Le mont Esquilin était le théâtre ordinaire des invocations et des sacrifices magiques. Ce monticule servait de cimetière aux esclaves, qu’on enterrait pêle-mêle sans leur accorder un linceul; la nuit, il n’y avait de vivants, dans cette solitude peuplée de morts, que des voleurs qui s’y trouvaient en sûreté, et des sorcières qui y venaient accomplir des œuvres de ténèbres. A l’extrémité des Esquilies, près de la porte Métia, entourée de gibets et de croix où pendaient les cadavres des suppliciés, le carnifex ou bourreau avait sa demeure isolée, comme pour veiller sur ses sujets; une statue monstrueuse de Priape veillait aussi sur cet infect et hideux repaire des sagæ et des voleurs. Là, aux pâles rayons de la lune, on voyait Canidie accourir, les pieds nus, les cheveux épars, le sein découvert, le corps enveloppé d’un ample manteau, ainsi que sa complice, la vieille Sagana. Horace les avait vues, ces horribles mégères, déchirant à belles dents une brebis noire, versant le sang de l’animal dans une fosse, dispersant autour d’elles les lambeaux de chair palpitante, évoquant les mânes et interrogeant la destinée. Les chiens et les serpents erraient à l’entour du sombre sacrifice, et la lune voila sa face sanglante pour ne pas éclairer cet affreux spectacle. Priape lui-même eut horreur de ce qu’on lui montrait, et il fit éclater en deux le tronc de figuier dans lequel son image était grossièrement taillée. Au bruit du bois qui se fendait, les deux magiciennes eurent peur et s’enfuirent, sans achever leur maléfice, éperdues et semant sur la route: Canidie, ses dents; Sagana, sa perruque pyramidale, et leurs herbes, et leurs anneaux constellés. Elles revinrent pourtant, une autre nuit, sur le mont Esquilin, pour un mystère plus abominable: elles avaient enlevé un jeune enfant à sa famille; elles l’avaient enterré vif dans la fosse des esclaves, et la tête seule de la victime s’élevait au-dessus du sol; elles lui présentaient des viandes cuites, dont l’odeur irritait sa faim et son agonie. L’enfant les conjure au nom de sa mère, au nom de leurs enfants, Canidie et Sagana sont impitoyables; Canidie brûle dans un feu magique le figuier sauvage arraché sur des tombeaux, le cyprès funèbre, les plumes et les œufs de la chouette trempés dans du sang de crapaud, les herbes vénéneuses que produisent Colchos et l’Ibérie, et des os ravis à la gueule d’une chienne affamée; Sagana, la crinière hérissée, danse devant le bûcher, en l’aspergeant d’eau lustrale: «O Varus, s’écrie Canidie rongeant ses ongles avec sa dent livide, ô Varus, que de larmes tu vas répandre! Oui, des philtres inconnus te forceront bien de revenir à moi, et tous les charmes des Marses ne te rendront pas la raison. Je préparerai, je verserai moi-même un breuvage qui vaincra les dégoûts que je t’inspire. Oui, les cieux s’abaisseront au-dessous des mers, la terre s’élèvera au-dessus des nues, où tu brûleras pour moi, comme le bitume dans ces feux sinistres.» Mais l’enfant qui se lamente est près d’expirer; sa voix s’affaiblit; ses prunelles éteintes se fixent immobiles sur les mets exposés devant sa bouche; Canidie s’arme d’un poignard et s’approche, pour lui ouvrir le ventre au moment où s’exhalera son dernier soupir, car, de son foie desséché et de la moelle de ses os, elle doit composer un breuvage d’amour (exsucta uti medulla et aridum jecur amoris esset poculum): «Je vous dévoue aux Furies, s’écrie l’infortuné qui râle, et cette malédiction rien au monde ne saurait la détourner de vous. Je vais périr par votre cruauté; mais, spectre nocturne, je vous apparaîtrai; mon ombre vous déchirera le visage avec ses ongles crochus, qui sont la force des dieux mânes; je pèserai sur vos poitrines haletantes, et je vous priverai de sommeil, en vous glaçant d’effroi. Dans les rues, la populace vous poursuivra à coups de pied, vieilles obscènes. Puis, les loups et les corbeaux des Esquilies se disputeront vos membres privés de sépulture!»

