Les lieux de Prostitution à Rome étaient, devaient être aussi nombreux que les prostituées; ils présentaient aussi bien des variétés, que leur nom se chargeait de signaler ordinairement, de même que les noms des filles publiques caractérisaient également les différents genres de leur métier. Il y avait, comme nous l’avons dit, deux grandes catégories de filles, les sédentaires et les vagantes, les diurnes et les nocturnes; il y avait aussi deux principales espèces de maisons publiques, celles qui n’étaient destinées qu’à l’exercice de la Prostitution légale, les lupanars proprement dits, et celles qui, sous divers prétextes, donnaient asile à la débauche et lui offraient, pour ainsi dire, les moyens de se cacher, comme les cabarets, les tavernes, les bains, etc. On comprend que ces établissements, toujours suspects et mal famés, n’étaient point entretenus sur le même pied, et recevaient, de la Prostitution qui s’y glissait sournoisement ou qui s’y installait avec effronterie, un aspect particulier, une physionomie locale, une vie plus ou moins animée, plus ou moins indécente.

Publius Victor, dans son livre des Lieux et des Régions de Rome, constate l’existence de quarante-six lupanars; mais il n’entend parler que des plus importants, qui pouvaient être regardés comme des fondations d’utilité publique et qui étaient placés sous la surveillance directe des édiles. Il serait difficile d’expliquer autrement ce petit nombre de lupanars, en comparaison du grand nombre des mérétrices. Sextus Rufus, dans sa nomenclature des Régions de Rome, n’énumère pas les lupanars qui s’y trouvaient, mais il le laisse assez entendre, en comptant quatre-vingts bains dans la première région, dite de la porte Capène, outre les Thermes de Commode, ceux de Sévère, et plusieurs bains qu’il désigne par les noms de leurs fondateurs ou de leurs propriétaires. Il ne cite, d’ailleurs, nominativement qu’un seul lupanar; créé par Héliogabale dans la sixième région, sous l’insolente dénomination de petit sénat des femmes (senatulum mulierum). Il n’y a pas dans les auteurs latins une seule description complète de lupanar; mais on peut la faire aisément, avec la plus scrupuleuse exactitude, d’après cinq ou six cents passages des poëtes, qui conduisent sans façon leurs lecteurs dans ces endroits, qu’ils supposaient sans doute leur être familiers. On doit penser que si l’organisation intérieure des lupanars était à peu près la même dans tous, ils différaient d’ameublement, en raison du quartier où ils étaient situés. Ainsi, les plus sales et les plus populaciers furent certainement ceux de la cinquième région, dite Esquiline, et ceux de la onzième région, dite du grand Cirque; les plus élégants et les plus convenables, ceux de la quatrième région, dite du temple de la Paix, laquelle renfermait le quartier de l’Amour et celui de Vénus. Quant à la Suburre, située dans la deuxième région, dite du mont Cœlius, elle réunissait autour du grand marché (macellum magnum) et des casernes de troupes étrangères (castra peregrina) une foule de maisons de Prostitution (lupariæ), comme les qualifie Sextus Rufus dans sa nomenclature, et un nombre plus considérable encore de cabarets, d’hôtelleries, de boutiques de barbiers (tabernæ) et de boulangeries. Les autres régions de la ville n’étaient point exemptes du fléau des lupariæ, puisqu’elles possédaient aussi des boulangers, des barbiers et des hôteliers; mais ces mauvais lieux y furent toujours rares et peu fréquentés: les édiles avaient soin, d’ailleurs, de les repousser autant que possible dans les régions éloignées du centre de la ville, d’autant plus que la clientèle ordinaire de ces lieux-là habitait les faubourgs et les quartiers plébéiens. Ce fut, de tout temps, autour des théâtres, des cirques, des marchés et des camps, que les lupanars se groupaient à l’envi, pour lever un plus large tribut sur les passions et la bourse du peuple.

