Les voluptueux, en effet, ne passaient pas leur vie autrement: «Il donnait le jour au sommeil, dit Tacite en parlant de Pétrone le type le plus célèbre de son espèce, il donnait la nuit aux devoirs de la société et aux plaisirs. Il se fit une réputation par la paresse comme d’autres à force de travail. A la différence de tous les dissipateurs qui se font un renom de désordre et de débauche, Pétrone était estimé le plus habile voluptueux.» On est étonné que quelques natures énergiques et actives aient pu mener de front les affaires, l’étude et la politique, avec ces voluptés incessantes qui dévoraient la vie. Quelle liberté d’esprit et d’action pouvaient avoir des hommes qui dormaient et se baignaient le jour, qui la nuit s’épuisaient en orgies effrayantes? Ces festins de nuit, ces soupers, qui se prolongeaient jusqu’au lever du soleil et qui ouvraient carrière aux excès les plus monstrueux, s’appelaient comessationes ou comissationes. Ce mot essentiellement latin, qui ne dérive pas du grec κομειν, nourrir, ni de κομη, chevelure, ni de κομιδη, nourriture, etc., avait été formé de comes, et voulait dire proprement un compagnonnage, une réunion d’amis et de bons compagnons. Nous aurions honte d’avancer ici, avec beaucoup de probabilité, que ce mot impur, toujours pris en mauvaise part, a été la source du mot missa, messe, parce que les premiers chrétiens se rassemblaient la nuit, dans des lieux secrets, pour célébrer les mystères sacrés de leur culte, et pour s’approcher de la sainte table de la communion. Il est certain que les comessations profanes, qui avaient lieu pendant la nuit, et qui admettaient tous les procédés de plaisir, toutes les formes de jouissance, tous les essais de volupté, méritèrent amplement l’horreur qu’elles inspiraient aux hommes sages et aux mères de famille. Ce n’étaient pas seulement des festins succulents et copieux où l’on se gorgeait de viandes et de vins, où l’on ne cessait de manger et de boire que pour tomber ivre mort; c’étaient trop souvent d’affreux conciliabules de débauche, des théâtres et des arènes d’obscénité, d’abominables sanctuaires de Prostitution. On ne saurait énumérer, sans dégoût et sans stupeur, tout ce qui se passait pendant les longues heures nocturnes qui voyaient la comessation se dérouler et s’exalter au milieu des concerts d’instruments, des chants lascifs, des danses obscènes, des propos impudiques, des cris et des rires indécents. Suétone, Tacite, les auteurs de l’Histoire Auguste, mettent en scène à chaque instant les infamies qui avaient lieu dans les comessations du palais des Césars. Cicéron, dans son plaidoyer pour Cœlius, range sur la même ligne les adultères et les comessations (libidines, amores, adulteria, convivia, comessationes). Un honnête homme pouvait s’oublier parfois dans une orgie de ce genre, mais il ne se vantait pas d’y avoir pris part, et il rougissait souvent d’avoir été le spectateur, quelquefois le complice de ces débordements.

