Sommaire.—Le peuple romain, le plus superstitieux de tous les peuples.—Les libertins et les courtisanes, les plus superstitieux des Romains.—Clédonistique de l’amour et du libertinage.—Fâcheux présages.—Pourquoi les paroles obscènes étaient bannies même des réunions de débauchés et de prostituées.—L’urinal ou pot de chambre.—Périphrase décente que les Romains employaient pour le désigner.—Signe adopté pour demander l’urinal dans les comessations.—Présages que les Romains tiraient du son que rendait l’urine en tombant dans l’urinal.—Matula, matella et scaphium, usage respectif de chacun de ces vases urinatoires.—Double sens obscène du mot pot de chambre.—Étymologie de matula.—Périphrases honnêtes employées par Sénèque pour désigner l’urine.—Sens figuré et obscène que prenait le mot urina.—Présages urinatoires dans les comessations.—Hercule Urinator.—Présages des ructations.—Rots de bon et de mauvais augure.—Crepitus, dieu des vents malhonnêtes.—Esclave chargé d’interpréter les rots des convives.—Le petit dieu Pet.—Son origine égyptienne.—Honneurs décernés par les Romains au dieu Pet sous le nom de dieu Ridicule.—Présages tirés du son du pet.—Origine de la qualification de vesses, donnée aux filles dans le langage populaire.—Présages tirés de la sternutation.—L’oiseau de Jupiter Conservateur.—Le démon de Socrate.—Jupiter et Cybèle, dieux des éternuments.—Heureux pronostics attribués aux éternuments dans les affaires d’amour.—Acmé et Septimius.—Les tintements d’oreilles et les tressaillements subits, regardés comme présages malheureux.—La droite et la gauche du corps.—Présages résultant de l’inspection des parties honteuses.—Présages tirés des bruits extérieurs.—Le craquement du lit.—Lectus adversus et lectus genialis.—Le Génie cubiculaire.—Le pétillement de lampe.—Habileté des courtisanes à expliquer les présages.—Présages divers.—Le coup de Vénus.—Présages heureux ou malheureux, propres aux mérétrices.—L’empereur Proculus et les cent vierges Sarmates.—Rencontre d’un chien.—Rencontre d’un chat.—Superstitions singulières du peuple de Vénus.—Jeûnes et abstinence de plaisir que s’imposaient les matrones en l’honneur des solennités religieuses.—Privations du même genre que s’imposaient les débauchés et les courtisanes.—Vœu à Vénus.—Moyen superstitieux employé par les Romains pour constater la virginité des filles.—Offrande à la Fortune Virginale des bouts de fil qui avaient servi dans cette occasion.—Offrande des linges maculés et des noix.—La noix, allégorie du mariage.

Le peuple romain était le plus superstitieux de tous les peuples, et, chez lui, les plus superstitieux furent les hommes et les femmes qui, par goût, par habitude ou par profession, s’amollissaient le corps et l’âme dans les arts de la débauche (stupri artes) et dans tous les égarements des mœurs. On comprend que la crainte des dieux et la préoccupation de l’avenir troublaient, au milieu de leurs orgies, ces libertins, dont la conscience ne s’éveillait que de loin en loin et comme par hasard; on comprend que ces êtres mercenaires, qui trafiquaient honteusement d’eux-mêmes, et qui attendaient de cet horrible trafic un lucre quotidien, s’inquiétaient de savoir si le jour ou la nuit leur serait propice, et si le sort leur enverrait quelque chance favorable. Quant aux amants, ils avaient sans cesse à prévoir dans le vaste champ de leurs soucis et de leurs espérances; ils se forgeaient mille chimères, et ils avaient besoin, à tout moment, de se créer une sécurité ou bien une anxiété, également factices, pour donner satisfaction à la pensée dominante qui les tourmentait. De là, cette continuelle observation des présages, cette constante recherche des moyens de connaître et de diriger la destinée, cette passion fanatique pour toutes les sciences occultes et ténébreuses. Ce qu’on peut nommer le monde de l’amour, à Rome, n’avait qu’une religion, la superstition la plus crédule et la plus active; mais cette superstition, dans ce monde de jouissances sensuelles et de désordres sans nom, offrait des caractères bien différents de ceux de la superstition générale, qui ne rapportait pas à l’amour et au libertinage les auspices, les horoscopes, les sorts et les maléfices. Tous les Romains, depuis les enfants jusqu’aux vieillards, les femmes ainsi que les hommes, les plus sages comme les plus simples, étaient également sensibles aux présages, et subordonnaient à ces présages, bons ou mauvais, les moindres actions de leur vie. Les personnes qui faisaient de la volupté leur plus grande affaire, avaient encore plus de susceptibilité vis-à-vis de ces prétendus avertissements de la destinée. La connaissance et l’appréciation des présages formaient un art véritable, qui avait ses règles et ses principes; on le nommait clédonistique (cledonistica), et, dans cette science, pleine de nuances imperceptibles, le chapitre des amours était plus long et plus détaillé que tous les autres.

