Les médecins, surtout ceux qui avaient une nombreuse et riche clientèle, dédaignaient certainement de s’abaisser au traitement des maladies secrètes; ils ne l’entreprenaient qu’avec répugnance, dans l’espoir d’être généreusement rétribués. Ce dédain médical à l’égard de ce genre de maladies nous paraît ressortir des habitudes mêmes de ces médecins célèbres qui arrivaient chez leurs malades avec un cortége de vingt, de trente et quelquefois de cent disciples, comme le dit Martial. Le nombre de ces disciples indiquait proportionnellement le mérite ou plutôt la réputation de leur maître; et tous venaient, après lui, tâter le pouls du malade et juger des diagnostics du mal. On n’a pas besoin de démontrer qu’un malade vénérien ne se livrait pas ainsi en spectacle aux observations médicales et aux quolibets de la suite d’un médecin. Il y avait donc des médecins ou des pharmacopoles qui s’appropriaient le traitement des maladies secrètes et qui entouraient de mystère et d’une discrétion à l’épreuve ce traitement, que la médecine empirique se voyait trop souvent forcée d’abandonner à la chirurgie. Un mal obscène, longtemps négligé d’abord, puis largement traité par l’empirisme, se terminait d’ordinaire par une opération terrible dont parle Martial dans cette épigramme: «Baccara, le Grec, confie la guérison de ses parties honteuses à un médecin, son rival; Baccara sera châtré.» Une autre épigramme de Martial, sur la mort de Festus, nous permet de supposer que les malades désespéraient souvent de leur guérison, et se tuaient pour échapper à d’incurables infirmités, à une agonie douloureuse. Telle fut la fin de l’ami de l’empereur Domitien, du noble Festus, qui, atteint d’un mal dévorant à la gorge, mal horrible envahissant déjà son visage, résolut de mourir, et consola lui-même ses amis avant de se frapper stoïquement d’un poignard, comme le grand Caton.
Les guérisons étaient, devaient être longues et difficiles, lorsque le mal avait eu le temps de s’étendre et de s’enraciner. Les charlatans, qui vendaient sans contrôle une quantité de drogues en tablettes et en bâtons portant leur cachet, profitaient nécessairement de l’embarras où se trouvait le malade privé de médecin. Dans bien des circonstances, la superstition se chargeait seule de lutter contre la maladie, dont elle n’arrêtait guère les progrès. Le misérable patient allait de temple en temple, de dieu en déesse, avec des offrandes, des prières et des vœux. Les malades qui avaient le moyen de se faire peindre des tableaux votifs, faisaient suspendre ces tableaux dans les sanctuaires de Vénus, de Priape, d’Hercule ou d’Esculape. Il est permis de croire que la décence était respectée dans ces peintures allégoriques. Cependant on suspendait aussi autour des autels de toutes les divinités les représentations figurées des organes malades, en plâtre, en terre cuite, en bois, en pierre ou en métal précieux. On offrait des sacrifices expiatoires, dans lesquels figuraient toujours les gâteaux de pur froment (coliphia), qui avaient la forme des parties sexuelles et qui affectaient les plus extravagantes proportions. Les prêtres de certains dieux et déesses ne mangeaient pas d’autre pain que ces gâteaux obscènes, que les libertins réservaient aussi pour leur joyeuse table: Illa silegineis pinguescit adultera cunnis, dit Martial, qui attribue à cette pâtisserie une action favorable à l’embonpoint. Les chapelles et les temples qui voyaient affluer le plus de malades et d’offrandes étaient ceux dont les prêtres se mêlaient de médecine. Au reste, tout le monde avait le droit de se dire médecin à Rome et de fabriquer des drogues. Les maladies secrètes ouvraient un vaste champ aux spéculations du charlatanisme, et parmi ces spéculateurs, les oculistes n’étaient pas les moins ingénieux; les barbiers ne se bornaient pas non plus à manier le peigne et le rasoir; les barbiers, ces lénons astucieux qui tendaient la main à tous les commerces de la Prostitution, regardaient comme leur propriété les maladies qui en provenaient; les esclaves des bains, les unctores, les aliptes des deux sexes, connaissaient naturellement tous les secrets de la santé de leurs clients, et après leur avoir fourni des moyens de débauche, ils leur fournissaient des moyens de guérison; enfin, les maladies de Vénus étaient si multipliées et si ordinaires, que chacun s’était fait une hygiène à son usage, et pouvait au besoin se traiter soi-même sans prendre aucun confident et sans avoir à craindre aucune indiscrétion.
