Les cosmétiques, dont un parfum quelconque accompagnait toujours la composition, sont encore plus inconnus que les parfums de toilette et d’amour; à peine si la discrétion intéressée des vendeurs et des acheteurs a trahi les noms de quelques-uns de ces merveilleux secrets de coquetterie conservatrice, dissimulatrice et ornatrice. De tout temps, ces secrets-là ont été les mieux gardés. Ainsi, on ne sait rien de la poudre dépilatoire (dropax unguentum) avec laquelle on faisait tomber tous les poils du corps, même la barbe; rien de l’onguent pour les dents (odontotrimma), destiné à les rendre blanches et brillantes; rien du diapasmata, fabriqué en pastilles par Cosmus, du temps de Martial, contre la mauvaise haleine; rien du malobathrum, distillé en huile pour les cheveux, etc. Pline indique seulement quelques recettes, celle de l’huile de coing (melinum unguentum), celle du megalium et du telinum, celle enfin de l’onguent royal, que les rois parthes avaient appliqué à l’usage de leur majesté; mais on est assez embarrassé pour définir les propriétés et les avantages de chacun de ces cosmétiques odoriférants. Tous les cosmétiques cependant ne se recommandaient pas par leur bonne odeur; par exemple, voulait-on, jusqu’à un âge avancé, se maintenir le ventre ferme, poli et blanc, on le frottait, non-seulement avec de la farine de fèves, avec des feuilles de nielle bouillies et salées, mais encore avec de l’urine; les femmes, après leurs couches, ne manquaient pas, dit Pline, de faire disparaître avec des fermentations d’urine les rides et les taches qui altéraient la pureté de leur ventre (æquor ventris). On avait aussi une confiance absolue dans l’efficacité du lait d’ânesse, pour blanchir la peau. On se rappelait que Poppée prenait tous les jours un bain de lait, que lui fournissaient cinquante ânesses qui avaient mis bas depuis peu de jours, et qu’on renouvelait sans cesse, afin que leur lait fût toujours nouveau. Comme toutes les dames romaines ne pouvaient avoir des ânesses nourricières dans leur écurie, les parfumeurs avaient imaginé de condenser le lait d’ânesse en onguent et de le vendre en tablettes solides qu’on faisait fondre pour l’étendre sur la peau: «Cependant, hideux à voir, dit Juvénal en faisant le portrait d’une riche coquette, son visage est ridiculement couvert d’une sorte de pâte; il exhale l’odeur des gluants cosmétiques de Poppée, et là viennent se coller les lèvres de son pauvre mari. Elle se lave avec du lait, et pour se procurer ce lait, elle mènerait à sa suite un troupeau d’ânesses, si elle était envoyée en exil au pôle hyperboréen. Mais cette face, sur laquelle on applique tant de drogues différentes et qui reçoit une épaisse croûte de farine cuite et liquide, l’appelle-t-on un visage ou un ulcère?» Ces épigrammes, ces injures, ces malédictions des poëtes n’empêchaient pas les vieilles femmes de Rome de se farder, de se couvrir de blanc et de rouge, de se teindre les cheveux, et de retenir aussi longtemps que possible les restes de leur beauté fugitive; elles se rattachaient donc avec une sorte de désespoir aux dernières illusions que l’art des cosmétiques leur offrait encore, et elles cherchaient à s’abuser elles-mêmes sur les désastres irréparables de l’âge. Les courtisanes à la mode, les fameuses et les précieuses surtout, ne savaient pas vieillir, et la vieillesse d’une femme commençait à trente ans chez les Romains, qui ne faisaient cas que de l’extrême jeunesse et même de l’enfance. Une de ces prêtresses de Vénus, nommée Acco, effrayée de la marche des années qui emportaient avec elles la fraîcheur de son teint, l’éclat de sa chevelure, l’émail de ses dents et les grâces de sa taille, se flatta d’oublier sa propre métamorphose en ne se regardant plus dans le miroir; mais un jour un amant qu’elle fatiguait de plaintes et de reproches lui présenta ce fatal miroir où elle vit tout à coup sa décrépitude: à l’instant, ses cheveux achevèrent de blanchir, sa bouche édentée demeura entr’ouverte, et ses yeux devinrent fixes en se remplissant de larmes: elle était folle, épouvantée de son enlaidissement; elle mourut de s’être revue telle que la décrépitude l’avait faite. Son nom se perpétua dans le souvenir des mères qui, pour déshabituer leurs enfants de s’écorcher le visage, de se tourmenter le nez avec les doigts et de s’arracher les cils, les menaçaient de la colère d’Acco, comme d’un épouvantail.