C’était fâcheux présage que de prononcer ou d’entendre des paroles obscènes; voilà pourquoi ces paroles étaient bannies même des réunions de débauchés et de prostituées, suivant un proverbe, qu’on retrouverait dans tous les temps et chez tous les peuples: «Faire est bon, dire est mauvais.» On n’avait donc garde d’être scrupuleux sur les actes; mais on évitait avec soin de les exprimer en paroles; on ne les qualifiait pas, on ne les nommait pas. Plaute dit, dans sa comédie de la Servante (Casina): «Proférer des discours obscènes, c’est porter malheur à celui qui les écoute.» (Obscenare, omen alicui vituperare). Lucius Accius avait dit aussi, dans sa tragédie d’Œnomaüs: «Allez sur le champ et publiez par la ville, avec le plus grand soin, que tous les citoyens qui habitent la citadelle, pour appeler la faveur des dieux par d’heureux présages, aient à écarter de leur bouche toute parole obscène (ore obscena segregent).» Il est donc bien certain que les plus viles pierreuses, que les plus infâmes mascarpiones, que les plus effrontés libertins s’abstenaient des obscénités orales; mais ils se dédommageaient par les gestes qui avaient à Rome tant d’éloquence, et qui composaient un si riche vocabulaire muet. On avait une telle horreur des mots obscènes, des expressions de mauvais augure, qu’on ne prononçait jamais le mot urinal ou pot de chambre (vas urinarium), et que les médecins eux-mêmes employaient une périphrase décente pour parler de l’urine (urina), qui ose pourtant se glisser dans les épigrammes de Martial. Dans les comessations où le vase urinaire jouait un rôle obligé, les convives, qui s’en servaient à table et sous les yeux de tous, le demandaient à l’esclave par un claquement de doigts (digiti crepitantis signa). Quelquefois, on faisait craquer un doigt, dans son articulation, en le tirant avec intelligence, quand on ne voulait pas attirer l’attention des voisins, et que l’esclave pouvait voir ce signe, qui ne produisait qu’un très-léger bruit. Puis, en satisfaisant ce besoin naturel (urinam solvere, dit Pline), on prenait garde de donner un présage par le bruit de l’urine frappant les parois du vase: ce présage, suivant le son, qu’elle rendait en tombant, pouvait être interprété de diverses manières. Juvénal nous représente avec mépris un riche gourmand qui se réjouit d’entendre résonner le vase d’or sous le jet de son urine. Ce vase, que Plaute se permet de nommer souvent dans ses comédies pour faire rire la populace romaine, se nommait matula, matella et scaphium. Ce dernier était surtout destiné aux femmes, qui le cachaient aux yeux de leurs maris et de leurs amants: on n’est pas d’accord sur la forme du scaphium, qui fut sans doute souvent obscène et ithyphallique. Quant à la matula, c’était un énorme bassin de métal, sur l’orifice duquel on pouvait s’asseoir et qui tenait lieu de garde-robe. La matella, au contraire, ne servait qu’à des usages portatifs, et n’offrait qu’une médiocre capacité, qu’un bon buveur (compotator) remplissait plusieurs fois dans le cours d’un souper. Les lexicographes ne font pas de distinction entre ces trois sortes de vases, lorsqu’ils disent pour toute définition: «Le vase dans lequel nous nous soulageons la vessie, s’appelle tantôt matella et tantôt scaphium.» Le nom de ce vase s’employait au figuré, avec un sens obscène qui, chose remarquable, a passé dans toutes les langues modernes. Plaute avait accusé très-nettement cette image impure, quand il dit dans sa Mostellaria: «Par Hercule! si tu ne me donnes pas le pot, je me servirai de toi (tam Hercle! ego vos pro matula habebo, nisi matulam datis).» Perse, par une autre allusion, emploie aussi au figuré le mot matula dans le sens de stupide, parce que le pot de chambre reçoit tout et se plaint à peine: Numquam ego tam esse matulam credidi («Je n’ai jamais cru que je fusse aussi pot de chambre!» pour traduire littéralement avec l’esprit de notre langue). Pour ce qui est de l’étymologie de matula, il faudrait sans doute la chercher dans mentula. L’urine, que Sénèque désigne par des périphrases honnêtes (aqua immunda, humor obscenus), était aussi matière à présages, selon qu’elle jaillissait roide, sans intermittence, par filets, par saccades ou par nappes. Une évacuation abondante et facile de ce liquide obscène, avant un sacrifice à Vénus, annonçait l’heureux accomplissement de ce sacrifice, dans lequel le mot urina prenait un nouveau sens figuré et plus obscène encore. Juvénal est bien près de lui donner ce sens, lorsqu’il dit qu’à la vue des danses lascives de l’Espagne, la volupté s’insinue par les yeux et les oreilles, et met en ébullition l’urine que renferme la vessie: Et mox auribus atque oculis concepta urina movetur.

