Les écoulements sanguins, rouillés et blanchâtres, les pertes et les flueurs de leucorrhée affligeaient si généralement les femmes de Rome, qu’elles invoquaient Junon sous le nom de Fluonia, pour que la déesse les débarrassât de ces désagréables incommodités, qui n’étaient pas toujours des suites de couches, et qui accusaient souvent un germe impur. Les femmes affectées de ces écoulements malsains se disaient ancunnuentæ, mot bizarre qui paraît formé du substantif obscène, cunnus, plutôt que dérivé du verbe cunire, salir ses langes, comme le prétend Festus. Ces diverses maladies amenaient presque toujours l’engorgement des glandes inguinales, et, faute de soins ou de régime, la suppuration de ces glandes. On regardait l’aster comme un remède efficace contre les affections des aines, et on appelait cette plante bubonium, du grec βουβώνιον. On appliqua bientôt à la maladie, ou du moins à un de ses symptômes, le nom du remède, et l’on confondit sous ce nom de bubon tous les genres de pustules, d’abcès et d’ulcères qui avaient pour siége les aines. Nous croyons pouvoir faire un rapprochement de mots, qui peut-être jettera du jour sur les causes ordinaires de cette maladie inguinale. Les Romains avaient fait le verbe imbubinare pour dire souiller de sang impur; ce verbe se rapportait spécialement à l’état des femmes pendant leur indisposition menstruelle. On employait aussi la même expression pour tout écoulement âcre, et un vers célèbre, dans les fragments du vieux Lucilius, compare l’une à l’autre deux souillures différentes que subissait un débauché à double fin: Hæc te imbubinat et contra te imbulbitat ille. Cependant, Jules César Scaliger proposait de lire imbulbinat au lieu d’imbulbitat, et par conséquent de traduire ainsi, sans pouvoir rendre toutefois le jeu de mots latin: «Elle te donne des bubons, et lui, au contraire, te rend des tubercules.»

Nous sommes étonné de ne pas trouver dans les poëtes plus d’allusions à une maladie qui devait être pourtant bien répandue chez les Romains, aux écoulements du rectum, à cette infâme souillure de la débauche antique. Il faut, à notre avis, chercher la description, ou du moins le traitement de cette maladie honteuse, dans le paragraphe que Celse a consacré aux hémorrhoïdes. Par pudeur, plutôt que par ignorance, on avait compris dans la classe des hémorrhoïdes tous les écoulements analogues, quelle que fût leur cause, quelle que fût leur nature. On ne saurait en douter, quand on voit Celse prescrire dans certains cas contre le flux hémorrhoïdal et contre les tumeurs qui l’accompagnaient l’emploi des caustiques et des emplâtres astringents. Nous ne pensons pas qu’on doive reconnaître la cristalline dans les clazomènes (clazomenæ), que les savants ont rangés parmi les maladies de l’anus. Selon Pierrugues, ce seraient les fissures ou déchirures du fondement indiquées par Celse, et leur surnom dériverait du nom de la ville de Clazomène en Ionie, où d’abominables mœurs avaient rendu presque générale cette affection qui ne se concentra pas dans cette ville dissolue. Nous voyons plutôt dans les clazomènes certains tubercules fongueux qui poussaient autour du pubis, et nous adopterons l’étymologie proposée par Facciolati, κλαζόμενος, brisé ou rompu. Voici d’ailleurs la fameuse épigramme d’Ausone, où l’on découvre le véritable caractère des clazomènes: «Quand tu arraches les végétations qui hérissent ton podex baigné dans l’eau chaude, quand tu frottes à la pierre ponce les clazomènes qui sortent de tes reins, je ne vois pas la véritable cause de ton mal, si ce n’est que tu as eu le courage de prendre une double maladie, et que, femme par derrière, tu es resté homme par-devant.» Telle est l’horrible épigramme que l’abbé Jaubert, traducteur de Martial, n’a pas osé traduire, et que les commentateurs ne paraissent pas avoir comprise:

Sed quod et elixo plantaria podice velles
Et teris incusas pumice clazomenas;
Causa latet; bimarem nisi quod patientia morbum
Appetit, et tergo fœmina, pube vir es.