Les sagæ et les parfumeuses ne se bornaient pas à faire commerce de cosmétiques et de parfums; elles vendaient encore tous les objets et tous les ustensiles qui pouvaient servir à la Prostitution: les fouets, les aiguilles, les fibules et les cadenas de chasteté, les amulettes, les phallus et une quantité d’affiquets de libertinage, que l’antiquité, dans sa plus grande dépravation, n’a pas osé décrire. Si les Pères de l’Église, saint Augustin, Lactance, Tertullien, Arnobe, etc., n’avaient pas divulgué les turpitudes inouïes de la débauche romaine, nous hésiterions à croire que ces raffinements monstrueux aient existé, sans que les lois essayassent de les atteindre et de les punir. Ainsi, ce n’était pas seulement dans les lupanars qu’on employait le fascinum, phallus factice en cuir, ou en linge, ou en soie, qui servait à tromper la nature; c’était dans les chambres à coucher des matrones que délaissaient leurs maris et qui n’osaient pas s’exposer aux périls de l’adultère; c’était dans les assemblées secrètes de l’amour lesbien; c’était dans les bains publics, c’était dans le sanctuaire du foyer domestique. Saint Paul, en sa première épître aux Romains, atteste les progrès que les doctrines de Sapho avaient faits à Rome, lorsqu’il dit en parlant des indignes descendants de Scipion et de Caton: «Dieu les a livrés aux passions de l’ignominie; car les femmes ont changé l’usage naturel des hommes en un usage qui est contre nature, et semblablement les hommes, abandonnant l’usage naturel de la femme, se sont embrasés d’impurs désirs les uns envers les autres, accomplissant l’infamie du mâle avec le mâle, et recevant, comme il le fallait, en eux-mêmes le châtiment de leur erreur.» (Propterea tradidit illos Deus in passiones ignominiæ. Nam fœminæ eorum immutaverunt naturalem usum in eum usum qui est contra naturam. Similiter autem et masculi, relicto naturali usu fœminæ, exarserunt in desideriis suis invicem, masculi in masculos turpitudinem operantes, et mercedem quam oportuit erroris sui in semetipsis recipientes). Nous ferons remarquer, à l’occasion de ce passage célèbre de l’apôtre, que cette récompense ou plutôt ce châtiment que les coupables recevaient en eux-mêmes ne pouvait être qu’une de ces affreuses maladies de l’anus, qui étaient si communes parmi les pædicones et les cinædes de Rome. Enfin, les obscènes fascina, qui se fabriquaient et qui se vendaient dans le quartier des parfumeurs, chez les barbiers et chez les vieilles courtisanes, étaient quelquefois mis en œuvre pour aiguillonner les sens paresseux des vieillards débauchés; nous ne nous sentons pas le courage de traduire ce texte de Pétrone, même en le déguisant: Profert Enothea scorteum fascinum, quod ut oleo et minuto atque urticæ trito circumdedit semine, paulatim cœpit inserere ano meo. Comment le libertinage avait-il pu imaginer ce mélange irritant de poivre et de graine d’ortie réduits en poivre et détrempés d’huile d’olive? On peut deviner tous les accidents organiques qui devaient résulter de cet infernal topique et qui se trouvaient sans doute compris dans le châtiment que les coupables recevaient en eux-mêmes, selon saint Paul.