La mode des comessations fut contemporaine de l’invasion de la luxure asiatique à Rome, elle commença, dès que les Romains, à l’instar des peuples amollis de l’Orient, se couchèrent sur des coussins et sur des lits pour prendre leur repas. Jusque-là, tout le monde mangeait assis, et même le siége qu’on approchait de la table n’était pas trop moelleux; les femmes elles-mêmes s’asseyaient sur des bancs ou des trépieds de bois. «On les appela siéges (sedes dictæ), dit Isidore dans ses Étymologies, parce que chez les anciens Romains l’usage n’était pas de manger couché, mais de s’asseoir à table; mais bientôt les hommes commencèrent à s’étendre sur des lits devant la table; les femmes seules restaient assises, ce qui faisait dire à Valère-Maxime: «Les mœurs austères, la génération actuelle les conserve plus scrupuleusement au Capitole, lors du repas sacré qui s’y donne en l’honneur de Jupiter, que dans l’intérieur des maisons.» Les femmes qui se permettaient d’imiter les hommes en se couchant à table, faisaient acte d’impudicité et témoignaient par là qu’elles ne s’arrêtaient pas à cet oubli des convenances. Dans le joyeux souper où Cicéron ne dédaigna pas de prendre place à côté de la courtisane grecque Cythéris, cette belle précieuse ne fit aucune simagrée pour se mettre sur un lit d’ivoire, sans prétendre à la tenue grave et décente d’une matrone qui se fût assise et qui n’eût pas même osé s’appuyer sur le coude. Plaute nous montre aussi d’autres courtisanes, Bacchides et ses sœurs, occupant un seul lit à table. Quelquefois, un même lit recevait deux convives de sexes différents, et dans ce cas, ils étaient placés, tantôt l’un contre l’autre, mais échelonnés, pour ainsi dire, de manière que l’un avait la tête appuyée sur la poitrine de l’autre; tantôt étendus face à face, chacun dans un sens opposé, mais tous deux si rapprochés l’un de l’autre, qu’ils auraient pu manger dans la même assiette. On voyait ainsi l’amant et la maîtresse, le giton et son maître, soupant côte à côte et se disputant les morceaux jusque sur les lèvres. Souvent aussi, la femme ou l’adolescent était accroupi derrière l’homme qui occupait le devant du lit, et qui avait soin que les mets et le vin arrivassent en abondance à sa compagne mâle ou femelle: celui ou celle qui se déshonorait en acceptant le partage d’un lit de festin, prenait donc place au fond ou au milieu de ce lit surchargé de coussins moelleux, et cela se nommait accumbere interior, c’est-à-dire se coucher dans l’intérieur du lit. Quelques scoliastes ont pensé cependant qu’il fallait lire inferior, et que ce mot faisait allusion à la position inférieure que prenait la courtisane ou le cinæde en appuyant sa tête sur le sein de son amant (in gremio amatoris): «Celui qui tous les jours se parfume et s’ajuste devant un miroir, dit un jour amèrement Scipion l’Africain à Sulpitius Gallus en lui reprochant la mollesse efféminée de ses mœurs, celui qui se rase les sourcils, qui s’arrache les poils de la barbe, qui s’épile les cuisses; qui, dans sa jeunesse, vêtu d’une tunique à longues manches, occupait dans les repas le même lit que son corrupteur; celui qui n’aime pas seulement le vin, mais aussi les garçons, doutera-t-on qu’un pareil homme n’ait fait tout ce que les cinædes ont l’habitude de faire?» Aulu-Gelle, qui rapporte ces paroles de Scipion l’Africain, nous apprend que la tunique à la syrienne, chiridota, dont les manches couvraient tout le bras et tombaient sur la main jusqu’au bout des doigts, était le vêtement ordinaire des efféminés dans les comessations, où ils abdiquaient absolument tous les caractères de leur sexe.