Au reste, la présence du mal de Clazomène à Rome n’avait rien de surprenant; car Rome, sous les empereurs, fut envahie par les étrangers, qui y apportèrent sans doute leurs maladies comme leurs mœurs. «Je ne puis souffrir, Romains, s’écrie Juvénal, je ne puis souffrir Rome devenue grecque; et pourtant, cette lie achéenne ne fait qu’une faible portion des habitants de Rome. Depuis longtemps l’Oronte de Syrie s’est déversé dans le Tibre, et il nous a amené sa langue, ses mœurs, ses harpes, ses flûtes, ses tambours et ses courtisanes qui se prostituent dans le Cirque. Allez à elles, vous qu’enflamme la vue d’une louve barbare coiffée de sa mitre peinte!» Les poëtes et les écrivains latins n’ont pas oublié de flétrir les hôtes étrangers de Rome, qu’ils accusaient surtout d’avoir corrompu ses mœurs en lui apportant leurs vices et leurs débauches nationales. C’était la Phrygie, c’était la Sicile, c’était Lesbos, c’était la Grèce entière, qui avaient pollué la vieille austérité romaine. Lesbos apprit aux Romains toutes les turpitudes de l’amour lesbien; la Phrygie leur livra ses efféminés (Fœmineus Phryx, dit Ausone), ces jeunes esclaves aux longs cheveux flottants, aux grandes boucles d’oreilles, aux tuniques à larges manches, aux brodequins rouges et verts. Lacédémone, la fière Sparte, envoya aussi une colonie de gitons et de tribades: Juvénal représente de la sorte une infamie lacédémonienne, qui a tourmenté, sans résultat plausible, l’imagination des scoliastes et des traducteurs: Qui Lacedæmonium pytismate lubricat orbem; Martial cite les luttes féminines inventées par Léda et mises en honneur par la licencieuse Lacédémone (libidinosæ Lacedæmonis palæstras). Et Sybaris, et Tarente, et Marseille! «Sybaris s’est emparée des sept collines!» murmure Juvénal, qui regrette toujours la simplicité romaine des premiers siècles; Sybaris, la reine des voluptés et des maladies vénériennes. Tarente (molle Tarentum, dit Horace) était là, en même temps, avec ses beaux garçons à la peau parfumée, aux membres épilés, au corps nu sous des vêtements d’étoffe transparente, comme si ce fussent des nymphes. Marseille se présentait également avec ses enfants, exercés à la débauche, mais qui souvent ne vouaient que leur coupable main à la Prostitution, témoin ce passage d’une comédie de Plaute: «Où es-tu, toi qui demandes à pratiquer les mœurs marseillaises? si tu veux me prêter ta main (si vis subigitare me), l’occasion est bonne.» On ne finirait pas d’énumérer les villes et les pays étrangers, qui avaient le plus servi à la dépravation de Rome. Il ne faut pas oublier Capoue et les Opiciens: ces derniers, qui peuplaient une partie de la Campanie, s’étaient dégradés à tel point que leur nom était synonyme de la Prostitution la plus humiliante. Ausone a fait une épigramme contre Eunus Syriscus, inguinum liguritor, maître passé en l’art des Opiciens (Opicus magister). On est effrayé de la quantité de maladies invétérées et mystérieuses qui devaient exister dans les basses régions des plaisirs honteux.