Il est permis de supposer que les sagæ et les parfumeuses se chargeaient aussi de certaines opérations, également honteuses par leur nature et par leur objet, quoiqu’on eût essayé de les faire autoriser par la médecine et exécuter par des médecins, la castration des femmes et l’infibulation des deux sexes. «Quelques chirurgiens, dit Celse, sont dans l’usage de soumettre les jeunes sujets à l’infibulation, et cela dans l’intérêt de leur voix ou de leur santé. Cette opération se pratique ainsi: on tire en avant le prépuce, et, après avoir marqué d’encre les points opposés que l’on veut percer, on laisse les téguments revenir sur eux-mêmes. On traverse alors le prépuce, à l’endroit désigné, avec une aiguille chargée d’un fil dont on noue les deux bouts et qu’on fait mouvoir chaque jour jusqu’à ce que le pourtour de ces ouvertures soit bien cicatrisé. Ce résultat obtenu, on remplace le fil par une boucle, et la meilleure sera toujours la plus légère. Néanmoins cette opération est plus souvent inutile que nécessaire. (Sed hoc quidem sæpius inter supervacua, quam inter necessaria est.) Celse n’ose pas s’élever davantage contre cette détestable invention, que la jalousie la plus scandaleuse avait fait adopter sous prétexte de conserver la voix de ces jeunes esclaves au moment de la puberté, et parfois pour les préserver de la triste habitude des pollutions nocturnes. Cette boucle (fibula), qui empêchait le patient de faire acte de virilité, était en or ou en argent, tantôt soudée au feu, tantôt fermée par un ressort. Ce qui prouve la véritable destination de ces fibules, c’est qu’on les adaptait également à l’anus, par une opération analogue à celle que Celse a décrite. Quant à l’infibulation des femmes, qui s’est modifiée au moyen âge en créant les cadenas de chasteté, elle se pratiquait à peu près de la même manière que celle des hommes, et l’anneau ou fibule, qui tenait à demi fermées les parties sexuelles, traversait l’extrémité des grandes lèvres, et ne s’ouvrait qu’à l’aide d’une clef. Rien n’était plus commun que l’infibulation chez les esclaves du sexe masculin; mais, pour les esclaves de l’autre sexe, on se servait de préférence d’un vêtement particulier, nommé subligar ou subligaculum, qui se laçait par derrière, et qui formait une espèce d’égide protectrice pour celles qu’on couvrait de cette ceinture de cuir ou de crin rembourré. Une ancienne coutume exigeait que les acteurs ne parussent pas sur la scène, par respect pour les spectateurs, sans être revêtus de ce caleçon qui obviait à tout accident et rassurait la pudeur des matrones: Scenicorum mos quidem tantam habet, lisons-nous dans le traité de Officiis, vetere disciplinâ verecundiam, ut in scenam sine subligaculo prodeat nemo. Une épigramme de Martial nous apprend que les femmes honnêtes se piquaient de précaution, en portant partout le subligar: «La rumeur publique raconte, Chioné, que tu n’as jamais connu d’homme, et que rien n’est plus pur que ta virginité. Cependant tu la caches plus qu’il ne faut, quand tu te baignes. Si tu as de la pudeur, transporte le subligar sur ton visage!» Martial parle ailleurs d’une ceinture de cuir noir, que les esclaves mâles s’attachaient autour des reins, quand ils accompagnaient aux bains leur maître ou leur maîtresse (inguina succinctus nigrâ tibi servus alutâ stat); mais, dans une autre épigramme, il nous montre un esclave infibulé se baignant avec sa maîtresse: «Le membre couvert d’une capsule d’airain, un esclave se baigne avec toi, Cœlia. Pourquoi cela, je te prie, puisque cet esclave n’est ni citharœde ni chanteur? Tu ne veux pas sans doute voir sa nature? Alors pourquoi se baigner avec tout le monde? Sommes-nous donc tous, pour toi, des eunuques? Crains, Cœlia, de paraître jalouse de ton esclave: ôte lui sa fibule.»

Enfin, comme nous l’avons dit, c’était dans ces boutiques d’impuretés et de maléfices, que s’opérait la castration des femmes. On n’a pas de renseignements précis sur ce genre de castration, qui avait pour but de rendre stériles les malheureuses qu’on mutilait. On a même regardé comme une fable cette opération cruelle et inutile, qui fut d’abord en usage chez les Lydiens, si l’on en croit l’historien Xanthus de Lydie. Suivant un ancien scoliaste, l’opération consistait dans l’enlèvement de petites glandes placées à l’entrée du col de la matrice, glandes que les anciens regardaient comme des testicules nécessaires à la génération. Souvent on suppléait à la section de ces glandes, en les comprimant avec le doigt. Les filles qu’on soumettait à ce traitement barbare, comme si c’étaient des poules qu’on voulût engraisser pour la table (simili modo, dit Pierrugues, Itali et Gallo-provinciales gallinas eunuchant), se voyaient ainsi privées à jamais des douceurs de la maternité, mais en revanche elles devenaient plus aptes aux travaux de Vénus, par cela même qu’elles ignoraient ceux de Junon. Au reste, cette espèce de castration était peu fréquente, excepté pour les filles qu’on destinait à la Prostitution des lupanars et qu’on croyait mettre ainsi à l’abri des grossesses et des avortements. Nous avons lu cependant, au sujet de l’opération mystérieuse qu’on faisait subir aux femmes de plaisir dès leur enfance, nous avons lu, dans un docte rhéteur du seizième siècle, que cette opération, pratiquée sur des sujets choisis en raison de leur conformation particulière, changeait complétement le sexe de la victime et faisait saillir hors de l’organe les parties qui y sont ordinairement enfermées, en sorte que cette femme eunuque (eunuchata) avait l’apparence, sinon le sexe d’un homme. La castration des hommes et des enfants était moins compliquée et infiniment plus répandue; elle devint même tellement abusive, que Domitien se vit obligé de la défendre, à l’exception de certains cas privilégiés. Ce n’étaient pas des médecins, surtout des médecins en renom, qui exécutaient ces hideuses mutilations, que la cupidité et la débauche avaient tant multipliées; c’étaient les barbiers, c’étaient les baigneurs, c’étaient plus spécialement les sagæ et leur horrible séquelle qui travaillaient pour le compte des marchands d’esclaves, des lupanaires et des lénons. On avait besoin d’une telle quantité d’eunuques à Rome pour satisfaire aux exigences de la mode et du libertinage, que d’infâmes lènes n’avaient pas d’autre industrie que de voler des enfants pour en faire des castrati, des spadones ou des thlibiæ. «Domitien, dit Martial, ne supporta pas de telles horreurs: il empêcha que l’impitoyable libertinage fît une race d’hommes stériles (ne faceret steriles sæva libido viros).» Les odieux auteurs et complices de ces crimes furent condamnés aux mines, à l’exil et souvent à la mort.

