Nous ne trouvons dans les écrivains latins que trois descriptions de l’intérieur d’un lupanar et de ce qui s’y passait. Une de ces descriptions, la plus célèbre, nous introduit avec Messaline dans le bouge obscène où elle se prostitue aux muletiers de Rome: «Dès qu’elle croyait l’empereur endormi, raconte Juvénal dans son admirable poésie, que la prose est incapable de rendre, l’auguste courtisane, qui osait préférer au lit des Césars le grabat des prostituées, et revêtir la cuculle de nuit destinée à s’y rendre, se levait, accompagnée d’une seule servante. Cachant ses cheveux noirs sous une perruque blonde, elle entre dans un lupanar très-fréquenté, dont elle écarte le rideau rapiécé; elle occupe une cellule qui est la sienne; nue, la gorge couverte d’un voile doré, sous le faux nom de Lysisca inscrit à sa porte, elle étale le ventre qui t’a porté, noble Britannicus! Elle accueille d’un air caressant tous ceux qui entrent et leur demande le salaire; puis, couchée sur le dos, elle soutient les efforts de nombreux assaillants. Enfin, quand le lénon congédie ses filles, elle sort triste, et pourtant elle n’a fermé sa cellule que la dernière; elle brûle encore de désirs qu’elle n’a fait qu’irriter, et, fatiguée d’hommes, mais non pas rassasiée, elle se retire le visage souillé, les yeux éteints, noircie par la fumée de la lampe; elle porte au lit impérial l’odeur du lupanar.» La fière indignation du poëte éclate dans ce tableau et en fait presque disparaître l’obscénité. Après Juvénal, c’est tomber bien bas que de citer un simple commentateur, Symphosianus, qui a écrit sur l’Histoire d’Apollonius de Tyr ce roman grec rempli de fables, que toutes les littératures du moyen âge avaient adopté et popularisé: «La jeune fille se prosterne aux pieds du lénon, dit Symphosianus; elle s’écrie: Aie pitié de ma virginité et ne prostitue pas mon corps en me déshonorant par un honteux écriteau! Le lénon appelle le fermier des filles, et lui dit: «Qu’une servante vienne la parer et qu’on mette sur l’écriteau: Celui qui déflorera Tarsia donnera une demi-livre d’argent (environ 150 fr. de notre monnaie); ensuite, elle sera livrée à tout venant, moyennant une pièce d’or (20 fr.)» Ce passage serait encore plus précieux pour l’histoire des mœurs romaines, si l’on était plus sûr du sens exact des mots mediam libram et singulos solidos, qui établissent, les uns, le prix particulier de la virginité, les autres, le salaire commun de la Prostitution.
Pétrone, dans son Satyricon, nous a laissé un morceau trop curieux, trop important, pour que nous ne le citions pas textuellement: c’est la peinture d’un lupanar romain: «Las enfin de courir et baigné de sueur, j’aborde une petite vieille qui vendait de grossiers légumes: «Dites-moi, la mère, dis-je, est-ce que vous ne savez pas où j’habite?» Charmée d’une politesse si naïve: «Pourquoi ne le saurais-je?» reprit-elle. Elle se lève et se met à marcher devant moi. Je pensais que ce fût une devineresse; mais bientôt, quand nous fûmes arrivés dans un lieu très-écarté, cette aimable vieille tira un mauvais rideau: «C’est ici, dit-elle, où vous devez habiter (hic, inquit, debes habitare).» Comme j’affirmais ne pas connaître la maison, je vis des gens qui se promenaient entre des mérétrices nues et leurs écriteaux. Je compris tard, et même trop tard, que j’avais été amené dans un lieu de Prostitution. Détestant les piéges de cette maudite vieille, je me couvris la tête avec ma robe, et je me mis à fuir, au milieu du lupanar, jusqu’à l’issue opposée (ad alteram partem).» Ce dernier trait du récit sert à prouver qu’un lupanar avait d’ordinaire deux issues: l’une par où l’on entrait, l’autre par où l’on sortait, sans doute sur deux rues différentes, afin de mieux cacher les habitudes de ceux qui s’y rendaient. On peut en conclure qu’il y avait pour un homme estimé une sorte de honte à fréquenter ces lieux-là, malgré la tolérance des mœurs romaines à cet égard. Il est certain, d’ailleurs, d’après diverses autorités qui confirment le témoignage de Pétrone, qu’on n’entrait pas au lupanar et qu’on n’en sortait pas sans avoir la tête couverte ou le visage caché; les uns portaient, à cet effet, un cuculle ou capuchon rabattu sur les yeux; les autres s’enveloppaient la tête avec leur robe ou leur manteau. Sénèque, dans la Vie heureuse, parle d’un libertin qui fréquentait les mauvais lieux non pas timidement, non pas en cachette, mais même à visage découvert (inoperto capite). Capitolinus, dans l’Histoire Auguste, nous montre aussi un empereur débauché, visitant la nuit tavernes et lupanars, la tête couverte d’un cuculle vulgaire (obtecto capite cucullo vulgari).