Tous les maléfices des sagæ n’étaient pas aussi terribles, et ordinairement, ces faiseuses de philtres n’allaient la nuit sur le mont Esquilin que pour y cueillir des plantes magiques au clair de la lune, pour y chercher des cheveux et des os de morts, et pour y prendre de la graisse de pendu. Il fallait aussi les payer fort cher pour obtenir d’elles ces pratiques exécrables, qui étaient souillées de sang humain, quoique la vie des enfants fût estimée peu de chose à Rome; mais l’enfant qu’on immolait, après l’avoir enterré vivant, devait avoir été volé à sa nourrice ou à ses parents; autrement, son foie et sa moelle n’auraient pas eu la même puissance pour donner de l’amour. Or, le rapt d’un enfant né libre ou ingénu pouvait être puni du dernier supplice. Les philtres magiques étaient préparés en vue d’un des trois résultats suivants, que l’amour ou la haine sollicitait de l’art des sagæ: faire aimer celui ou celle qui n’aimait pas; faire haïr celui ou celle qui aimait; paralyser, glacer chez un homme toute l’ardeur, toute l’énergie de son tempérament. Ce troisième maléfice, que le moyen âge a tant redouté sous le nom de nœud de l’aiguillette et que la jurisprudence criminelle a constamment poursuivi presque jusqu’à nos jours, n’était pas moins détesté par les Romains, qui s’indignaient de se voir en butte à ses tristes effets. Les sagæ excellaient dans ce genre de maléfice; elles savaient frapper d’impuissance les natures les plus indomptables, et il leur suffisait, pour cela, de faire des nœuds avec des cordes ou des fils noirs, en prononçant certaines paroles et certaines invocations. C’était là ce qu’on appelait præligare, quand il s’agissait d’empêcher les premiers rapports entre un amant et sa maîtresse, entre une femme et son mari; nodum religare, quand on voulait annihiler et suspendre ces rapports qui avaient déjà existé. Le nœud de l’aiguillette, qui fut de tout temps la terreur des amours, n’a jamais pris son origine que dans un fantôme de l’imagination; mais les anciens, comme les modernes, en l’attribuant à une force invisible, se faisaient au moins un refuge pour leur vanité d’homme. Les Romains avaient une singulière peur de ce maléfice, qui leur semblait une honte pour celui qu’il privait des priviléges de son sexe; ils le regardaient comme si foudroyant et si tenace, qu’ils évitaient même d’en parler; ils croyaient sans cesse en être menacés; et, pour le conjurer, s’ils avaient l’amour en tête, ils formaient des nœuds, qu’ils défaisaient aussitôt, avec des cordons ou des courroies qu’ils entortillaient d’abord autour d’une statue d’Hercule ou de Priape. Ces sacrifices que les hommes offraient à ces deux divinités, en secret, sur l’autel du foyer domestique, ces sacrifices n’avaient pas d’autre objet que de rompre les nœuds magiques qu’une main ennemie pouvait faire pour lier les sens et tromper l’espérance du plaisir. La moindre allusion à ce fatal complot de la magie était réputée funeste, comme si on évoquait un génie malfaisant, dès qu’on l’avait nommé. Les poëtes, les écrivains, si vieux qu’ils fussent, craignaient de toucher à ce sujet délicat, qui d’un jour à l’autre pouvait leur devenir personnel et les affliger à leur tour; on se gardait donc bien de rire du malheur d’autrui. C’est avec une extrême réserve que Tibulle, dans une élégie, s’associe à la douleur d’un amant qui se cherche en vain et qui ne se trouve plus, même dans les bras de la belle Pholoë: «Quelque vieille, avec ses chants magiques et ses philtres puissants, dit le poëte de l’amour, aurait-elle jeté sur toi un sort, durant la nuit silencieuse? La magie fait passer dans un champ la moisson du champ voisin; la magie arrête la marche du serpent irrité; la magie essaie même d’arracher la lune de son char. Mais pourquoi accuser de ton malheur les chants d’une sorcière? Pourquoi accuser ses philtres? La beauté n’a pas besoin des secours de la magie; mais ce qui t’a rendu impuissant, c’est d’avoir trop caressé ce beau corps, c’est d’avoir trop prolongé tes baisers, c’est d’avoir trop pressé sa cuisse contre la tienne.» (Sed corpus tetigisse nocet, sed longa dedisse oscula, sed femori conseruisse femur.) Tibulle a mis une si grande réserve en abordant ce sujet de mauvais augure, que l’élégie qu’il lui consacre est pleine de réticences et d’obscurités.