Mais, chose étrange, la superstition resta en possession de l’atroce privilége que l’édit impérial refusait aux vendeurs d’esclaves et aux agents de la débauche: les prêtres de Cybèle continuèrent non-seulement à se mutiler eux-mêmes avec des tessons de pot, mais encore ils exercèrent les mêmes violences sur les malheureux enfants qui tombaient entre leurs mains. Ces galli, la plupart vils débauchés perdus de maladies honteuses, s’intitulaient semiviri, et prétendaient sacrifier à leur déesse les restes gangrenés de leur virilité absente. Quand ils n’avaient plus rien à offrir à Cybèle, ils allaient chercher leurs impures offrandes sur le premier venu qui se livrait sans défiance à leur couteau. Martial a mis en vers une aventure qui arriva de son temps et qui témoigne de la farouche superstition des galli. Nous empruntons cette traduction à la grande collection des auteurs latins, publiée par M. Désiré Nisard, professeur à l’École normale: «Tandis que Misitius gagnait le territoire de Ravenne, sa patrie, il joignit en chemin une troupe de ces hommes qui ne le sont qu’à moitié, des prêtres de Cybèle. Il avait pour compagnon de route le jeune Achillas, esclave fugitif, d’une beauté et d’une gentillesse des plus agaçantes. Or, nos castrats s’informent de la place qu’il doit occuper au lit; mais, soupçonnant quelque ruse, l’enfant répond par un mensonge. Ils le croient; chacun va dormir, après boire. Alors la bande scélérate, saisissant un fer, mutila le vieillard couché sur le devant du lit, tandis que le jeune garçon, caché dans la ruelle, était à l’abri de leurs étreintes.» Ces abominables prêtres de Cybèle prenaient part à toutes les infamies du bourg toscan; tous les trafics leur étaient bons, et, toujours pris de vin, toujours furieux, toujours obscènes, ils semblaient avoir fait un culte de la plus sale débauche, et vouloir remplacer la Prostitution des femmes par celle des eunuques. C’est ainsi que Juvénal nous représente le grand spadon (semivir) entrant chez une matrone, à la tête d’un chœur fanatique de galles, armés de tambours et de trompettes. Ce personnage, dont la face vénérable s’est vouée à d’obscènes complaisances (obscœno facies reverenda minori) et qui, dès longtemps, a retranché avec un tesson la moitié de ses parties génitales, porte la tiare phrygienne des courtisanes, et se pique de rivaliser avec celles-ci, en servant à la fois aux plaisirs des deux sexes.

Les sagæ, les magiciennes, les empoisonneuses et tous les auxiliaires féminins de la débauche romaine étaient moins coupables et moins odieuses que ces prêtres hermaphrodites qui déshonoraient la religion païenne.

[CHAPITRE XXII.]