Il venait de la Grèce autant de médecins que de courtisanes; mais ces médecins, que le préjugé romain poursuivait partout d’un mépris qui allait jusqu’à la haine, se préoccupaient moins de faire des cures radicales que de gagner de l’argent. Ils devenaient riches rapidement, dès que leur réputation les désignait au traitement d’une affection particulière; mais la santé publique, en dépit des progrès de la médecine méthodique, ne s’améliorait pas. Il est permis d’en juger par la nature des maladies qui s’offraient de préférence aux études de la science. C’était toujours la lèpre avec ses nombreuses variétés. Chaque praticien en renom inventait un nouveau remède contre quelque manifestation locale de cette peste chronique, qui se mêlait à toutes les maladies. Il y eut une multitude de collyres pour les maux d’yeux, de topiques pour les ulcères, de gargarismes pour les aphthes, d’emplâtres pour les tumeurs, ce qui prouve que ces affections plus ou moins lépreuses et vénériennes se reproduisaient à l’infini. Après Musa, le médecin en vogue fut Vettius Valens, moins connu encore par son talent iatrique et chirurgical que par son commerce clandestin avec Messaline. Il eut sans doute plus d’une occasion, grâce à sa maîtresse, de connaître les maladies de l’amour. En même temps que lui, un autre élève de Themison exerçait à Rome: Mégès de Sidon guérissait surtout les dartres lépreuses, et traitait avec succès le gonflement scrofuleux des seins. Il fut éclipsé par son condisciple Thessalus de Tralles, qui n’avait ni son savoir ni son expérience, mais qui se vantait d’être le vainqueur des médecins (ἰατρονικης) anciens. Ce Thessalus, que Galien qualifie de fou et d’âne, avait l’audace de prétendre qu’il opérait des guérisons subites, en usant des médicaments les plus violents à fortes doses. Il obtint, en effet, quelques brillants succès dans le traitement de la lèpre, des ulcères et des scrofules. Ce traitement semblait alors constituer toute la médecine; car la lèpre, qui s’était incorporée partout, semblait être la seule maladie. Le nombre des malades augmentant, Thessalus trouva bon d’augmenter aussi le nombre des médecins, et comme il ne demandait que six mois pour faire des élèves aussi habiles que lui, ce fut à qui viendrait écouter ses leçons: cuisiniers, bouchers, tanneurs et d’autres artisans renoncèrent à leur métier pour se mettre à la suite de Thessalus, qui marchait environné d’un cortége de disciples fanatiques. Les médecins ne firent que déchoir davantage en considération et en savoir. La grande affaire était toujours la guérison de la lèpre. Soranus d’Éphèse vint à Rome, sous Trajan, et apporta diverses préparations qui réussirent dans l’alopécie et la mentagre. Moschion, un des rivaux de Soranus, s’occupa particulièrement des maladies de la femme et de l’étude de ses parties sexuelles; il traitait les fleurs blanches par des moyens énergiques qui les arrêtaient sur-le-champ.

A côté de ces médecins méthodistes, on voit en foule les empiriques, les antidotaires et les pharmacopoles. Ils étaient encore plus méprisés, plus abhorrés que les médecins. Horace ne croit pas leur faire injure, en les plaçant sur la même ligne que les bateleurs, les mendiants, les parasites et les prostituées (ambubajarum collegia, pharmacopolæ). Ces charlatans avaient dans leur domaine les maladies honteuses qui offraient un vaste champ à la pharmacopée. Parmi ces empiriques, on distingua pourtant plusieurs savants botanistes, plusieurs manipulateurs ingénieux. Sous Tibère, Ménécrate, l’inventeur du diachylon, composait des emplâtres, souvent efficaces contre les dartres, les tumeurs et les scrofules; Servilius Damocrate fabriquait d’excellents emplâtres émollients; Asclépiade Pharmacion guérissait les ulcères de mauvais caractère, Apollonius de Pergame, les aphthes; Criton, la lèpre; Andromachus, l’inventeur de la thériaque, et Dioscoride, l’auteur d’un grand et célèbre ouvrage sur la matière médicale, paraissent avoir attaché plus d’importance à la morsure des serpents qu’au venin vénérien, qui faisait cependant plus de victimes.

La recherche et le traitement de ce venin intéressèrent davantage l’école des médecins pneumatistes qui florirent à Rome pendant le second siècle de l’ère moderne et qui comptèrent dans leurs rangs Galien et Oribase. Un de ces médecins, Archigène, parvint à combattre les affections lépreuses et eut recours quelquefois à la castration pour diminuer les accidents de la maladie, qui était certainement vénérienne dans les cas où il sacrifiait la virilité de son malade. Il avait éclairci avec bonheur la doctrine des ulcérations de la matrice. Un autre pneumatiste, non moins habile, Hérodote, se montra partisan zélé des sudorifiques, qui, selon lui, dégageaient le pneuma de tout ce qu’il pouvait contenir d’hétérogène: l’emploi des sudorifiques était sans doute tout-puissant contre les maladies qui avaient un principe syphilitique. Ces maladies commençaient à être mieux observées et la médication devenait plus rationnelle. Un contemporain de Galien, Léonidas d’Alexandrie, qui semble avoir été un praticien aussi heureux qu’habile, s’était fait distinguer dans le traitement des parties génitales; ses remarques sur les ulcères et les verrues de ces parties sont encore du plus haut intérêt, de même que celles qui ont pour objet le gonflement et l’inflammation des testicules. «A la vérité, dit Kurt Sprengel dans son Histoire de la médecine, il ne fait pas mention du commerce avec une femme impure; mais les bords calleux, qu’il indique comme le caractère distinctif de ces sortes d’ulcères, tiennent évidemment à la présence d’un virus interne.» Ce virus, qu’on le nomme lèpre ou syphilis, existait dans un grand nombre de maladies locales que Galien et Oribase n’ont pas décrites avec des symptômes vénériens, mais qu’ils traitaient empiriquement, sur la foi des anciens topiques qui venaient la plupart de l’Orient aussi bien que les maladies elles-mêmes, plus simples et moins méconnaissables à leur berceau.