Mais les philtres les plus puissants et aussi les plus redoutables furent ceux que les sagæ et les vieilles courtisanes fabriquaient, d’après des recettes inconnues, sans le secours de la magie. L’unique destination de ces philtres était d’échauffer les sens et d’accroître les transports amoureux. On en faisait à Rome un prodigieux usage, malgré les dangers d’une pareille surexcitation de la nature. Tous les jours un breuvage de cette espèce causait la mort, ou la folie, ou la paralysie, ou l’épilepsie; mais ce fatal exemple n’arrêtait personne, et la soif du plaisir imposait silence à la raison. Ces philtres, d’ailleurs, n’étaient pas tous également funestes, et d’ordinaire, les accidents qu’on leur attribuait à bon droit, provenaient surtout de l’abus plutôt que de l’usage modéré. D’abord, les libertins se contentaient d’une dose minime, qui leur rendait tous les feux de la jeunesse; mais, ces feux diminuant, ils augmentaient graduellement cette dose de poison, auquel ils devaient quelques simulacres de jouissance, et bientôt le philtre était sans action sur une nature épuisée, qui s’exhalait dans un dernier effort d’amour en démence. C’est ainsi que périrent avant l’âge, l’ami de Cicéron, L. Licin. Lucullus, le modèle des prodigues et des voluptueux, le poëte Lucrèce, et tant d’autres qui passèrent de la folie à la mort. On appelait aphrodisiaca tous ces philtres, en général plus ou moins malfaisants, qui avaient pour objet de raviver le foyer de Vénus. On les administrait aussi aux femmes qui manquaient de sens, aux jeunes filles dont l’appétit amoureux ne s’était pas encore éveillé; mais les médecins sages et honnêtes désapprouvaient hautement l’emploi de ces aphrodisiaques, surtout pour les jeunes filles: «Ces philtres, qui rendent le teint pâle, s’écrie Ovide dans son Remède d’amour, ne profitent pas aux jeunes filles; ces philtres nuisent à la raison et renferment le germe de la folie furieuse.» La plupart de ces philtres étaient des potions qu’il fallait prendre de confiance, sans en connaître les ingrédients que la superstition ou l’empirisme avait combinés. Le malheureux qui s’exposait à un empoisonnement pour retrouver quelques instants de plaisir sensuel, n’avait souvent pour garantie que la réputation bonne ou mauvaise de la saga chez laquelle il allait acheter ce plaisir. Souvent, il est vrai, les potions n’étaient composées que de jus et de décoctions d’herbes: «Les plantes qui stimulent les sens, dit Celse, sont le calament, le thym, la sarriette, l’hysope et surtout le pouliot, ainsi que la rue et l’ognon» (ou plutôt le champignon, cepa); mais souvent aussi, dans ces breuvages funestes, on faisait entrer des matières minérales et même animales, qui constituaient les amatoria les plus terribles. Un breuvage de cette espèce, dont Canidie possédait la recette, se nommait poculum desiderii, dit Horace, la potion du désir. Il y avait aussi des eaux naturelles, sulfureuses et ferrugineuses, qui passaient pour favorables aux sens et inoffensives dans leurs effets érotiques. C’étaient là les philtres que la médecine opposait à ceux des parfumeuses et des magiciennes. Ces eaux excitantes, aquæ amatrices, comme on les qualifiait perdaient presque toute leur vertu, quand on les prenait loin de la source. Martial dit dans une épigramme: «Hermaphrodite hait les eaux qui font aimer (odit amatrices Hermaphroditus aquas);» dans une autre épigramme, il semble faire entendre que ces sortes d’eaux étaient affermées ou possédées, par des femmes, sans doute des courtisanes, qui les avaient mises en vogue et qui les exploitaient: «Quel est cet adolescent qui s’éloigne des ondes pures de la fontaine d’Yanthis et qui se réfugie auprès de la naïade, maîtresse de cette fontaine (at fugit ad dominam Naiada)? N’est-ce pas Hylas? Trop heureux qu’Hercule, le demi-dieu de Tirynthe, soit adoré dans le bois qui entoure la fontaine, et qu’il veille de si près sur ses eaux amoureuses! Arginus, puise sans crainte à la source, pour nous donner à boire; les nymphes ne te feront rien, mais prends garde qu’Hercule ne s’empare de toi!» Ces aquæ amatrices n’étaient donc pas, ainsi que plusieurs savants l’ont cru, des breuvages composés et préparés de la main d’une saga, mais tout simplement des eaux minérales, qui, en ranimant la vigueur d’un tempérament fatigué, le disposaient naturellement aux œuvres de l’amour et semblaient évoquer une nouvelle jeunesse.

