ensemble; rien n’était plus fréquent que leur invasion; mais aussi rien ne semblait plus déshonorant, et personne ne voulait s’avouer malade, quand tout le monde l’était ou l’avait été. La position des médecins entre ces mystères et ces répugnances de l’opinion devait être toujours délicate et difficile; ils ne traitaient que la lèpre; ils inventaient sans cesse des onguents, des panacées, des antidotes contre la lèpre, et les lépreux ne se montraient nulle part, à moins que le mal fît irruption sur le visage ou sur les mains. De là ces ulcères des doigts, que Celse prétendait guérir avec des lotions de lycium ou marc d’huile bouillie; de là ces excroissances charnues, nommées en grec πτερυγιον, qui végétaient à la base des ongles, et qui ne cédaient pas toujours à l’emploi des caustiques minéraux; de là cet oscedo ou abcès malin de la bouche, que Marcellus Empyricus, au quatrième siècle, décrivait naïvement sans en approfondir la source, mais en l’entourant de ses indices syphilitiques; de là une autre maladie de la bouche, mieux caractérisée encore et plus répandue dans le bas peuple, dans la classe où se recrutaient les mérétrices errantes et les lâches complaisants de la débauche fellatoire. Cette maladie repoussante se nommait campanus morbus, parce qu’on accusait Capoue, cette reine de la luxure et de l’infamie, comme l’appelle Cicéron (domicilium superbiæ, luxuriæ et infamiæ), de l’avoir enfantée. Il est certain que la plupart des habitants de Capoue portaient sur la face les stigmates honteux de ce mal infâme. Horace, dans le récit de son voyage à Brindes, met en scène Sarmentus, affranchi d’Octave et un de ses mignons; il le représente riant et plaisantant sur le mal campanien, et sur sa propre figure que ce mal avait déshonorée (campanum in morbum, in faciem per multa jocatus). Sarmentus avait à la joue gauche une horrible cicatrice qui grimaçait sous les poils de sa barbe (at illi fœda cicatrix setosam lævi frontem turpaverat oris). Un des commentateurs d’Horace, Cruquius, a commenté aussi le mal de Campanie, et il l’a dépeint comme une excroissance livide qui hérissait les lèvres et qui finissait par obstruer l’orifice de la bouche. Plaute ne nous laisse pas douter de la nature de cette excroissance, lorsque dans son Trinummus, il proclame l’infamie de la race campanienne, qui, dit-il, surpasse en patience les Syriens eux-mêmes (Campas genus multo Syrorum jam antidit patientia). Plaute avait appris de bien odieux mystères d’impudicité, en tournant la meule chez un boulanger d’Ombrie.

Dans la plupart des maladies de Vénus, les tumeurs et les excroissances, que les médecins considéraient comme le mal lui-même au lieu de n’y voir que les effets locaux d’un mal occulte, ces fâcheux symptômes passaient ordinairement à l’état chronique, excepté dans les cas assez rares où les frictions, les bains de vapeur et les boissons rafraîchissantes affaiblissaient le virus vénérien et le détruisaient graduellement. On ne sortait jamais d’un traitement long et douloureux, sans en porter les marques, non-seulement sur le corps, mais souvent au visage. Ainsi, par suite des ulcères de la bouche, les lèvres se tuméfiaient et devenaient lippeuses, livides ou sanguinolentes; ce qui déformait tellement les traits du visage, qu’on appelait spinturnicium une femme que le mal avait ainsi défigurée, et dont la lippe dégoûtante ressemblait à la grimace d’une harpie (spinturnix). Les fics, les marisques et les chies, qui se produisaient sans cesse dans les affections de l’anus, résistaient au fer et au feu d’un traitement périodique; le malade retombait bientôt entre les mains de l’opérateur: «De ton podex épilé, dit Juvénal, le médecin détache, en riant, des tubercules chancreux (podice levi cæduntur humidæ, medico ridente, mariscæ).» Cette honteuse production de la débauche était si multipliée, surtout parmi le peuple, qui négligeait de se soigner et qui voyait le mal se perpétuer de père en fils, qu’on avait fait une épithète et même un superlatif, ficosus, ficosissimus, pour qualifier les personnes qu’on savait affligées de ces ulcères et de ces tubercules. On voit, dans une ode des Priapées, se promener fièrement le libertin le plus chargé de fics qui soit entre les poëtes (inter eruditos ficosissimus ambulet poetas). Martial, dans une de ses épigrammes intitulée De familia ficosa, nous fait une effrayante peinture de cette famille, et en même temps de tous ses contemporains: «La femme a des figues, le mari a des figues, la fille a des figues, ainsi que le gendre et le petit-fils. Ni l’intendant, ni le métayer, ni le journalier, ni le laboureur, ne sont exempts de ce honteux ulcère. Jeunes et vieux, tous ont des figues, et, chose étonnante, pas un de leurs champs n’a de figuiers.» Les écoulements purulents et les gonorrhées n’étaient pas moins fréquents que ces tumeurs, qu’ils précédaient ou accompagnaient; mais les médecins, du moins dans la théorie et dans la science écrite, n’avaient pas distingué, parmi ces affections inflammatoires de l’urètre et du vagin, celles qui résultaient d’un commerce impur. On peut supposer que ces dernières se trahissaient par des accidents particuliers, notamment par un ulcère qu’on appelait rouille (rubigo). «La rubigo, dit un ancien commentateur des Géorgiques de Virgile, est proprement, comme l’atteste Varron, un mal du plaisir honteux, qu’on appelle aussi ulcère. Ce mal naît ordinairement d’une abondance et d’une superfluité d’humeur, qui se nomme en grec σατυρίασις.» C’est le nom de cet ulcère, qu’on avait appliqué à la rouille des blés altérés par l’humidité et la moisissure. Le passage que nous avons cité de Servius, qui s’appuie sur l’autorité de Varron, établit suffisamment une opinion que nous avait inspirée l’examen du satyriasis des anciens. Cette maladie, si commune chez eux, n’était autre que la blennorrhagie aiguë de nos jours. Il y avait, d’ailleurs, une espèce de satyriasis causé d’ordinaire par les excès vénériens, et surtout par les stimulants dangereux qu’on employait pour aider à ces excès. «Ce satyriasis, dit Cœlius Aurelianus, est une violente ardeur des sens (vehemens Veneris appetentia); elle tire son nom des propriétés d’une herbe que les Grecs appellent σατυριον. Ceux qui usent de cette herbe sont provoqués aux actes de Vénus par l’érection des parties génitales. Mais il existe des préparations destinées à exciter les sens à l’acte vénérien. Ces préparations, qu’on nomme satyriques, sont âcres, excitantes et funestes aux nerfs.» Cœlius Aurelianus caractérisait ainsi le satyriasis, d’après les leçons de son maître Themison, qui avait observé le premier cette maladie et qui la traitait par des applications de sangsues, qu’on ne paraît pas avoir employées avant lui.