Nous attribuons au développement des maladies lépreuses ou vénériennes à Rome, l’établissement des archiatres ou médecins publics. Le premier qui ait porté le titre d’archiatre et qui en ait rempli les fonctions dans l’intérieur du palais impérial, fut Andromachus l’ancien, qui vivait sous Néron. Cet archiatre surveillait la santé, non-seulement de l’empereur, mais encore de tous les officiers du palais. Cette charge était si compliquée, qu’un seul médecin ne pouvait y suffire, et le nombre des archiatres palatins (archiatri palatini) alla toujours s’accroissant jusqu’à Constantin. Ils étaient parfois décorés de hautes dignités, et l’empereur les qualifiait de præsul spectabilis, honorable maître. On avait institué aussi, dans Rome et dans toutes les villes de l’empire, des archiatres populaires (archiatri populares), qui exerçaient gratuitement leur art dans l’intérêt du peuple et qui présidaient, pour ainsi dire, à une police de santé. Il y eut d’abord un de ces archiatres dans chacune des régions de Rome, c’étaient donc quatorze médecins pour toute la ville; mais on doubla, on tripla ce nombre, et bientôt ils furent aussi nombreux que les prêtresses de Vénus. Antonin le Pieux régularisa et compléta cette noble institution; il décréta que l’on nommerait dix archiatres populaires dans les grandes villes, sept dans les villes de second ordre et cinq dans les plus petites. Les archiatres formaient dans chaque ville un collége médical qui avait des élèves. Ce collége se recrutait lui-même, en votant sur le choix du candidat que lui présentait la municipalité, en cas de vacance d’un office d’archiatre. La municipalité s’assurait ainsi que la santé et la vie des citoyens ne seraient confiées qu’à des hommes probes et instruits. Ces archiatres jouissaient de divers priviléges qui témoignent de la déférence et de la protection que l’autorité leur accordait. Ils étaient payés aux frais de l’État, par les soins du décurion, qui leur faisait délivrer leur salaire sans aucune retenue. L’État leur donnait ce traitement, dit le Code Justinien, afin qu’ils pussent fournir gratuitement des remèdes aux pauvres et qu’ils ne fussent pas obligés, pour vivre, d’exiger la rémunération de leurs soins. Ils pouvaient cependant accepter la récompense qu’un malade leur offrait à titre de gratitude; mais ils devaient attendre pour cela que le malade fût guéri. Les archiatres étaient exempts de loger des troupes, de comparaître en justice dans la forme ordinaire, d’accepter la charge de tuteur ou de curateur et de payer aucune contribution de guerre, soit en argent, soit en blé, soit en chevaux. Enfin, quiconque osait les injurier ou les offenser de quelque manière, se voyait exposé à une punition arbitraire et souvent à une amende considérable. Ces médecins des pauvres n’étaient probablement pas de ces Grecs mal famés, qui venaient à Rome vendre des antidotes, tailler et cautériser des verrues, laver et panser des ulcères, quand ils ne s’acquittaient pas des plus bas emplois du lénocinium et quand ils ne se soumettaient point à de plus viles complaisances pour leurs malades.