Il faut lire dans Pétrone la description du repas de Trimalcion, pour se représenter les épisodes multipliés d’une orgie qui durait une nuit entière. On ne mangeait pas, on ne buvait pas sans interruption; il y avait des intermèdes de plusieurs sortes: d’abord, les conversations provocantes, obscènes ou voluptueuses; puis, la musique, le chant, la danse et les divertissements de toute espèce; après ou même pendant ces intermèdes, tous les désordres que l’ivresse ou la luxure pouvait inventer. On était bientôt las des histrions (mimi), qui jouaient des pantomimes ou qui récitaient des vers; des bouffons et des aretalogues (aretalogi), qui dissertaient sur des sujets comiques; on n’écoutait plus qu’avec distraction, et les yeux, obscurcis par les fumées de Bacchus, commençaient à se fermer. Mais tout à coup les baladins et les danseuses venaient ranimer l’attention des convives fatigués, en éveillant leurs sens. Ces danseuses, la plupart venues d’Asie ou d’Égypte, n’étaient autres que ces almées qui ont conservé dans l’Inde la tradition de l’antique volupté; elles se présentaient nues, sinon couvertes de voiles dorés ou argentés, qui entouraient leur nudité comme d’un voile diaphane; c’est ce que Pétrone appelait se vêtir d’air tissu (induere ventum textilem) et se montrer nue sous des nuages de lin (prostare nudam in nebula linea). Les baladins n’étaient pas vêtus plus décemment et ils étalaient leurs membres nus, frottés d’huile odorante, tout chargés d’anneaux et de grelots dorés. Ces baladins représentaient des pantomimes, faisaient des sauts périlleux, des grimaces et des tours de force extraordinaires; ils n’oubliaient jamais, dans leurs poses, de faire saillir toutes les formes, tous les muscles de leur corps; ils accompagnaient leurs mouvements, des gestes les plus indécents; ils donnaient à leur bouche une expression obscène qu’ils complétaient par le jeu rapide de leurs doigts (micatio digitum) à la manière des Étrusques; ils échangeaient ainsi des signes muets, qui avaient toujours quelque rapport plus ou moins direct avec l’acte honteux (turpitudo), et quelquefois enflammés de luxure, excités par les applaudissements des convives, ils passaient des gestes aux faits et se livraient d’impurs combats, en imitant les turpitudes des faunes, qu’on voit sur les vases peints de l’Étrurie. Quant aux danseuses, elles exécutaient des danses qu’un Père de l’Église chrétienne, Arnobe, a décrites dans son livre contre les Gentils: «Une troupe lubrique formait des danses dissolues, sautait en désordre et chantait, tournait en dansant, et à certaine mesure, soulevant les cuisses et les reins, donnait à ses nates et à ses lombes un mouvement de rotation qui aurait embrasé le plus froid spectateur.» Le jésuite Boulenger ne craint pas de dire que ce tressaillement obscène et ces ondulations des reins communiquaient à tous les convives une amoureuse démangeaison (modo nudæ, et fluctuantibus lumbis obsceno motu, pruriginem spectantibus conciliabant).

Martial nous a laissé une esquisse des comessations d’un libertin qu’il nomme Zoïle: cette esquisse, quoique bien affaiblie dans la traduction classique, qui a été publiée récemment par les soins de M. D. Nisard, est encore plus latine que toutes les descriptions dont nous pourrions charger un tableau de fantaisie: «Quiconque peut être le convive de Zoïle peut souper aussi avec les mérétrices du Summœnium et boire de sang-froid dans le bidet ébréché de Léda. Je prétends même qu’il serait chez elles plus proprement et plus décemment. Vêtu d’une robe verte, il est étendu sur le lit dont il s’est emparé le premier: il foule des coussins de soie écarlate, et pousse, à droite et à gauche, avec les coudes, ses voisins de table. Dès qu’il est repu, un de ses gitons, averti par ses hoquets, lui présente des coquillages roses et des cure-dents de lentisque. S’il a chaud, une concubine, couchée nonchalamment sur le dos, le rafraîchit doucement à l’aide d’un éventail vert, tandis qu’un jeune esclave chasse les mouches avec une branche de myrte. Une masseuse (tractatrix) lui passe avec rapidité la main sur le corps et palpe avec art chacun de ses membres. Quand il fait claquer ses doigts, un eunuque, qui connaît ce signal et qui sait solliciter avec adresse l’émission des urines, dirige la mentule ivre de son maître, qui ne cesse de boire (domini bibentis