Ces présages urinatoires se produisaient surtout dans les comessations, où retentissait à chaque instant le claquement d’un doigt impatient, et où l’on apportait parfois sur la table une statuette d’Hercule urinator, pour détendre les reins et calmer la vessie des convives. On n’attachait pas moins d’importance aux présages des ructations, que nous nommons des rots dans la langue triviale où cette incongruité a été reléguée. Les Romains, les gros mangeurs surtout ne pensaient pas comme nous là-dessus. Il y avait des rots de bon augure, que tous les convives applaudissaient; il y en avait aussi qui suffisaient pour assombrir et déranger un repas. Nous serions en peine aujourd’hui de définir quels étaient les rots de bon et de mauvais présage; mais, dans aucun cas, le ructus ne passait pas pour un manque de savoir-vivre. On n’imposait nulle contrainte à ces bruyantes et désagréables explosions d’un orage de l’estomac, puisqu’on avait divinisé, sous le nom de crepitus, ces vapeurs, ces vents intérieurs, qui s’échappaient avec éclat par la bouche ou par le fondement. Cicéron, dans ses Lettres familières, ne rougit pas de vanter la sagesse des stoïciens qui prétendaient que les plaintes du ventre et de l’estomac ne doivent pas être comprimées (stoici crepitus aiunt æque liberos ac ructus esse oportere). Les anciens avaient, à cet égard, des idées bien différentes des nôtres. Ils jugeaient en bien ou en mal les bruits des rots, et ils en tiraient des augures, avec une imperturbable gravité. Il fallait être Romain pour ne pas s’enfuir à ce vers d’une comédie de Plaute: Quid lubet? Pergin’ ructare in os mihi? «Plaît-il? Continueras-tu à me roter dans la bouche!» L’interlocuteur répond à cette vilenie: «Roter me semble très-doux, ainsi et toujours.» (Suavis ructus mihi est, sic et sine modo.) Dans les repas de nuit, les convives chargés de nourriture et de boisson, se renvoyaient de l’un à l’autre les rots, et un esclave se trouvait là exprès pour en noter les présages. Chaque ructator savait à point nommé si les destins lui étaient favorables, et s’il n’aurait pas quelques contrariétés dans ses affaires d’amour: «Il y a là sans cesse un complaisant prêt à crier merveille, dit Juvénal, si l’amphitryon a bien roté (si bene ructavit), s’il a pissé droit (si rectum minxit), si le bassin d’or a résonné en recevant son offrande.»