Et pourtant ces maladies, si nombreuses, si variées, si singulières chez les anciens, sont restées dans l’ombre, et les plus grands médecins de l’antiquité semblent s’être entendus tacitement pour les tenir cachées sous le manteau d’Esculape. Mais on peut aisément s’imaginer ce qu’elles étaient, quand on songe à l’effroyable déréglement des mœurs dans la Rome des empereurs; quand on voit la Prostitution guetter les enfants au sortir du berceau et s’en saisir avec une cruelle joie, avant qu’ils aient atteint leur septième année. «Que mon bon génie me confonde, s’écrie la Quartilla de Pétrone, si je me souviens d’avoir jamais été vierge! (Junonem meam iratam habeam, si unquam me meminerim virginem fuisse!)» Le mal vénérien était inhérent à la Prostitution et se répandait partout avec elle. Si la santé d’un maître devenait suspecte, celle de tous ses esclaves courait de grands risques. Un orateur romain, Acherius, contemporain d’Horace, n’avait-il pas osé dire hautement en plaidant une cause criminelle: «La complaisance impudique est un crime chez l’homme libre, une nécessité chez l’esclave, un devoir chez l’affranchi (Impudicitia, inquit Acherius, in ingenuo crimen est, in servo necessitas, in libero officium)!» C’est Cœlius Rhodiginus qui rapporte, dans ses Antiquæ Lectiones, cet abominable apophthegme des pædicones.
[CHAPITRE XXI.]
Sommaire.—Les medicæ juratæ.—Origine des sages-femmes.—L’Athénienne Agonodice.—Les sagæ.—Exposition des nouveau-nés à Rome.—Les suppostrices ou échangeuses d’enfants.—Origine du mot sage-femme.—Les avortements.—Julie, fille d’Auguste.—Onguents, parfums, philtres et maléfices.—Pratiques abominables dont les sagæ se souillaient pour fabriquer les philtres amoureux.—La parfumeuse Gratidie.—Horribles secrets de cette magicienne, dévoilés par Horace, dont elle fut la maîtresse.—Le mont Esquilin, théâtre ordinaire des invocations et des sacrifices magiques.—Gratidie et sa complice la vieille Sagana, aux Esquilies.—Le nœud de l’aiguillette.—Comment les sagæ s’y prenaient pour opérer ce maléfice, la terreur des Romains.—Comment on conjurait le nœud de l’aiguillette.—Philtres aphrodisiaques.—La potion du désir.—Composition des philtres amoureux.—L’hippomane.—Profusion des parfums chez les Romains.—La nicérotiane et le foliatum.—Parfums divers.—Cosmétiques.—Le bain de lait d’ânesse de Poppée.—La courtisane Acco.—Objets et ustensiles à l’usage de la Prostitution, que vendaient les sagæ et les parfumeuses.—Le fascinum.—Les fibules.—Comment s’opérait l’infibulation.—De la castration des femmes.—Les prêtres de Cybèle.