ebrium regit penem). Cependant celui-ci, se penchant vers la troupe des esclaves rangés à ses pieds, parmi de petites chiennes qui lèchent des entrailles d’oie, partage entre ses valets de palestre des rognons de sanglier, et donne des croupions de tourterelles à son camarade de lit (concubino). Et tandis qu’on nous sert du vin des coteaux de Ligurie ou du mont enfumé de Marseille, il distribue à ses bouffons le nectar d’Opimius dans des fioles de cristal et dans des vases murrhins. Lui-même, tout parfumé des essences de Cosmus, il ne rougit pas de nous partager dans une coquille d’or la pommade dont se servent les dernières prostituées. Succombant enfin à ses libations multipliées, il s’endort. Quant à nous, nous restons couchés sur nos lits, et, silencieux par ordre, tandis qu’il ronfle, nous nous portons des santés par signes.» Pétrone, dans son festin de Trimalcion, nous montre un autre coin du sujet, les désordres des femmes entre elles dans les comessations: «Fortunata, femme de Trimalcion, arriva donc, la robe retroussée par une ceinture verte de manière à laisser voir en dessous sa tunique cerise, ses jarretières en torsades d’or et ses mules dorées. S’essuyant les mains au mouchoir qu’elle portait au cou, elle se campe sur le lit de la femme d’Habinnas, Scintilla, qui bat des mains et qu’elle embrasse..... Ces deux femmes ne font que rire et confondre leurs baisers avinés, et Scintilla proclame son amie la ménagère par excellence, et l’autre se plaint des mignons et de l’insouciance maritale. Tandis qu’elles s’étreignent de la sorte, Habinnas se lève en tapinois, saisit Fortunata par les pieds, qu’elle tient étendus, et la culbute sur le lit (pedesque Fortunatæ porrectos super lectum immisit). Ah! ah! s’écrie-t-elle en sentant sa tunique glisser sur ses genoux; et se rajustant au plus vite, elle cache dans le sein de Scintilla un visage que la rougeur rend plus indécent encore.»

Les comessations empruntaient, d’ailleurs, les caractères les plus variés à l’imagination du prodigue débauché qui donnait la fête et elles reflétaient plus ou moins les goûts et les habitudes du maître du logis. Mais elles avaient toujours pour objet principal d’exciter au plus haut degré les sens des convives et de les entraîner à d’incroyables excès. Ainsi, quelquefois tout le service de table était une provocation effrontée à l’acte de nature, et de quelque côté que les yeux se fixassent, ils ne rencontraient que des images voluptueuses ou obscènes. Les murailles étaient couvertes de peintures, dans lesquelles l’artiste avait reproduit sans voile toutes les inventions du génie vénérien: «Le premier, dont la main peignit des tableaux obscènes, s’écrie le tendre Properce, et celui qui suspendit ces honteuses images dans une maison honnête, celui-là corrompit l’innocence des regards de la jeunesse et ne voulut pas qu’elle restât novice aux désordres qu’il lui apprenait ainsi: qu’il gémisse à jamais de son art, le peintre qui reproduisit aux yeux ces luttes amoureuses dont le mystère fait tout le plaisir!» Ces peintures évoquaient de préférence les scènes les plus monstrueuses de la mythologie; Pasiphaé et le taureau, Léda et le cygne, Ganymède et l’aigle, Glaucus et les cavales, Danaé et la pluie d’or. Dans ces sujets consacrés, l’artiste avait cherché à traduire, sous des noms de dieux et de déesses, les grossières et matérielles sensations que les poëtes de l’amour s’étaient plu à décrire: c’était ordinairement le poëme infâme d’Éléphantis, qui fournissait les postures et les couleurs à ces épisodes mythologiques. L’ameublement de la salle et sa décoration se trouvaient souvent d’accord avec les peintures: des danses de satyres, des bacchanales, des bergeries érotiques couraient en bas-relief autour des corniches; des statues de bronze et de marbre mettaient encore aux prises les satyres avec des nymphes, ces victimes éternelles de l’incontinence des demi-dieux bocagers; les lits, les tables, les siéges avaient des pieds de bouc et des têtes de bouc pour ornements, comme par allusion au fameux vers des bucoliques de Virgile: tuentibus hircis. Les lampes suspendues au plafond, les candélabres placés sur la table du souper, rappelaient par quelque forme ithyphallique, souvent plaisante et ingénieuse, le but principal de la réunion. Ici, c’est un Amour chevauchant (equitans) sur un phallus énorme pourvu