Quant au salaire des lupanars, il ne devait pas être fixe, puisque chaque fille avait un écriteau indiquant son nom et son prix. Le passage de Symphosianus, cité plus haut, a égaré les commentateurs qui ont cherché à évaluer, chacun à sa manière, le tarif que le lénon avait fixé pour la défloration de Tarsia et pour le prix courant de ses faveurs; car les savants ne sont pas d’accord sur la valeur de la livre et du sou dans l’antiquité. Symphosianus ne dit pas, d’ailleurs, s’il s’agissait de la livre d’or ou de la livre d’argent. Dans le premier cas, on a estimé que la demi-livre demandée sur l’écriteau de Tarsia, à titre de vierge, représentait 433 fr. de notre monnaie actuelle; ce ne serait que 37 fr. 64 c., si le lénon voulait parler d’une demi-livre d’argent. Nous avons fait d’autres calculs et nous sommes arrivé à un autre résultat. Selon nous, le prix de la prélibation (primæ aggressionis pretium, disent les savants) aurait été de 150 fr.; quant au taux des stuprations suivantes, le docte Pierrugues le porte à 11 fr. 42 c. pour le sou d’or, et à 78 c. pour le sou d’argent. Nous avons trouvé, dans nos chiffres, que c’étaient 20 fr. Au reste, ce salaire n’avait rien d’uniforme, et comme il ne fut jamais soumis à aucun contrôle administratif, il variait suivant les mérites et la réputation de la personne que faisait connaître son écriteau nominatif. Cependant, il y a dans Pétrone un détail précis qui nous permet de savoir à quel prix on louait une cellule dans un lupanar: «Tandis que j’errais, dit Ascylte, par toute la ville, sans découvrir en quel endroit j’avais laissé mon gîte, je fus abordé par un citoyen à l’air respectable, qui me promit très-obligeamment de me servir de guide. Entrant donc dans des ruelles tortueuses, il me conduisit en ce mauvais lieu où il me fit ses propositions malhonnêtes en tirant sa bourse. Déjà la dame du lieu avait touché un as pour la cellule (jam pro cellâ meretrix assem exegerat).» Si le louage d’une cellule coûtait un as (un peu plus d’un sou), on doit supposer que le reste ne se payait pas fort cher. En effet, quand Messaline demande le salaire (æra proposcit), Juvénal nous fait entendre clairement qu’elle se contente de quelque monnaie de cuivre. Nous avons déjà parlé ailleurs des prostituées qui ne se taxaient qu’à deux oboles et à un quadrans, ce qui les avait fait surnommer quadrantariæ et diobolares. Festus explique ainsi le nom de celles-ci: Diobolares meretrices dicuntur, quæ duobus obolis ducuntur. C’était la concurrence qui avait fait tomber si bas le salaire de la Prostitution.
- Alp. Cabasson del.
- Drouart imp.
- Alp. Leroy et F. Lefman. Sculp.
LUPANAR ROMAIN
[CHAPITRE XVIII.]