Les archiatres populaires, il n’en faut pas douter, étaient placés sous l’autorité immédiate de l’édile: la médecine légale résultait donc de cette organisation, mais il est impossible de dire les matières qu’elle embrassait et l’action qu’elle pouvait avoir dans la police des prostituées. Nous n’avons pas même, à ce sujet, un seul texte qui puisse nous guider ou seulement nous éclairer. Les probabilités ne manquent pas pour nous faire supposer que ces médecins d’arrondissement ou de région avaient les yeux ouverts sur la santé des mérétrices inscrites. Peut-être, même, ces mérétrices se trouvaient-elles astreintes à la visite et à la surveillance de certains médecins particuliers, puisque les vestales et les gladiateurs avaient aussi leurs médecins à part. Le Code de Théodose parle formellement des vestales et des gymnases. Deux inscriptions antiques constatent les fonctions des médecins du Cirque; l’une de ces inscriptions nous donne le nom d’Eutychus, médecin des jeux du matin (medicus ludi matutini). Il est donc tout naturel que les mérétrices aient eu aussi leurs médecins, plus expérimentés, plus savants que les autres dans le traitement des maladies impures. Quant aux courtisanes qui n’étaient pas sous la tutelle de l’édile, elles avaient préféré probablement aux médecins ces vieilles femmes qu’on nommait medicæ et qui n’étaient pas seulement sages-femmes (obstetrices), car elles s’adonnaient autant à la magie qu’à la médecine empirique. La qualité de medica qu’elles prenaient dans l’exercice de leur art prouve qu’elles le pratiquaient souvent avec l’autorisation de l’édile et du collége des archiatres. Gruter rapporte cette inscription: Secunda L. Livillæ medica, mais il ne l’explique pas. Cette L. Livilla avait-elle en sa maison deux femmes esclaves expertes dans l’art de guérir, deux sages-femmes, deux faiseuses d’onguents et d’antidotes? ou bien ne s’agit-il que d’une seule medica, heureuse dans ses cures, secunda? On comprend, d’ailleurs, que les femmes qui dans leurs accouchements ne recevaient pas les soins d’un médecin, mais ceux de l’obstetrix, ne voulaient pas davantage se confier aux regards indiscrets d’un homme, lorsqu’elles étaient affligées de quelque maladie secrète ou honteuse (pudenda). Il fallait donc des femmes médecins qui traitassent les affections des femmes, et quand celles-ci étaient assez riches pour entretenir un certain nombre d’esclaves et de servantes, il y avait parmi elles un médecin domestique, qui se chargeait de diriger et de surveiller la santé de sa maîtresse. Il y avait aussi certainement des femmes, libres ou affranchies, qui pratiquaient la médecine et la chirurgie pour leur propre compte, et c’était à elles que s’adressaient les femmes du peuple qui avaient la pudeur de ne pas se mettre dans les mains des médecins.

Une épigramme de Martial, contre Lesbie, courtisane grecque qui avait eu quelque vogue, fait allusion à une de ces maladies sexuelles, que les femmes, même les plus éhontées, eussent rougi de divulguer à un médecin d’un autre sexe que le leur: «Chaque fois que tu te lèves de ta chaise, j’ai souvent remarqué, malheureuse Lesbie, que ta tunique se colle à ton derrière (pædicant miseram, Lesbia, te tunicæ), et que, pour la détacher, tu la tires à droite et à gauche, avec tant d’effort que la douleur t’arrache des larmes et des gémissements; car l’étoffe adhère à tes fesses et pénètre dans ton rectum, comme un vaisseau pris entre deux rochers des Symplegades. Veux-tu obvier à ce honteux inconvénient? je t’apprendrai un moyen, Lesbie: Ne te lève ni ne t’assieds!» C’était pour des affections locales du même genre, que les bains de siége sont souvent recommandés par Celse et par les médecins romains. Le meuble qui servait à prendre ces bains de siége, aussi fréquents en bonne santé qu’en état de maladie, était de différentes formes, carré, rond ou ovale, en bois, en terre cuite, en bronze et même en argent. On le nommait solium, comme si une femme, en l’occupant, siégeait sur un trône, avant ou après l’acte le plus délicat de sa royauté. Un ancien commentateur de Martial dit que les femmes de Rome, matrones ou courtisanes, à l’époque du luxe et de la mollesse asiatique, auraient tout refusé à leurs amants ou à leurs maris, si on ne leur eût pas permis de se laver (abluere) dans un bidet d’argent. Ces ablutions devinrent d’autant plus fréquentes que les femmes étaient moins saines et que la santé des hommes se trouvait plus exposée. On doit attribuer à ces ablutions et à celles qui se renouvelaient sans cesse dans les bains et les étuves, on doit attribuer aux frictions et aux fomentations qui les accompagnaient toujours, une foule de guérisons des maladies récentes et légères; en tous les cas, le développement des affections vénériennes rencontrait de puissants obstacles dans l’usage journalier et presque continuel des bains sudorifiques.