d’ailes ou de pattes; là, ce sont des oiseaux, des tourterelles becquetant un priape; ailleurs, une guirlande formée avec les attributs du dieu de la génération; ailleurs, des animaux, des plantes, des insectes, des papillons, qui participent à cette forme hiératique. Quant aux coupes, aux amphores, aux ustensiles de table, qu’ils soient en verre, en terre cuite ou en métal, ils ont pris, pour ainsi dire, la livrée générale et ils se rapprochent de près ou de loin, par leur configuration, de l’emblème indécent qui préside à la comessation. Voilà pourquoi Juvénal nous montre un comissator buvant dans un priape de verre (vitreo bibit ille priapo). C’est là ce que Pline appelle gravement: boire en commettant des obscénités, bibere per obscenitates. Le pain qu’on mangeait dans ces repas libidineux n’avait garde d’adopter une figure plus honnête que celle des vases à boire: les coliphia et les cunni siliginei, en pure farine de froment, se succédaient sous la dent des convives, qui n’avaient bientôt plus une pensée étrangère au dieu de la fête: «Vous savez, aurait pu leur dire l’hôte de la comessation en se servant des propres paroles de la Quartilla de Pétrone, vous savez que la nuit tout entière appartient au culte de Priape.» (Sciatis Priapi genio pervigilium deberi.)

On comprenait dans ce culte les santés érotiques que chacun portait à son tour durant ces interminables orgies. On buvait presque toujours à l’heureux succès des amours et aux grands exploits des amants. On vidait autant de coupes qu’il y avait de lettres dans le nom de la personne aimée. Martial parle de cet usage général, dans une de ses plus jolies épigrammes: «Buvons cinq coupes à Névia, sept à Justine, cinq à Lycas, quatre à Lydé, trois à Ida; sablons le falerne autant de fois qu’il y a de lettres dans le nom de chacune de ces dames. Mais, puisque aucune d’elles ne vient, Sommeil, viens à moi.» Un bouffon de table, le fameux Galba, qui se chargeait d’égayer tous les soupers auxquels on l’invitait, proposa une santé à son mignon, dont le nom, disait-il, avait de quoi enivrer tous les dieux de l’Olympe; en effet, il eût fallu boire vingt-sept fois de suite, car il avait donné à cet esclave favori le nom célèbre forgé par Plaute pour caractériser un avare: Thesaurochrysonicochrysides. On ne pourrait dire si ce fut dans le même souper, que Galba fit preuve d’une présence d’esprit et d’un cynisme remarquables. Il avait été convié avec sa femme, qui était fort belle et de mœurs très-complaisantes. Le maître de la maison avait fait placer la dame auprès de lui, et sur la fin du repas, quand tous les convives se furent endormis sous les lourds pavots de Bacchus, il se rapprocha de cette dormeuse et fit tout ce qui était nécessaire pour l’éveiller. Elle ne s’éveilla pourtant pas et se livra sans résistance. Scurra ne dormait pas davantage, quoiqu’il fît semblant, et il laissait le champ libre à son Mécène, lorsqu’un esclave, se fiant à ce sommeil simulé, se glissa près du lit de Galba et se mit à boire dans son verre: «Je ne dors pas pour tout le monde!» s’écrie le bouffon en arrachant l’oreille du fripon. Dans ces orgies nocturnes tout servait de prétexte à de nouvelles santés et à de nouveaux coups de vin, qui étaient souvent les échos ou les présages des combats amoureux du lendemain ou de la veille. On comptait aussi le nombre de ces combats par les couronnes de fleurs qu’on déposait devant une statuette d’Hercule, de Priape ou de Vénus. Les couronnes de fleurs jouaient un grand rôle dans toutes les circonstances où l’ivresse du vin et des sens avait besoin à la fois d’un aiguillon et d’un préservatif: l’odeur des fleurs tempérait les fumées du jus de la vigne, et, en même temps, elle exaltait les inspirations du plaisir. Pline assure que les grands buveurs, en se couronnant de fleurs odorantes, se délivraient des éblouissements et des pesanteurs de tête. Il n’y avait donc pas d’orgie sans couronnes sur les têtes, sans fleurs jonchant la table et le plancher. On jugeait à la beauté et à l’abondance des couronnes la libéralité et le bon goût du comissator. Le lendemain d’un souper, les courtisanes et les enfants meritorii, qui y avaient assisté, envoyaient leurs couronnes flétries et brisées à leurs lénons, pour témoigner qu’ils avaient bien fait leur devoir (in signum paratæ Veneris, dit un vieux commentateur d’Apulée).