Le grand Cirque paraît avoir été entouré de cellules voûtées (cellæ et fornices), qui ne servaient qu’à la Prostitution pour l’usage du bas peuple, avant, pendant et après les jeux; mais il ne faudrait pas faire entrer ces asiles de débauche, accrédités par l’usage, dans la catégorie des lupanars réglementés par la police édilienne. Prudentius, en racontant le martyre de sainte Agnès, dit positivement que les grandes voûtes et les portiques qui subsistaient encore de son temps auprès du grand Cirque, avaient été abandonnés à l’exercice public de la débauche; et Panvinius, dans son traité des Jeux du Cirque, conclut, de ce passage, que tous les cirques avaient également des lupanars, comme annexes indispensables. On sait, en effet, que les mérétrices qui assistaient aux solennités du cirque et aux représentations du théâtre, quittaient leur siége aussi souvent qu’elles étaient appelées, pour contenter des désirs qui se multipliaient et s’échauffaient autour d’elles. Le savant jésuite Boulenger, dans son traité du Cirque, n’hésite pas à déclarer que la Prostitution avait lieu dans le Cirque, dans le théâtre même, et il cite ce vers d’un vieux poëte latin, en l’honneur d’une courtisane bien connue au grand Cirque: Deliciæ populi, magno notissima Circo Quintilia. En effet, sous les gradins que le peuple occupait, se croisaient des voûtes formant de sombres retraites, favorables à la Prostitution populaire, qui ne demandait pas tant de raffinements. On serait presque autorisé à donner la même destination aux ruines d’une immense construction souterraine, qu’on voit encore près de l’ancien port de Misène, et qu’on appelle toujours les Cent Chambres (centum cameræ). Il est probable que ce singulier édifice, dont l’usage est resté ignoré et incompréhensible, n’était qu’un vaste lupanar approprié aux besoins des équipages de la flotte romaine.

Mais habituellement les lupanars, loin d’être établis sur d’aussi gigantesques proportions, ne contenaient qu’un nombre assez borné de cellules très-étroites, sans fenêtres, n’ayant pas d’autre issue qu’une porte, qui n’était fermée souvent que par un rideau. Le plan d’une des maisons de Pompéï peut donner une idée fort juste de ce qu’était un lupanar, quant à l’ordonnance des cellules, qui s’ouvraient sans doute sous un portique et sur une cour intérieure, comme dans ces maisons où les chambres à coucher (cubiculi), généralement fort exiguës et contenant à peine la place d’un lit, ne sont éclairées que par une porte, où deux personnes ne passeraient pas de front. Les chambres étaient seulement plus nombreuses et plus rapprochées les unes des autres dans les lupanars. Pendant le jour, l’établissement étant fermé n’avait pas besoin d’enseigne, et ce n’était qu’un luxe inutile lorsque le maître du lieu faisait peindre sur la muraille l’attribut obscène de Priape: on en suspendait la figure à l’entrée du repaire qui lui était dédié. Le soir, dès la neuvième heure, un pot à feu ou une grosse lampe en forme de phallus servait de phare à la débauche, qui s’y rendait d’un pas hardi ou qui y était quelquefois attirée par hasard. Les filles se rendaient chacune à son poste avant l’ouverture de la maison; chacune avait sa cellule accoutumée, et devant la porte de cette cellule, un écriteau sur lequel était inscrit le nom d’emprunt (meretricium nomen) que portait la courtisane dans l’habitude de son métier. Souvent, au-dessous du nom, se trouvait marqué le taux de l’admission dans la cellule, pour éviter des réclamations de part et d’autre. La cellule était-elle occupée, on retournait l’écriteau, derrière lequel on lisait: OCCUPATA. Quand la cellule n’avait pas d’occupant, on disait, dans le langage de l’endroit, qu’elle était nue (nuda). Plaute, dans son Asinaria, et Martial, dans ses épigrammes, nous ont conservé ces détails de mœurs. «Qu’elle écrive sur sa porte, dit Plaute: Je suis occupée.» Ce qui prouve qu’en certaines circonstances, l’inscription était tracée à la craie ou au charbon par la courtisane elle-même. «L’impudique lena, dit Martial, ferme la cellule dégarnie d’amateur» (obscena nudam lena fornicem clausit). Un passage de Sénèque, mal interprété, avait fait croire que dans certains lupanars, les mérétrices, qui se tenaient en dehors de la porte, portaient l’écriteau pendu au cou et même attaché au front; mais on a mieux compris cette phrase: Nomen tuum pependit in fronte; stetisti cum meretricibus, en voyant cet écriteau suspendu devant la porte (in fronte), tandis que les filles restaient assises à côté.