On attachait bien d’autres présages, généralement propices, à l’émission des flatus qui se révélaient à l’ouïe ou à l’odorat; non-seulement on était plein d’indulgence réciproque pour ces accidents que le bruit ou l’odeur trahissait d’ordinaire, mais encore on s’applaudissait mutuellement de n’avoir pas mis d’obstacle aux volontés de la nature et de ce dieu omnipotent qu’on appelait Gaster. Chaque fois qu’un crepitus se faisait entendre, les assistants se tournaient vers le midi ou l’auster, patrie des vents, gonflaient leurs joues et faisaient mine de souffler en serrant les lèvres comme un Zéphyr. Ce n’était que dans les assemblées sérieuses ou religieuses, que l’on devait imposer silence à son derrière et tenir closes les outres de l’Éole indécent. Mais partout ailleurs, et surtout à table, liberté entière et indulgence absolue. «Quand nous restons au logis, au milieu des esclaves et des servantes, disait Caton, si quelqu’un d’entre eux a peté sous sa tunique, il ne me fait aucun tort; s’il arrive qu’un esclave ou une servante se permette de faire pendant son sommeil ce qu’on ne fait pas en compagnie, il ne me fait pas de mal.» Le petit dieu Pet figurait dans toutes les comessations sous la figure d’un enfant accroupi, qui se presse les flancs et qui paraît être dans l’exercice de ses fonctions divines. Ce dieu-là avait été imaginé par les Égyptiens, qui, ce semble, avaient grand besoin de l’invoquer souvent. «Les Égyptiens, dit Clément d’Alexandrie, tiennent les bruits du ventre pour des divinités» (Ægyptos crepitus ventri pro numinibus habent); mais, suivant un commentateur, il s’agirait plutôt ici des murmures d’intestins, que l’on nomme borborygmes dans le langage technique. Saint Jérôme est plus explicite, en disant qu’il ne parlera pas du pet, qui est un culte chez les Égyptiens (taceam de crepitu ventris inflati, quæ pelusiaca religio est). Saint Césaire, dans ses Dialogues, ajoute même que ce culte inspirait une sorte de fanatisme aux païens qui le pratiquaient: Nisi forte de ethnicis Ægyptiis loquamur, qui flatus ventris non sine furore quodam inter deos retulerunt. Enfin, Minutius Félix ne veut certainement pas plaisanter, en avançant que les Égyptiens redoutent moins Sérapis que les bruits qui sortent des parties honteuses du corps (crepitus per pudenda corporis emissos). Tout Égyptien qu’il fût, le dieu Pet s’était naturalisé chez les Romains, qui lui donnaient une place honorable sur l’autel des dieux lares. Ils lui avaient même décerné les honneurs d’une chapelle, hors des murs, près de la source d’Égérie; mais ils l’adoraient en public sous le nom du dieu Ridicule et sous la forme d’un petit monstre malin, représenté dans la posture qui convenait le mieux à ses faits et gestes. Le présage résidait dans le son du pet (peditum, comme l’appelle Catulle) plutôt que dans son odeur; car la clédonistique s’attachait de préférence aux bruits. Il paraît cependant que les femmes ne se permettaient pas ce genre de liberté, et qu’elles se refusaient ainsi à fournir des présages de leur cru; car Apulée parle d’une figue dont les femmes s’abstenaient, parce qu’elle cause des flatuosités (quia pedita excitat). Les femmes évitaient donc avec précaution de faire entendre les esprits de leur ventre, qui parfois rompaient toute barrière dans les convulsions du plaisir: le présage devenait alors plus significatif. Lorsque, par aventure, ces esprits avaient annoncé une grossesse, le bruit promettait un enfant mâle, l’odeur, une fille. Telle est probablement l’énigme de cette qualification malhonnête qu’on applique aux filles dans le langage populaire, où on les traite de vesses. Au reste, la vesse (visium) n’était jamais prise en aussi bonne part que le pet (crepitus) chez les Romains. «Le mot divisio est honnête, dit Cicéron; mais il devient obscène dès qu’on réplique: intercapedo.» Ces présages, dont la foi la plus candide n’excuse pas la malpropreté, venaient des Grecs en ligne directe; car Aristophane nous montre dans ses Chevaliers un personnage que tire de sa rêverie l’incongruité d’un impudique, et qui remercie les dieux d’un si heureux présage.