Sommaire.—La débauche dans la société romaine.—Pétrone arbiter.—Aphorisme de Trimalcion.—Le verbe vivere.—Extension donnée à ce verbe par les délicats.—La déesse Vitula.—Vitulari et vivere.—Journée d’un voluptueux.—Pétrone le plus habile délicat de son époque.—Les comessations ou festins de nuit.—Étymologie du mot comessationes.—Origine du mot missa, messe.—Infamies qui avaient lieu dans les comessations du palais des Césars.—Mode des comessations.—Lits pour la table.—La courtisane grecque Cytheris.—Bacchides et ses sœurs.—Reproches adressés à Sulpitius Gallus au sujet de sa vie licencieuse, par Scipion l’Africain.—Le repas de Trimalcion.—Les histrions, les bouffons et les arétalogues.—Les baladins et les danseuses.—Danses obscènes qui avaient lieu dans les comessations, décrites par Arnobe.—Comessations du libertin Zoïle.—Leur description par Martial.—Épisode du festin de Trimalcion.—Services de table et tableaux lubriques.—Ameublement et décoration de la salle des comessations.—Santés érotiques.—Thesaurochrysonicochrysides, mignon du fameux bouffon de table Galba.—Présence d’esprit et cynisme de Galba à un souper où il avait été convié avec sa femme.—Rôles que jouaient les fleurs dans les comessations.—Dieux et déesses qui présidaient aux comessations.—Les lares Industrie, Bonheur et Profit.—Le verbe comissari.—Théogonie des dieux lares de la débauche.—Conisalus, dieu de la sueur que provoquent les luttes amoureuses.—Le dieu Tryphallus.—Pilumnus et Picumnus, dieux gardiens des femmes en couches.—Deverra, Deveronna et Intercidona.—Viriplaca, déesse des raccommodements conjugaux.—Domiducus.—Suadela et Orbana.—Genita Mana.—Postversa et Prorsa.—Cuba Dea.—Thalassus.—Angerona.—Fauna, déesse favorite des matrones.—Jugatinus et ses attributions obscènes.

On ne peut se faire une idée exacte et complète de ce qu’était la débauche dans la société romaine, si l’on détourne la vue des scènes lubriques qui sont peintes avec une sorte de naïveté par l’auteur du Satyricon. Pétrone a représenté fidèlement ce qui se passait tous les jours, presque publiquement, dans la capitale de l’empire, quoiqu’il ait placé à Naples, pour éloigner les allusions, son roman étrange et pittoresque, consacré à l’histoire de la volupté et de la Prostitution sous le règne de Néron. Pétrone était un voluptueux raffiné, excellent juge (d’où son surnom arbiter) en fait de choses de plaisir: il raconte en style fleuri et figuré les plus grandes turpitudes, et l’on doit croire qu’il écrivait d’après ses impressions et ses souvenirs personnels. Il suffirait donc de relever tous les tableaux, tous les enseignements, tous les mystères de libertinage qu’on trouve accumulés dans les fragments de cette composition érotique et sodatique, pour avoir sous les yeux une peinture fidèle de la vie privée des jeunes Romains. La philosophie pratique de ces infatigables débauchés se résumait dans cette sentence de Trimalcion: Vivamus, dum licet esse! C’est-à-dire: «Menons joyeuse vie tant qu’il nous est donné de vivre!» Le verbe vivere avait pris une signification beaucoup plus large et moins spéciale, qu’à l’époque où il s’entendait seulement du fait matériel de l’existence, et où il ne s’appliquait pas encore à un genre de vie plutôt qu’à un autre. Les délicats de Rome (delicati) n’eurent pas de peine à se persuader que ce n’était pas vivre que vivre sans jouissances, et que jouir toujours, c’était vivre réellement, vivere. Les femmes de mœurs faciles, dans la compagnie desquelles ils vivaient de la sorte, ne comprirent pas autrement ce verbe à leur usage, que les philologues accueillaient eux-mêmes avec sa nouvelle acception. Ce fut dans ce sens que Varron employa vivere, quand il dit: «Hâtez-vous de vivre, jeunes filles, vous à qui l’adolescence permet de jouir, de manger, d’aimer et d’occuper le char de Vénus (Venerisque tenere bigas).» Pour mieux constater encore la belle extension du sens de vivere, un voluptueux de l’école de Pétrone écrivit sur le tombeau d’une compagne de plaisir: Dum vivimus vivamus, qu’il est presque impossible de traduire: «Tant que nous vivons, jouissons de la vie.» Au reste, cette vie de jouissances perpétuelles était devenue tellement générale parmi la jeunesse patricienne, qu’on avait jugé nécessaire de lui donner une déesse particulière pour la protéger. Cette déesse, si l’on s’en rapporte à l’étymologie que lui applique Festus, tira son nom Vitula, du mot vita ou de la joyeuse vie à laquelle on la faisait présider. Vitula n’avait sans doute pas d’autre culte que celui qu’on lui rendait, devant l’autel des dieux domestiques, dans le cubiculum ou dans le triclinium, où l’on avait plus d’une occasion de l’invoquer. Grâce à la déesse, on dit bientôt vitulari au lieu de vivere, et nous penchons à supposer que vitulari signifiait vivre couché à table ou dans un lit, aussi paresseusement qu’une génisse (vitula) dans l’herbe des champs.