Les chambres étaient meublées à peu près toutes de la même manière; la différence ne consistait que dans le plus ou moins de propreté du mobilier et dans les peintures qui ornaient les cloisons. Ces peintures à la détrempe et à l’eau d’œuf représentaient, soit en tableaux, soit en ornements, les sujets les plus conformes à l’usage habituel du local: c’étaient, dans les lupanars du peuple, des scènes grossières de la Prostitution; dans les lupanars d’un ordre plus relevé, c’étaient des images érotiques tirées de la mythologie; c’étaient des allégories aux cultes de Vénus, de Cupidon, de Priape et des dieux lares de la débauche. Le phallus reparaissait sans cesse sous les formes les plus bouffonnes; il devenait tour à tour oiseau, poisson, insecte; il se blottissait dans des corbeilles de fruits; il poursuivait les nymphes sous les eaux et les colombes dans les airs; il s’enroulait en guirlandes, il se tressait en couronnes: l’imagination du peintre semblait se jouer avec le signe indécent de la Prostitution, comme pour en exagérer l’indécence; mais ce qui est remarquable, dans ces peintures si bien appropriées à la place qu’elles occupaient, on ne voyait jamais figurer isolément l’organe de la femme, comme si ce fût une convention tacite de le respecter dans le lieu même où il était le plus méprisable. Au reste, les mêmes scènes, les mêmes images, se rencontraient souvent dans l’ornementation peinte des chambres à coucher conjugales: la pudeur des yeux n’existait plus chez les Romains, qui avaient presque déifié la nudité. La décoration intérieure des cellules du lupanar ne se recommandait pas, d’ailleurs, par sa fraîcheur et par son éclat: la fumée des lampes et mille souillures sans nom déshonoraient les murailles qui portaient çà et là les stigmates de leurs hôtes inconnus. Quant à l’ameublement, il se composait d’une natte, d’une couverture et d’une lampe. La natte, d’ordinaire grossièrement tressée en jonc ou en roseau, était souvent déchiquetée et toujours usée, aplatie; on la remplaçait, dans quelques maisons, par des coussins et même par un petit lit en bois (pulvinar, cubiculum, pavimentum); la couverture, hideusement tachée, n’était qu’un misérable assemblage de pièces, en étoffes différentes, qu’on appelait, à cause de cela, cento ou rapiéçage. La lampe, en cuivre ou en bronze, répandait une clarté indécise à travers une atmosphère chargée de miasmes délétères qui empêchaient l’huile de brûler et la flamme de s’élever au-dessus de son auréole fumeuse. Ce misérable mobilier était choisi exprès, pour que personne n’eût l’idée de se l’approprier: il n’y avait rien à voler dans ces lieux-là.

Cependant il est certain, d’après les désignations mêmes des maisons de débauche, qu’elles n’étaient pas toutes fréquentées par la vile populace, et qu’elles offraient par conséquent de notables différences en leur régime intérieur. Dans les lupanars les mieux ordonnés, une fontaine et un bassin ornaient la cour carrée, impluvium, autour de laquelle on avait ménagé les cellules ou chambres, cellæ; ailleurs, ces chambres se nommaient sellæ, siéges à s’asseoir, parce qu’elles étaient trop petites pour y mettre un lit. Mais dans les lupanars réservés exclusivement à la plèbe, et qui n’étaient autres que des caves ou des souterrains, chaque cellule, étant voûtée, se nommait fornix; c’est de ce mot-là, devenu bientôt synonyme de lupanar, qu’on a fait fornication, pour exprimer ce qui se passait dans les ténèbres des fornices. L’odeur infecte de ces voûtes était proverbiale, et ceux qui y avaient pénétré portaient longtemps avec eux cette odeur nauséabonde dans laquelle on ne sentait pas seulement la fumée et l’huile: Olenti in fornice, dit Horace, redolet adhuc fuliginum fornicis, dit Sénèque. Il y avait des lupanars du dernier ordre, qu’on appelait stabula, parce que les