Des renseignements précis sur la composition des philtres ne se trouvent nulle part dans les écrivains de l’antiquité. On comprend, au reste, le mystère dont les vendeurs de philtres entouraient leur industrie souvent coupable, mystère que la science n’essayait pas de pénétrer. On ne se souciait que des effets, qui étaient vraiment prodigieux, on ne s’occupait pas des causes. Le physiologiste Virey a rassemblé, dans Dioscoride, Théophraste, Pline, etc., tous les éléments épars et indécis qui lui ont permis de reconstruire l’histoire des aphrodisiaques chez les anciens. Il les a divisés en deux classes principales: les végétaux et les animaux; parmi les premiers, on distinguait les stupéfiants ou narcotiques, les stimulants âcres et aromatiques, les odorants et spiritueux. La mandragore, la pomme épineuse, le chanvre sauvage, dans lequel on reconnaît le népenthès d’Homère, causaient une ivresse voluptueuse qui se prolongeait dans un infatigable redoublement de sensations érotiques, et qui conduisait délicieusement à la perte de la mémoire, à la stupidité et à la mort. Les champignons, surtout les phallus et les morilles, les agarics, les aristoloches, les résines âcres, les herbes aromatiques et les graines de ces plantes stimulaient puissamment les organes du plaisir; les liqueurs spiritueuses dans lesquelles on avait fait infuser certaines fleurs odorantes, développaient aussi chez les deux sexes l’activité sensuelle. Mais ces excitants, empruntés au règne végétal, n’avaient bientôt plus d’empire sur les monstrueux débauchés qui se proposaient toujours de dépasser les bornes de la force humaine, et qui cherchaient leurs modèles parmi les dieux de leur mythologie amoureuse. Ils avaient donc recours à des philtres redoutables, à l’aide desquels ils pouvaient, pendant des nuits entières, se persuader que Jupiter ou Hercule était descendu de l’Olympe pour se métamorphoser en homme. Ils en mouraient parfois, sans être rassasiés de volupté, et leur effrayant priapisme se continuait longtemps après leur mort. Les insectes, les poissons, les substances animales étaient tour à tour appelés à concourir à l’affreux mélange qu’on désignait sous le nom caractéristique de satyrion. Cantharides, grillons, araignées et bien d’autres coléoptères, broyés et réduits en poudre ou seulement infusés dans du vin, agissaient avec violence sur les organes sexuels et leur communiquaient immédiatement une violente irritation, qui amenait fréquemment de graves affections de la vessie. On employait aussi avec le même succès les œufs de muge, de sèche et de tortue, en y mêlant de l’ambre gris; mais, après des prodiges de virilité, après de longs et frénétiques emportements d’amour, la victime de son propre libertinage tombait dans une maladie convulsive qui ne se terminait que par la mort: «De là, s’écrie Juvénal, ces atteintes de folie, de là cet obscurcissement de l’intelligence, de là ce profond oubli de toute chose!» Juvénal parle des philtres thessaliens, qu’une épouse criminelle destinait à troubler la raison de son mari. Martial, qui ne pardonne pas davantage à ces breuvages dangereux, conseille seulement aux amants fatigués ou refroidis l’usage des bulbes (ognons, suivant tel commentateur; champignons, suivant tel autre; épices, selon nous): «Que celui qui ne sait pas se conduire en homme dans la lutte amoureuse, qu’il mange des bulbes et il sera invincible; vieillard, si ton ardeur languit (languet anus), ne cesse pas de manger de ces bulbes généreuses, et la tendre Vénus sourira encore à tes exploits!»