Sommaire.—A quelle époque remonte l’établissement de la Prostitution légale à Rome.—De l’inscription des prostituées.—Ce que dit Tacite du motif de cette inscription.—Femmes et filles de sénateurs réclamant la licencia stupri.—Avantages que l’état et la société retiraient de l’inscription des courtisanes.—Le taux de chaque prostituée fixé sur les registres de l’édile.—Serment des courtisanes entre les mains de l’édile.—Pourquoi l’inscription matriculaire des meretrices se faisait chez l’édile.—De la compétence de l’édile, en matière de Prostitution.—Police de la rue.—Les Prostitutions vagabondes.—Julie, fille d’Auguste.—Police de l’édile dans les maisons publiques.—Les édiles plébéiens et les grands édiles patriciens.—Ce qui arriva à un édile qui voulut forcer la porte de la maison de la meretrix Mamilia.—Des divers endroits où se pratiquait la Prostitution frauduleuse.—Les bains publics.—La femme du consul, aux bains de Teanum.—Luxe et corruption des bains de Rome.—Mélange des sexes dans les bains publics.—Le bain de Scipion.—Les balneatores et les aliptes.—Les débauchés de la cour de Domitien, aux bains publics.—Bains gratuits pour le bas peuple.—Bains de l’aristocratie et des gens riches.—Tolérance de la Prostitution des bains.—Les serviteurs et servantes des bains.—Les fellatrices et les fellatores.—Le fellateur Blattara et la fellatrice Thaïs.—Zoïle.—La pantomime des Attélanes.—Les cabarets.—Infamie attachée à leur fréquentation.—Description d’une popina romaine.—Le stabulum.—Les cauponæ et les diversoria.—Visites domiciliaires nocturnes de l’édile.—Les caves des boulangeries.—Police édilitaire pour les lupanars.—Contraventions, amendes et peines afflictives.—A quoi s’exposait Messaline, en exerçant le meretricium dans un lupanar.—De l’installation d’une femme dans un mauvais lieu.—Les délégués de l’édile.—Heures d’ouverture et de fermeture des lupanars et autres mauvais lieux publics.—Les meretrices au Cirque.—La Prostitution des théâtres.—Les crieurs du théâtre.—La Prostitution errante.—Les murs extérieurs des maisons et des monuments, mis, par l’édilité, sous la protection d’Esculape pour les préserver des souillures des passants.—Impudicité publique des prostituées des carrefours et ruelles de Rome.—Catulle retrouve sa Lesbia parmi ces femmes.—Le tribunal de l’édile.—Distinction établie par Ulpien, entre appeler et poursuivre.—Pouvoirs donnés par la loi aux pères et aux tuteurs sur leurs fils et pupilles qui se livraient à la débauche.—Les adventores.—Les venatores.—La jeunesse d’Alcinoüs.—Les salaputii.—Le poëte Horace putissimum penem.—Les semitarii.—Adulter, scortator et mœchus.—Mœchocinædus et mœchisso.—Héliogabale aux lupanars.—Ordonnances somptuaires relatives aux mérétrices.—Costume des courtisanes.—Leur chaussure.—Leur coiffure.—Défense faite aux prostituées de mettre de la poudre d’or dans leurs cheveux.—Les cheveux bleus et les cheveux jaunes.—Costume national des prostituées de Tyr et de Babylone.—L’amiculum ou petit ami.—Galbanati, galbani et galbana.—La mitre, la tiare et le nimbe.—Origine de ces trois coiffures.—Défense faite aux mérétrices d’avoir des litières et des voitures.—Carmenta, inventrice des voitures romaines.—La basterne et la litière.—La cella et l’octophore.—Les lupanars ambulants.—La loi Oppia.
On ne saurait dire à quelle époque s’établit régulièrement à Rome la Prostitution légale, ni quand elle fut soumise à des lois de police, sous la juridiction spéciale des édiles. Mais il est probable que ces magistrats, dès le commencement de l’édilité, qui remontait à l’an de Rome 260, s’occupèrent d’imposer certaines limites à la Prostitution des rues, et de lui tracer une sorte de jurisprudence dans l’intérêt du peuple. Malheureusement, il n’est resté de cette jurisprudence que des traits épars, douteux ou presque effacés, qui permettent toutefois d’en apprécier la sagesse et l’équité. On pourrait presque assurer qu’aucune des dispositions prévoyantes de la police moderne à l’égard des femmes de mauvaise vie n’avait été négligée par l’édilité romaine. Cette magistrature populaire avait reconnu qu’elle devait, en laissant à ces femmes dégradées la plus grande liberté possible, les empêcher d’exercer une sorte d’usurpation effrontée sur les femmes de bien; voilà pourquoi elle s’était attachée surtout à donner en quelque sorte à la Prostitution un caractère public, à lui infliger des marques distinctives, à la noter d’infamie aux yeux de tous, afin de lui ôter l’envie et les moyens de s’approprier indûment les priviléges de la vertu et de la pudeur. En ne tolérant pas qu’une courtisane pût être prise pour une matrone, on épargnait à la matrone l’injure de pouvoir être prise pour une courtisane. Le premier soin des édiles fut donc de forcer la courtisane à venir elle-même devant eux avouer sa profession infâme, en leur demandant le droit de s’y livrer ouvertement avec cette autorisation légale qu’on appelait licentia stupri. Telle est l’origine de l’inscription des filles publiques sur les registres de l’édile.