visiteurs y étaient reçus pêle-mêle sur la paille, comme dans une écurie. Les pergulæ ou balcons devaient ce surnom à leur genre de construction: ici, une galerie ouverte régnait le long du premier étage et surplombait la voie publique; les filles étaient mises en montre sur cette espèce d’échafaud, et le lénon ou la léna se tenait, en bas, à la porte; là, au contraire, lénon ou léna occupait une fenêtre haute et dominait du regard son troupeau de garçons ou de filles. Quelquefois la pergula n’était qu’une petite maison basse à auvent, sous lequel étaient assises les victimes de l’un et de l’autre sexe. Quand le lupanar était surmonté d’une sorte de tour ou de pyramide, en haut de laquelle on allumait le soir un fanal, on l’appelait turturilla ou colombier, parce que les tourterelles ou les colombes y avaient leur nid; saint Isidore de Séville, en parlant de ces nids-là, se permet un jeu de mots assez peu orthodoxe: Ita dictus locus, quo corruptelæ fiebant, quod ibi turturi opera daretur, id est peni. Le casaurium était le lupanar extra-muros, simple cabane couverte de chaume ou de roseaux, qui servait de retraite à la troupe errante des filles en contravention avec la police de l’édile. Le mot casaurium, dans la bouche du peuple, ne semblait pas venir de plus loin que casa, chaumière, hutte, ou baraque; mais les savants retrouvaient dans ce mot-là l’étymologie grecque de κασσα ou de κασαυρα, qui signifiait meretrix: κασαυρα avait fait tout naturellement casaurium. C’était dans ces bouges que se réfugiaient quelquefois les scrupedæ (pierreuses), que la Prostitution cachait ordinairement au milieu des pierres et des décombres.

Les lupanars avaient, en outre, des noms généraux qui s’appliquaient à tous sans distinction: «Meritoria, dit saint Isidore de Séville, ce sont les lieux secrets où se commettent les adultères.» C’étaient surtout ceux consacrés à la Prostitution des hommes, des enfants, des meritorii. «Ganeæ, dit Donatius, ce sont des tavernes souterraines, où l’on fait la débauche, et dont le nom dérive du grec, γας, terre;» «Ganei, dit le jésuite Boulenger, ce sont des boutiques de Prostitution, ainsi nommées par analogie avec γανος, volupté, et γυνη, femme.» On employait fréquemment l’expression de lustrum dans le sens de lupanar, et ce qui n’avait été d’abord qu’un jeu de mots était devenu une locution usuelle où l’on ne cherchait plus malice. Lustrum signifiait à la fois expiation et bois sauvage. Les premiers errements de la Prostitution s’enfonçaient dans l’ombre épaisse des forêts, et depuis, comme pour expier ces mœurs de bête fauve, les prostituées payaient un impôt lustral expiatoire: de là l’origine du mot lustrum pour lupanar. «Ceux qui, dans les lieux retirés et honteux, s’abandonnent aux vices de la gourmandise et de l’oisiveté, dit Festus, méritent qu’on les accuse de vivre en bêtes (in lustris vitam agere).» Le poëte Lucilius nous fait encore mieux comprendre la véritable portée de cette expression dans ce vers: «Quel commerce fais-tu donc en quêtant autour des murs dans les endroits écartés? (in lustris circum oppida lustrans).» On appliquait avec raison le nom de desidiabula aux lupanars, pour représenter l’oisiveté de ses malheureux habitants. S’il n’y avait que des femmes dans un établissement de Prostitution, il prenait les noms de sénat des femmes, de conciliabule, de cour des mérétrices (senatus mulierum, conciliabulum, meretricia curia, etc.); et selon que ces noms étaient pris en bonne ou en mauvaise part, les épithètes qu’on y ajoutait en complétaient le sens; Plaute traite aussi de conciliabule de malheur un de ces lieux infâmes. Quand l’une et l’autre Vénus, suivant le terme latin le plus décent, trouvait à se satisfaire dans ces repaires, on les qualifiait pompeusement de réunion de tous les plaisirs (libidinum consistorium).