Qui præstare virum Cypriæ certamine nescit,
Manducet bulbos, et bene fortis erit.
Languet anus: pariter bulbos ne mandere cesset,
Et tua ridebit prælia blanda Venus.

Mais de tous les philtres amatoires que fabriquaient les sagæ, le plus célèbre et le plus formidable était l’hippomane, sur la mixture duquel les savants ne sont pas même d’accord. Les écrivains de l’antiquité n’ont pas peu contribué à laisser planer le doute sur l’origine de l’hippomane, puisqu’ils lui donnent deux sources totalement différentes. Virgile, par exemple, appelle ainsi le virus âcre et fétide, qui découle de la vulve des cavales dans le temps du rut: «Un virus gluant distille de l’organe des juments; c’est l’hippomane que recueillent trop souvent les marâtres odieuses, pour le mêler à des herbes magiques avec des conjurations.» Juvénal, Lucain, Pline, Ovide, donnent, au contraire, le nom d’hippomane à une excroissance de chair qui se montre quelquefois sur le front du poulain nouveau-né, et que la cavale arrache avec ses dents et dévore, avant de tendre les mamelles à son nourrisson. Cette excroissance de chair noire, grosse comme une figue, les villageois s’empressaient de la couper et de la garder précieusement pour la vendre aux sagæ, qui en faisaient usage dans leurs philtres. Il est probable, d’après ces témoignages si différents, que les sagæ reconnaissaient deux espèces d’hippomane; le second est représenté comme plus actif et plus redoutable que le premier. Juvénal nous montre Cæsonia qui, pour accroître la violence de la potion, y fait entrer le front entier d’un poulain naissant (cui totam tremuli frontem Cæsonia pulli infudit). Enfin, Juvénal dépeint avec horreur les effrayants résultats de l’hippomane, qui produisit la démence et la mort de Caligula, le règne de Néron et les crimes de ce règne: Tanti partus equæ! s’écrie-t-il. «Et tout cela est le fruit d’une jument, tout cela est l’œuvre d’une empoisonneuse!»

C’étaient de véritables empoisonneuses, ces vieilles sans remords, ces femmes sans nom, ces hideux débris de la Prostitution et de la débauche, qui mélangeaient à leurs philtres, non-seulement des matières excrétées par les animaux, le castoreum, le musc, la civette, le sperme de cerf, le membre du loup, du hérisson, etc., mais encore le sang menstruel des femmes, mais encore la liqueur séminale des hommes. Ces horribles mixtures engendraient des maladies épouvantables, qui ne suffisaient pourtant pas pour effrayer le libertinage, pour arrêter ses étranges désordres. Les magiciennes émérites ajoutaient toujours à leurs préparations érotiques certains ingrédients empruntés à la nature humaine, la moelle des os, le foie, les testicules, le fiel d’un enfant ou d’un supplicié, et surtout cette pellicule mince qui enveloppe quelquefois la tête des nouveau-nés au sortir de la matrice. Les sages-femmes arrachaient adroitement cette pellicule à laquelle on attribuait tant de vertus singulières, et elles la vendaient fort cher aux faiseuses de philtres amoureux, ou bien aux avocats, qui croyaient devenir plus diserts en la portant sur eux comme un talisman. On peut juger que le commerce des sagæ était très-répandu et très-lucratif; mais aucune de ces doctes opératrices ne nous a laissé le livre des recettes, qui faisaient sa réputation et sa richesse. L’art des parfums et des cosmétiques, que les sagæ pratiquaient aussi avec d’incroyables ressources de raffinement et d’invention, ne nous est pas plus connu. Les poëtes et les écrivains de tous les genres reviennent sans cesse sur ces parfums, sur ces cosmétiques (unguenta), qui accompagnaient partout l’une ou l’autre Vénus; mais ils ne sortent guère des généralités vagues, et ils ne nous initient jamais aux innombrables secrets de la parfumerie antique, comme si ces secrets, déjà connus du temps d’Homère, qui en fait remonter l’origine aux dieux et aux déesses, ne se transmettaient de génération en génération que sous la foi du serment. Chez les Romains, la passion des parfums étant devenue aussi ardente, aussi effrénée que la passion des plaisirs sensuels, le métier des parfumeuses et des unguentaires avait fait des progrès extraordinaires, et la famille si multipliée des essences, des huiles, des baumes, des pommades, des poudres, des pâtes, des ingrédients cosmétiques et aromatiques, s’était augmentée encore à l’infini, s’augmentait tous les jours et mettait à contribution les végétaux, les minéraux, les animaux même du monde entier, pour combiner et créer de nouveaux mélanges odoriférants et, en même temps, de nouvelles jouissances au profit de la sensualité et de l’amour.