Nous ne savons rien des services que les medicæ rendaient aux femmes, dans des circonstances délicates où la santé de celles-ci réclamait l’œil et la main d’une personne de leur sexe; nous en sommes réduits à des conjectures, très-plausibles, il est vrai, sur ce chapitre secret de l’art de guérir, que les écrivains de l’antiquité ont laissé couvert d’un voile impénétrable. Mais si nous ne pouvons apprécier, d’après des autorités bien établies, le rôle que les medicæ remplissaient dans la thérapeutique des maladies de l’amour, nous n’aurons pas de peine à constater leur utile et active intervention, non-seulement dans les cas de grossesse et d’accouchement, mais encore dans la préparation mystérieuse des cosmétiques, des parfums et des philtres. Il y avait sans doute, à Rome et dans les principales villes de l’empire romain, des medicæ juratæ, comme les appelle Anianus dans ses Annotations au Code théodosien: «Toutes les fois qu’il y a doute sur la grossesse d’une femme, cinq sages-femmes jurées, c’est-à-dire ayant licence d’étudier la médecine (medicæ), reçoivent l’ordre de visiter cette femme (ventrem jubentur inspicere).» Mais, outre ces praticiennes émérites, qui subissaient probablement examen médical et qui se soumettaient au contrôle des archiatres populaires, beaucoup de femmes, des étrangères surtout, des affranchies ou même des esclaves, s’adonnaient à la médecine occulte et mêlaient à cet art, qu’elles avaient étudié ou non, le métier de parfumeuse et les pratiques souvent criminelles de la magie. Hygin, dans son recueil de fables mythologiques, nous raconte ainsi à quelle occasion la médecine fut exercée par une femme, pour la première fois, en Grèce. Dès les temps les plus reculés, c’étaient des hommes qui assistaient les femmes en travail d’enfant, quoique la pudeur eût à souffrir des secours qu’elle était obligée d’accepter. Mais une jeune Athénienne, nommée Agonodice, résolut d’affranchir son sexe d’une sorte de servitude déshonorante, dont Junon s’indignait: elle coupe ses cheveux, prend un habit d’homme, et va suivre les leçons d’un célèbre médecin, qui l’instruit dans l’art des accouchements et qui fait d’elle une excellente sage-femme. Alors elle commence à suppléer son maître et à exécuter son projet; elle se montre si adroite, si habile, si décente surtout, que les matrones en mal d’enfant ne veulent plus avoir d’autre médecin. Il est probable qu’Agonodice leur déclarait son sexe sous le sceau du secret; car bientôt aucune femme d’Athènes n’eut recours, pour sa délivrance, aux soins des médecins. Ceux-ci s’en étonnèrent d’abord; ils s’irritèrent et se liguèrent ensuite contre le jeune rival qui leur enlevait leur clientèle. On ne voyait qu’Agonodice auprès du lit des femmes en couches, qui lui souriaient et lui parlaient avec une étrange familiarité. Sa jeunesse, sa charmante figure, ses grâces et son mérite éveillèrent la calomnie: on prétendit qu’il savait l’art de changer en jouissance les douleurs de l’enfantement; il fut dénoncé aux magistrats comme impudique et corrupteur de femmes honnêtes. Il ne répondit pas à ses accusateurs et comparut devant l’aréopage. Là, sans rien alléguer pour sa justification, il ouvrit sa tunique et révéla son sexe, qui le fit absoudre. Les médecins furent convaincus, et le peuple demanda l’abrogation d’une ancienne loi qui défendait aux femmes l’exercice de l’art iatrique. Cette histoire prouverait que la médecine fut toujours exercée depuis par les hommes et par les femmes indistinctement, et que celles-ci s’étaient réservé, presque exclusivement, à Rome ainsi qu’à Athènes, le traitement des maladies de leur sexe.
Les femmes qui s’occupaient de médecine, et surtout de médecine secrète, étaient donc fort nombreuses et de différentes classes: les medicæ les plus considérées par leur savoir et leur caractère touchaient sans doute à toutes les branches de l’art; les obstetrices se bornaient au rôle de sages-femmes; les adsestrices n’étaient que des aides ou des élèves de ces sages-femmes; puis, venait en dernier lieu la catégorie multiple et variée des parfumeuses et des magiciennes, qui toutes ou presque toutes appartenaient ou avaient appartenu à la Prostitution. C’était là le refuge des vieilles courtisanes; c’était là l’emploi favori des entremetteuses. On confondait sous le nom général de sagæ les diverses espèces de ces vendeuses d’onguents et de philtres, qu’elles fabriquaient souvent elles-mêmes avec des cérémonies magiques