Le personnel d’un lupanar variait autant que sa clientèle. Tantôt le leno ou la lena n’avait dans son établissement que des esclaves achetés de ses deniers et formés par ses leçons; tantôt ce personnage n’était que le propriétaire du local et servait seulement d’intermédiaire à ses clientes, qui lui laissaient une part dans les bénéfices de chaque nuit; ici, le maître ou la maîtresse du logis suffisait à tout, préparait les écriteaux, discutait les marchés, apportait de l’eau ou des rafraîchissements, faisait sentinelle et gardait les cellules occupées; là, ces spéculateurs dédaignaient de se mêler de ces menus détails: ils avaient des servantes et des esclaves qui vaquaient chacun à son emploi spécial; les ancillæ ornatrices veillaient à la toilette des sujets, réparaient les désordres de la toilette et refardaient le visage; les aquarii ou aquarioli distribuaient des boissons rafraîchissantes, de l’eau glacée, du vin et du vinaigre aux débauchés qui se plaignaient de la chaleur ou de la fatigue; le bacario était un petit esclave qui donnait à laver et présentait l’eau dans un vase (bacar) à long manche et à long goulot; enfin, le villicus ou fermier avait pour mission de débattre les prix avec les clients et de se faire payer, avant de retourner l’écriteau d’une cellule. Il y avait, en outre, des hommes et des femmes attachés à l’établissement, pour pratiquer en sous-ordre le lenocinium; pour aller aux alentours du lupanar recruter des chalands; pour appeler, pour attirer, pour entraîner les jeunes et les vieux libertins: de là leurs dénominations d’adductores, de conductores, et surtout d’admissarii. Ces émissaires de Prostitution tiraient ce nom de ce qu’ils étaient toujours prêts, au besoin, à changer de rôle et à se prostituer eux-mêmes, si l’occasion s’offrait d’exciter à la débauche pour leur propre compte. Au reste, dans la langue des éleveurs et des paysans romains, admissarius était tout simplement, tout naïvement, l’étalon, le taureau, qu’on amène à la vache ou à la jument. Cicéron, dans son discours contre Pison, nous donne une preuve de la monomanie de ces chasseurs d’hommes et de ces chercheurs de plaisir: «Or, cet admissaire, dès qu’il sut que ce philosophe avait fait un grand éloge de la volupté, se sentit piqué au vif, et il stimula tous ses instincts voluptueux, à cette pensée qu’il avait trouvé non pas un maître de vertu, mais un prodige de libertinage.»

Le costume des meretrices dans les lupanars n’était caractérisé que par la coiffure, qui consistait en une perruque blonde; car la courtisane prouvait par là qu’elle n’avait aucune prétention au titre de matrone, toutes les Romaines ayant des cheveux noirs qui témoignaient pour elles de leur naissance ingénue. Cette perruque blonde, faite avec des cheveux ou des crins dorés et teints, semble avoir été la partie essentielle du déguisement complet que la courtisane affectait en se rendant au lupanar; où elle n’entrait même qu’avec un nom de guerre ou d’emprunt. Elle devait, d’ailleurs, sur d’autres points, éviter toute ressemblance avec les femmes honnêtes; ainsi, elle ne pouvait porter la bandelette (vitta), large ruban avec lequel les matrones tenaient leurs cheveux retroussés; elle ne pouvait revêtir une stole, longue tunique tombant sur les talons, réservée exclusivement aux matrones: «Ils appelaient matrones, dit Festus, celles qui avaient le droit d’avoir des stoles.» Mais les règlements de l’édile relatifs à l’habillement des courtisanes ne concernaient pas celui qu’elles adoptaient pour le service des lupanars. Ainsi, dans la plupart, étaient-elles nues, absolument nues ou couvertes d’un voile de soie transparent, sous lequel on ne perdait aucun secret de leur nudité, mais toujours coiffées de la perruque blonde, ornée d’épingles d’or, ou couronnée de fleurs. Non-seulement elles attendaient nues dans leurs cellules, ou bien se promenant sous le portique (nudasque meretrices furtim conspatiantes, dit Pétrone), mais encore, à l’entrée du lupanar, dans la rue, sous le regard des passants: Juvénal, dans sa XIe satire, nous montre un infâme giton sur le seuil de son antre puant (nudum olido stans fornice). Souvent, à l’instar des prostituées de Jérusalem et de Babylone, elles se voilaient la face, en laissant le reste du corps sans voile, ou bien elles ne couvraient que leur sein avec une étoffe d’or (tunc nuda papillis prostitit auratis, dit Juvénal). Les amateurs (amatores) n’avaient donc qu’à choisir d’après leurs goûts. Le lieu n’était, d’ailleurs, que faiblement éclairé par un pot à feu ou par une lampe qui brûlait à la porte, et l’œil le plus perçant ne découvrait dans le rayon lumineux que des formes immobiles et des poses voluptueuses. Dans l’intérieur des cellules, on n’en voyait pas beaucoup davantage, quoique les objets fussent rapprochés de la vue, «et parfois même, la lampe s’éteignant faute d’air ou d’huile, on ne savait pas même, dit un poëte, si l’on avait affaire à Canidie ou à son aïeule.»