Les anciens, les Romains surtout, ne comprenaient pas l’amour sans parfums, et, en effet, les parfums âcres et stimulants, dont ils se servaient à profusion dans l’habitude de la vie, les préparaient merveilleusement à l’amour. On sait que le musc, la civette, l’ambre gris et les autres odeurs animales qu’ils portaient avec eux dans leurs vêtements, dans leur chevelure, dans toutes les parties de leur corps, ont une action très-active sur le système nerveux et sur les organes de la génération. Ils ne se bornaient pas à l’emploi extérieur de ces parfums, car, sans parler des philtres énergiques réservés pour des circonstances particulières, ils ne craignaient pas d’admettre les aromates et les épices en quantité dans leur alimentation journalière. C’est sans doute à ces causes permanentes qu’il faut attribuer l’appétit, le prurit permanent, qui tourmentait la société romaine et qui la jetait dans tous les excès de l’amour physique. La luxure asiatique avait apporté ces parfums avec elle, et depuis lors il se fit une si prodigieuse consommation de substances aromatiques, à Rome, qu’on put croire que l’Arabie, la Perse et tout l’Orient n’y suffiraient pas. Vainement, quelques philosophes, quelques hommes vertueux et simples, des vieillards par malheur, essayèrent de combattre cette mode, aussi dangereuse pour la santé que pour les mœurs; vainement, leurs conseils sages furent répétés dans des livres de morale, même dans la poésie et jusque sur le théâtre: on ne prit pas plus garde à leurs conseils qu’à leurs reproches et à leurs menaçantes prédictions. Rome fut bientôt aussi parfumée que Sybaris et Babylone. Plus on y estimait, plus on y recherchait les parfums, plus on méprisait les parfumeurs et les parfumeuses; ce n’étaient que des courtisanes hors d’âge et des entremetteuses; ce n’étaient que de vieux cinædes et d’infâmes lénons. Les honnêtes gens, qui avaient besoin de leurs services, n’entraient dans leur boutique qu’en se cachant le visage, le soir ou de grand matin. Cicéron, Horace, ne les nomment qu’avec un profond dédain: «Ajoute encore, si tu veux, dit le premier dans son traité de Officiis, ajoute tes onguentaires, les sauteurs et la misérable tourbe des joueurs d’osselets.» Horace fait marcher de pair le lénon (auceps) et l’onguentaire, dans la vile population du bourg toscan (tusci turba impia vici). Quant aux parfumeuses, leur nom seul était la plus grande injure qu’on pût adresser à une femme qui se piquait d’être née libre (ingenua) et citoyenne. Les officines de parfumerie n’étaient que des entrepôts de lenocinium et des repaires de débauche; aussi, les personnes riches avaient-elles en leur propre maison un laboratoire, dans lequel se fabriquaient tous les parfums dont elles faisaient usage, et elles entretenaient un ou plusieurs parfumeurs parmi leurs esclaves ou leurs affranchis.