Enfin, ces comessations et les actes honteux qu’elles favorisaient, se plaçaient, néanmoins, sous les auspices de certains dieux, de certaines déesses, qui avaient été détournés, pour cet objet, de leurs attributions décentes, ou qui étaient nés en pleine orgie d’une débauche d’imagination religieuse. Au festin de Trimalcion, deux esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle et posent sur la table les lares du logis, tandis qu’un troisième esclave, tenant une patère de vin, fait le tour de la table en criant: Soyez nos dieux propices. Ces lares se nomment Industrie, Bonheur et Profit. Mais Pétrone passe sous silence les véritables divinités qui présidaient à ces repas nocturnes et qui y prenaient part à différents titres. C’était d’abord, et avant tous, Comus, qui retrouvait en partie son nom dans ces comessations joyeuses, préparées et célébrées sous ses auspices: il était représenté jeune, la face enluminée, le front couronné de roses. Son nom avait été formé du mot comes, compagnon, qui eut naturellement son verbe comissari, faire bonne chère entre compagnons. La jeunesse libertine, qui s’en allait, la nuit, avec des torches et des haches briser les portes et les fenêtres des courtisanes, invoquait Comus et se vantait de s’enrôler sous ses étendards bachiques; mais cette milice turbulente, que l’édile condamnait à l’amende et même au fouet, ne trouvait pas d’excuse dans la mauvaise réputation du dieu qu’elle avait pris pour chef. Vénus, Hercule, Priape, Isis, Hébé et Cupidon étaient aussi les dieux tutélaires des comessations. Cupidon, qui différait de l’Amour, fils de Vénus et de Mars; Cupidon, que saint Augustin déifie avec le titre de Deus copulationis, était fils du Chaos et de la Terre, selon Hésiode; de Vénus et du Ciel, selon Sapho; de la Nuit et de l’Éther, suivant Archésilaüs; de la Discorde et du Zéphire, selon Alcée; il régnait surtout à la fin des soupers. Hébé, qui versait le nectar et l’immortalité aux convives de l’Olympe, devait avoir quelque indulgence pour les mortels réunis à table. Isis, que les impies avaient surnommée la déesse (præfecta) tutélaire des mérétrices et des lénons, passait pour la meilleure conseillère des deux amours. Vénus, Priape et Hercule aidaient Isis dans la protection qu’elle octroyait aux amants. C’était Vénus Volupia, Pandemos et Lubentia; c’était Hercule Bibax, Buphagus, Pamphagus, Rusticus; c’était Priape, le dieu de Lampsaque, Pantheus, l’âme de l’univers.