Lorsqu’une malheureuse, lorsqu’une pauvre enfant se sacrifiait pour la première fois, c’était fête au lupanar; on appendait à la porte une lanterne qui jetait une lumière inaccoutumée sur les abords de ce mauvais lieu; on entourait de branches de laurier le frontispice de l’horrible sanctuaire: ces lauriers outrageaient la pudeur publique pendant plusieurs jours; et quelquefois, le sacrifice consommé, l’auteur de cette vilaine action, qu’il payait plus cher, sortait du bouge, couronné lui-même de lauriers. Cet impur ennemi de la virginité s’imaginait avoir remporté là une belle victoire, et la faisait célébrer par des joueurs d’instruments qui appartenaient aussi au personnel de la débauche. Un tel usage, toléré par l’édile, était un outrage d’autant plus sanglant pour les mœurs, que les nouveaux mariés conservaient, surtout dans le peuple, une coutume analogue, et ornaient aussi de branches de laurier les portes de leur demeure le lendemain des noces. «Ornentur, dit Juvénal, postes et grandi janua lauro.» Tertullien dit aussi en parlant de la nouvelle épouse: «Qu’elle ose sortir de cette porte décorée de guirlandes et de lanternes, comme d’un nouveau consistoire des débauches publiques.» On pourrait aussi entendre que l’établissement et l’ouverture d’un nouveau lupanar donnaient lieu à ce déploiement de lauriers et d’illuminations. En lisant Martial, Catulle et Pétrone, on est forcé, avec tristesse, avec horreur, d’avouer que la Prostitution des enfants mâles, dans les lupanars de Rome, était plus fréquente que celle des femmes. Ce fut Domitien qui eut l’honneur de défendre cette exécrable Prostitution, et si la loi qu’il décréta pour l’empêcher ne fut pas rigoureusement observée, on doit croire qu’elle arrêta les progrès effrayants de ces monstruosités. Martial adresse à l’empereur cet éloge, qui nous permet de suppléer au silence des historiens sur la loi domitienne relative aux lupanars: «Le jeune garçon, mutilé autrefois par l’art infâme d’un avide trafiquant d’esclaves, le jeune garçon ne pleure plus la perte de sa virilité, et la mère indigente ne vend plus au riche entremetteur son fils, destiné à la Prostitution. La pudeur qui, avant vous, avait déserté le lit conjugal, a commencé à pénétrer jusque dans les réduits de la débauche.» Ainsi donc, sous Domitien, on ne châtra plus les enfants, que l’on changeait ainsi en femmes pour l’usage de la Prostitution, et Nerva confirma l’édit de son prédécesseur; mais cette castration continua de se faire, hors de l’empire romain, ou du moins hors de Rome, et des marchands d’esclaves y amenaient sans cesse, sur le marché public, de jeunes garçons mutilés de différentes manières, que proscrivait la jurisprudence romaine, tout en autorisant les prêtres de Cybèle à faire des eunuques, et les maîtres, à retrancher, en partie du moins, la virilité de leurs esclaves. On connaissait donc trois espèces d’eunuques, toutes trois utilisées par la débauche: castrati, ceux qui n’avaient rien gardé de leur sexe; spadones, ceux qui n’en avaient que le signe impuissant; et thlibiæ, ceux qui avaient subi, au lieu du tranchant de l’acier, la compression d’une main cruelle.