Il y avait sans doute des parfums caractéristiques qui annonçaient de loin la condition de la personne, son rang, ses mœurs et sa santé: telle odeur forte et pénétrante révélait la nécessité de cacher quelque mauvaise odeur naturelle; telle odeur suave et douce convenait aux matrones élégantes, aux hommes de bon goût et de vie décente; telle odeur enivrante dénonçait la courtisane ou tout au moins la femme coquette et légère; telle odeur énervante et agaçante accusait le passage d’un giton; ici un parfum, là un autre, et de toutes parts, dans les rues, à la promenade, dans les maisons, un mélange indéfinissable d’odeurs aromatiques qui absorbaient l’air. En effet, chaque homme, chaque femme, chaque enfant se parfumait au sortir du lit, après le bain, avant le repas, et en se couchant; on se frottait tout le corps avec des huiles parfumées, on en versait aussi sur la chevelure, on imprégnait d’essences les habits, on brûlait nuit et jour des aromates, on en mangeait dans tous les mets, on en buvait dans toutes les boissons. Le satirique Lucilius, pour tourner en ridicule cette pharmacomanie, feignait de s’étonner de ce que ses contemporains qui prenaient tant de parfums n’en rendissent pas quelque chose. «Une femme sent bon, disait Plaute dans la Mostellaria, quand elle ne sent rien, car ces vieilles qui se chargent de parfums, ces décrépites édentées qui couvrent de fard les ruines de leur beauté, dès que leur sueur s’est mêlée à ces parfums, aussitôt elles puent davantage, comme un cuisinier qui fait un ragoût de plusieurs sauces mélangées.» C’était principalement dans les préludes de la palestre de Vénus, pour nous servir de l’expression antique (palestra venerea), que les parfums venaient en aide à la volupté. Les deux amants se faisaient oindre tout le corps avec des spiritueux embaumés, après s’être lavés dans des eaux odoriférantes; l’encens fumait dans la chambre, comme pour un sacrifice; le lit était entouré de guirlandes de fleurs et semé de feuilles de roses; le lit, ainsi que tous les meubles, recevait une pluie de nard et de cynnamome. Les ablutions d’eaux aromatisées se renouvelaient souvent dans le cours de ces longues heures d’amour, au milieu d’une atmosphère plus parfumée que celle de l’Olympe.

Ces parfums, on le conçoit, avaient été inventés par des gens qui se connaissaient en plaisir et qui savaient les moyens de l’exciter, de le prolonger, de le développer. Aussi, en vieillissant, les prostitués des deux sexes s’adonnaient-ils de préférence à ce genre de travail et de commerce. Ils continuaient de la sorte à servir, quoique indirectement, les goûts du public; quand ils composaient quelque parfum, quelque cosmétique nouveau, ils étaient fiers de lui donner leur nom. Le parfumeur Nicérotas inventa la nicérotiane, dont Martial vante l’odeur stupéfiante (fragras plumbea nicerotiana); Folia, la magicienne, amie et complice de Canidie, trouva un procédé ingénieux, pour préparer le nard de Perse, qui fut depuis appelé foliatum. Mais ordinairement le parfum ou le cosmétique tirait son nom du pays qui avait fourni son principal ingrédient: on avait le baume de Mendès, originaire d’Égypte; l’onguent de Chypre; le nard d’Achæmenium; l’huile d’Arabie, l’huile de Syrie, le malobathrum de Sidon, etc. La plupart des parfums, les plus actifs du moins, venaient de l’Orient et spécialement de la péninsule arabique; on s’était donc accoutumé à comprendre indistinctement tous les produits de la parfumerie sous la désignation générique de parfum arabe (arabicum unguentum): «Brûlons, dit Tibulle, brûlons les parfums que nous envoie de sa riche contrée le voluptueux Arabe!» Cependant on appliquait plus particulièrement cette dénomination, arabus ou arabicus, à une huile odorante dont les femmes et les efféminés oignaient leurs longs cheveux. On fabriquait aussi une autre huile, non moins estimée, avec les graines de myrobolan (myrobolani), arbuste aromatique qui croît en Arabie. On tirait encore plusieurs espèces de parfums très-recherchés, de l’arbre de Judée, dont la gomme odoriférante s’appelait opobalsamum; de l’amome d’Assyrie, de la myrrhe de l’Oronte, de la marjolaine de Chypre (amaracus cyprinus); du cynnamome de l’Inde, etc. Mais, comme nous l’avons dit, on ignore à peu près les doses et les principes de ces mixtures balsamiques qui se rapportaient généralement à quelque besoin de la vie amoureuse.