A côté de ces grands dieux qui avaient place dans le Panthéon du paganisme et qui ne présidaient aux festins que par complaisance, il y avait un cortége de petits dieux obscurs, qui n’avaient pas de temple au soleil et qui n’eussent pas osé figurer ailleurs que sur l’autel des lares du logis. Ces dieux-là ne devaient souvent leur existence fugitive qu’à une boutade d’ivrogne, à une fantaisie d’amant. Quant à leur figure, elle était ce que pouvait la faire le bon plaisir du fabricant, qui puisait dans ses propres idées la physionomie et les attributs de ces petites divinités, la plupart grotesques, ridicules et hideuses. Il faudrait d’immenses recherches archéologiques pour recomposer la théogonie des dieux lares de la débauche. Le premier qui s’offre à nous, c’est Conisalus d’origine athénienne, diminutif de Priape, et présidant à la sueur (Κονισαλος) que provoquent les luttes amoureuses. On le représentait sous la forme d’un phallus monté sur des pieds de bouc et ayant une tête de faune cornu. Le dieu Tryphallus, à qui l’on s’adressait dans les entreprises difficiles, n’était qu’un petit bout d’homme qui portait un penis aussi haut que son bonnet, et qui avait l’air de le tenir comme un épieu. Pilumnus et Picumnus, dieux gardiens des femmes en couches, étaient également armés par la nature. Le premier, dont le nom dérivait de pilum, pilon, suivant saint Augustin, personnifiait une obscénité; Picumnus, frère du précédent, avait le nom et la figure d’un pivert, oiseau à long bec qui creuse les troncs d’arbre pour y cacher son nid. Trois déesses infimes: Deverra, Deveronna et Intercidona, auxquelles se recommandaient aussi les femmes enceintes, n’étaient pas indifférentes dans les mystères de l’amour: Intercidona tenait une cognée; Deverra, des verges; Deveronna, un balai. Viriplaca, déesse des raccommodements conjugaux, avait paru assez utile aux Romains pour qu’on lui accordât les honneurs d’une chapelle à Rome; mais elle était adorée surtout dans l’intérieur du ménage, et c’était devant sa statue que se terminaient les querelles d’époux et d’amants, sans qu’ils eussent besoin d’aller sur le mont Palatin chercher la protection de cette conciliante déesse: on ignore entièrement quelle était sa figure allégorique. Le dieu Domiducus, qui accompagnait les épouses à la demeure de leurs époux, rendait le même service aux maîtresses et aux mignons. On croit qu’il faut reconnaître ce dieu complaisant dans une petite statuette de bronze, qui représente un villageois vêtu d’une cape à cuculle, sous laquelle sa tête est entièrement cachée; cette cape mobile se lève et laisse voir un priape à jambes humaines. La déesse Suadela, dont la mission était de persuader; la déesse Orbana, qui avait les orphelins sous sa garde; la déesse Genita-Mana, qui devait empêcher que les enfants naquissent difformes et contrefaits; les déesses Postversa et Prorsa, qui veillaient à la position du fœtus dans le ventre de sa mère; la déesse Cuba-Dea, qui s’intéressait à quiconque était couché; le dieu Thalassus ou Thalassio, qui avait dans son domaine le lit et tout ce qu’il comprenait; une foule d’autres dieux et déesses recevaient des offrandes et des invocations, lorsque les voluptueux croyaient avoir besoin de leur aide. Angerona, placée à côté de Vénus-Volupia, ordonnait le silence en mettant le doigt dans sa bouche; et Fauna, la déesse favorite des matrones, était là pour couvrir d’un voile discret tout ce qui devait n’être pas vu par des profanes. Enfin, s’il y avait union des deux sexes et accomplissement des lois naturelles, on versait du vin sur la face obscène du dieu Jugatinus: «Quum mas et fœmina conjunguntur, dit Flavius Blondus dans son livre de Rome triomphante, adhibetur deus Jugatinus.» Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, restreint les attributions de Jugatinus à l’assistance des époux dans l’œuvre du mariage.

[CHAPITRE XXIII.]