Il y avait encore d’autres bruits humains, qui se prêtaient aux capricieuses interprétations de la clédonistique: l’éternument, par exemple, était compris de bien des manières, selon qu’il se présentait retentissant, plaintif, éclatant, burlesque, simple ou réitéré. Éternuer le matin, éternuer le soir, éternuer la nuit, c’étaient trois significations distinctes: fâcheuse, bonne, excellente. C’était bien plus significatif encore, si l’éternument arrivait tout à coup au milieu des travaux de Vénus: la déesse proclamait par là une bienveillante protection à l’égard du sternutateur qui avait eu soin de se tourner à droite pour éternuer. L’éternument, dans un repas, mettait en joie les convives, qui saluaient à la fois et applaudissaient celui que le dieu avait visité; car, d’après une antique croyance qui reparaît sans cesse dans les écrivains grecs, on attribuait la sternutation au passage invisible d’un dieu tutélaire: on l’avait surnommé l’oiseau de Jupiter conservateur; Socrate disait que c’était un démon, et il se vantait de comprendre le langage sternutatoire de ce démon familier. L’éternument était moins bon chez les femmes que chez les hommes; et elles le craignaient, d’ailleurs, au point de recourir, lorsqu’elles y étaient sujettes, à certains moyens préservatifs. Éternuer trois fois de suite ou en nombre impair, c’était le meilleur des présages. «Les dieux fassent que j’éternue sept fois, disait Opimius, avant d’entrer dans la couche de ma déesse!» On expliquait toujours l’éternument par des causes surnaturelles; on voulait voir, dans cette violente secousse des esprits animaux, la sortie de quelque génie qui avait traversé la cervelle de l’éternueur. La mythologie racontait que Pallas, engendrée dans le front de Jupiter, avait d’abord voulu se faire jour à la faveur d’un éternument, qui faillit amener un nouveau chaos dans l’univers naissant. La mythologie, toujours ingénieuse dans ses fables allégoriques, supposait que Vénus n’avait jamais éternué de peur de se faire des rides. Jupiter et Cybèle présidaient donc aux éternuments que l’on regardait comme favorables et qui avaient été lancés à droite, avec le plus de bruit possible. Ces éternuments n’étaient pas chose indifférente en amour, et on leur attribuait une foule d’heureux pronostics. Lorsque Catulle nous montre Acmé et Septimius dans les bras l’un de l’autre, se jurant un éternel amour: «Ne servons qu’un dieu, s’écrie Acmé en délire, s’il est vrai que le feu qui coule dans mes veines est plus ardent que le tien!» Et le poëte ajoute: «L’Amour, qui avait jusque-là éternué à gauche, marque son approbation en éternuant à droite (Amor, sinistram ut ante, dextram sternuit approbationem).» Properce ne peut mieux rendre les bienfaits d’un pareil éternument, qu’en supposant que l’Amour, le jour de la naissance de Cynthie, éternua de la sorte sur le berceau de cette belle:

Num tibi nascenti et primis, mea vita, diebus,
Candidus argutum sternuit omen Amor.

On était aussi très-préoccupé, en amour, des tintements d’oreilles, des tressaillements subits du corps (sallisationes) et des mouvements incohérents d’un membre. Ces présages, du moins généralement, n’étaient pas heureux; on les regardait comme les indices d’une infidélité ou de tout autre délit qui outrageait l’amour. Pline n’était pas si crédule que ses contemporains; il affirme pourtant que les tintements d’oreilles sont les échos du discours que tiennent les absents. La jalousie avait foi surtout à ces pressentiments; et un amant dont les oreilles tintaient ne doutait pas que la vertu de sa maîtresse ne fût en péril. C’était aussi quelquefois un symptôme de l’amour qui se parlait et qui se répondait à lui-même, comme dans ces vers attribués à Catulle:

Garrula quid totis resonans mihi noctibus auris
Nescio quem dicis nunc meminisse mei?

On cherchait toujours un effet surnaturel à une cause purement physique. Il suffisait d’un tintement d’oreilles pour troubler le tête-à-tête des amants, pour empêcher leur rencontre, pour faire succéder la froideur à la passion la plus vive. Le tintement d’oreilles invitait à la défiance et annonçait des malheurs, des larmes, une brouille, une trahison. Il en était de même des vibrations nerveuses qui se faisaient sentir dans les membres: celles de la main, du pied, des organes de la génération, de tout le corps, avaient chacune un présage particulier plus ou moins défavorable. Après un tremblement de cette espèce, celui qui l’avait éprouvé restait glacé et impuissant auprès de la plus belle courtisane grecque, auprès du cinæde le plus provoquant. Ces phénomènes de l’économie étaient toujours plus menaçants, lorsqu’ils affectaient la partie gauche du corps; ainsi, pouvait-on expliquer en bonne part tout ce qui s’opérait dans la partie droite. Il y avait encore de bien étranges présages que signalait l’inspection des parties honteuses et que l’on consultait ordinairement au sortir du bain; mais ces présages-là ne se traduisant pas en français, nous sommes forcé de les laisser sous le voile du latin: Mentula torta, bonum omen; infaustum, si pendula, etc.