inventées par la Thessalie. Mais les sagæ n’étaient pas toutes magiciennes; la plupart même ne connaissaient que les éléments les plus simples et les plus innocents de cet art exécrable; beaucoup ignoraient absolument la composition des drogues qu’elles vendaient, et qui causaient trop souvent de funestes accidents, sur lesquels la justice fermait volontiers les yeux; quelques-unes n’étaient que des espèces de sages-femmes non autorisées, qui se chargeaient d’opérer des avortements et qui entouraient d’invocations et d’amulettes la naissance des enfants illégitimes. On sait que le nombre de ces naissances était considérable à Rome, et que chaque matin on recueillait dans les rues, au seuil des maisons, sous les portiques et dans les fours des boulangers, les cadavres des nouveau-nés, qu’on vouait à une mort certaine en les exposant nus sur la pierre au sortir du ventre maternel. C’était la saga qui remplissait l’affreuse mission de l’infanticide, et qui étouffait dans les plis de sa robe les innocentes victimes que leurs cris condamnaient à périr violemment. Souvent, il est vrai, la mère avait pitié du fruit de ses entrailles, et elle se contentait de faire exposer l’enfant, enveloppé dans ses langes, soit au bord de la mare du Velabre (lacus Velabrensis), soit sur la place aux légumes (in Foro olitorio), au pied de la colonne du Lait (Columna lactaria); là, du moins, ces malheureux orphelins étaient recueillis et adoptés aux frais de l’État, qui leur tenait lieu de tuteur, mais en leur infligeant le stigmate de la bâtardise. Il arrivait aussi que des matrones stériles, des suppostrices (infâmes mégères qui faisaient métier de changer les enfants en nourrice), des citoyens, chagrins de n’avoir pas d’héritiers, venaient choisir parmi ces pauvres petits abandonnés ceux qui pouvaient le mieux servir à leurs desseins honnêtes ou malhonnêtes. Souvent le Velabre retentissait de vagissements dans l’ombre, et l’on voyait passer comme des spectres les sagæ, les mères elles-mêmes, qui apportaient leur tribut à ce hideux minotaure qu’on appelait l’exposition (expositio) des enfants sur la voie publique. Il est évident que l’origine du mot sage-femme doit se rapporter à celui de saga, qui ne se prenait qu’en mauvaise part, et que Nonius emploie comme synonyme d’instigatrice à la débauche (indagatrix ad libidinem).
Ces sagæ prêtaient volontiers les mains aux avortements qui se pratiquaient au début de la grossesse (aborsus), ou dans les derniers mois de la gestation (abortus). Ces avortements, que la loi était censée punir et qu’elle évitait de rechercher, parce qu’elle aurait eu trop à faire, devinrent si fréquents sous les empereurs, que les femmes les moins éhontées ne craignaient pas d’empêcher de la sorte l’augmentation de leur famille. Il y avait certaines potions qui procuraient, sans aucun danger, un avortement prompt et facile; mais on usait aussi de drogues malfaisantes, qui tuaient à la fois la mère et son fruit. Dans ce cas-là, on assimilait aussi à l’empoisonneuse l’obstetrix ou la saga, qui, par imprudence, par ignorance ou autrement, avait commis un double meurtre: cette misérable était condamnée au dernier supplice. Quant à celles qui administraient ces potions abortives et qui n’agissaient pas à l’insu de la femme enceinte, on pouvait confisquer une partie de leurs biens et les envoyer aux îles, parce que leur fait est de mauvais exemple, dit le jurisconsulte Paulus. Mais la punition de ce délit était fort rare, et bientôt elle fut impossible; car tout le monde se rendait coupable au même chef, et l’impératrice donnait souvent l’exemple, de l’aveu de l’empereur, sans avoir même la pudeur de cacher cet outrage à la nature. Le motif le plus ordinaire des avortements continuels n’était que la crainte d’altérer la pureté d’un ventre poli et d’une belle gorge, en les sacrifiant aux atteintes plus ou moins fâcheuses d’une pénible grossesse et d’un douloureux enfantement. «Penses-tu, dit Aulu-Gelle avec indignation en parlant de ces criminelles marâtres, que la nature ait donné les mamelles aux femmes comme de gracieuses protubérances destinées à orner la poitrine et non à nourrir les enfants? Dans cette idée, la plupart de nos merveilleuses (prodigiosæ mulieres) s’efforcent de dessécher et de tarir cette fontaine sacrée où le genre humain puise la vie, et risquent de corrompre ou de détourner leur lait, comme s’il gâtait ces attributs de la beauté. C’est la même folie qui les porte à se faire avorter, à l’aide de diverses drogues malfaisantes, afin que la surface polie de leur ventre ne se ride pas et ne s’affaisse point sous le poids de leur faix et par le travail des couches.» L’avortement était souvent motivé par des raisons plus coupables encore: ici, une femme mariée voulait détruire la preuve de son adultère; là, une femme libertine, sentant ses désirs et son ardeur amoureuse s’éteindre sous l’empire d’une grossesse, employait un moyen criminel, pour ne pas perdre ce qu’elle préférait aux joies de la maternité. Cet engourdissement de sens durant la gestation n’était pourtant pas général, et quelques femmes, au contraire, dont la débauche avait exalté l’imagination, ne se trouvaient jamais plus ardentes en amour que dans le cours d’une grossesse, qui les rassurait, d’ailleurs, contre des obstacles de la même espèce. Ainsi, Julie, fille d’Auguste, ne se livrait à ses amants que quand elle était grosse du fait de son mari Agrippa, et le temps de sa grossesse ne mettait aucune interruption à ses désordres. Macrobe rapporte qu’elle répondit à ceux qui s’étonnaient de ce que ses enfants, malgré ces débordements, ressemblaient toujours à son mari: «En effet, je n’accepte des passagers à mon bord, que quand le navire est chargé (at enim nunquam nisi navi plenâ tollo vectorem).» Dès qu’une femme devenait enceinte, les conseils, les offres et les séductions ne lui manquaient pas pour la décider à faire à sa beauté le sacrifice de son enfant; elle était assaillie et circonvenue par les entremetteuses d’avortement: «Elle te cachait sa grossesse, dit un personnage du Truculentus de Plaute, car elle redoutait que tu ne lui persuadasses de consentir à un avortement (ut abortioni operam daret) et à la mort de l’enfant qu’elle portait.»
Les grossesses et les avortements donnaient donc beaucoup de besogne aux sagæ de Rome; mais ce n’était là que le moindre des mystères de leur art. Elles tiraient encore meilleur parti de leurs onguents, de leurs parfums, de leurs philtres et de leurs maléfices. Ces maléfices ressemblaient à ceux qui avaient lieu en Grèce, en Thessalie surtout, dès l’époque la plus ancienne, et le récit que fait Horace, dans ses Épodes, d’une incantation magique, ne diffère presque pas de la peinture que Théocrite avait faite d’une pareille scène trois siècles auparavant. Le but de ces superstitions abominables était, d’ailleurs, toujours le même, dans tous les temps, chez tous les peuples. La magicienne jetait des sorts ou composait des philtres. Ces philtres avaient surtout pour objet de raviver les feux de l’amour et de lui créer des ardeurs nouvelles, surhumaines, inextinguibles; ces philtres devaient changer la haine en amour ou l’amour en haine, et vaincre toutes les résistances de la pudeur ou de l’indifférence. Les sorts servaient plus particulièrement à des ressentiments et à des vengeances. Ce genre de maléfices était sans doute plus rare chez les Romains que chez les Grecs; mais, en revanche, nulle part la science des philtres d’amour ne fut poussée plus loin ni plus répandue qu’à Rome sous les Césars. Horace nous fait connaître les pratiques abominables dont les sagæ de son temps se souillaient pour fabriquer certains philtres amoureux. Horace avait été l’amant d’une parfumeuse napolitaine, nommée Gratidie, qu’il a vouée à l’exécration publique sous le nom de Canidie. Horace, dans sa liaison avec cette Canidie, qu’il finit par détester autant qu’il l’avait aimée, s’était initié avec horreur aux plus noirs secrets des magiciennes: «Elles avaient des relations continuelles avec les courtisanes, dit M. Walckenaer dans son excellente Histoire de la vie et des écrits d’Horace; elles étaient de ce nombre et elles se mêlaient de toutes sortes d’intrigues d’amour.» Gratidie fut une des plus célèbres parmi les sagæ de Rome, grâce à la colère poétique d’Horace, qui ne lui pardonnait pas de s’être vendue à un vieux libertin, appelé Varus; cette parfumeuse était donc assez jeune et assez belle pour trouver encore à se vendre, et ses charmes méritaient d’être l’objet des regrets d’un amant délaissé. Les scoliastes d’Horace ont pensé que le poëte reprochait surtout à Gratidie d’avoir exercé sur lui le funeste pouvoir des breuvages d’amour, et de lui avoir ainsi enlevé sa jeunesse, ses forces, ses illusions et sa santé. Horace, en effet, fut sans cesse affligé d’un mal d’yeux, qu’on peut, sans faire injure à Canidie, attribuer aux philtres et à la maladie de Vénus.