Palladius, dans la Vie des Pères (Vita Patrum, cap. CXLVIII: De fæmina nobilissima quæ fuit semper virgo), rapporte un fait à peu près semblable, qui se serait passé un siècle auparavant, mais dont il ne nomme pas les héros, quoiqu’il emprunte son récit à «un ancien livre, dit-il, écrit par Hippolyte, qui fut l’ami des apôtres.» Une fille noble et vertueuse vivait à Corinthe dans la pratique austère du célibat chrétien. Elle fut dénoncée au juge, dans un temps de persécution. Ce juge impie avait un amour immodéré pour les femmes, et afin de satisfaire cet amour charnel, il recourait souvent aux bons offices des lénons et des marchands de Prostitution (cauponatores). Ceux-ci lui avaient vanté la beauté merveilleuse de la vierge chrétienne; il la trouva plus surprenante encore qu’il ne l’eût imaginée, et il n’épargna rien pour séduire cette vierge, qui repoussa ses prières aussi bien que ses menaces. Les tourments ne purent rien obtenir de la pure et douce victime. Le juge alors, indigné de cette résistance, eut l’idée, pour la vaincre, de condamner cette sainte à la Prostitution publique. Il la place dans un lupanar et il recommande au maître du lieu (jussit ei qui eas possidebat): «Prends cette fille, lui dit-il, et paye-moi tous les jours trois pièces d’or (nummos).» Le lupanaire accepte le marché et veut y faire honneur sur-le-champ. La nouvelle prostituée est annoncée aux libertins de la ville par un écriteau, qui lui assigne un nom et qui fixe son tarif. La débauche accourt, la bourse à la main; c’est à qui aura l’avantage de la première rencontre; ils se disputent, les indignes, le trésor de cette virginité qui ne se défend pas. «Écoutez, leur dit la pauvre femme qui ne peut se résigner à souffrir le martyre; il faut que je vous révèle ce que j’ai caché au lénon, et ce que je vous prie de tenir secret. J’ai un ulcère (ulcus) aux parties honteuses; cet ulcère exhale une mauvaise odeur; de plus, il est de nature contagieuse. Je ne veux pas que vous me détestiez..... Accordez-moi quelques jours de répit, et je me livrerai à vous, quand je serai guérie.» Tous se retirèrent, sans demander leur reste. La vierge, se voyant délivrée de ces bourreaux pour quelques jours du moins, priait Dieu de compléter sa délivrance en la faisant mourir. Tout à coup entre dans le lupanar un jeune homme, qui semblait trop animé pour que la fable de l’ulcère fût capable de l’arrêter dans ses desseins. La malheureuse vierge crut avec effroi que le dernier moment de sa virginité était venu; mais ce jeune homme était un chrétien, pieux et chaste, qui avait appris le péril que courait sa sœur en Jésus-Christ. Il avait donc formé le projet de la sauver, et il s’était fait admettre à prix d’argent dans ce lieu infâme. Il changea d’habits avec elle, et il demeura, le visage voilé, à la place obscène que la jeune fille venait de quitter. Dès que la substitution de personne eut été reconnue et le changement de sexe constaté, le chrétien fut condamné à mort et livré aux bêtes, ou plutôt, suivant un commentateur, à toutes les horreurs de la Prostitution antiphysique.

Ce ne fut pas la seule chrétienne qui sortit vierge du lupanar; la légende en cite une autre qui, après avoir, en qualité de mérétrix, prostitué son corps dans un lieu de débauche, retrouva sa virginité en allant à la mort. C’est la fameuse sainte Théodote, cette courtisane dont nous avons déjà parlé et qui souffrit la persécution, vers 249, du temps de l’empereur Philippe. Quand le préteur lui ordonna de sacrifier aux dieux: «C’est bien assez, s’écria-t-elle, que je sois une prostituée pour tout le monde. Je n’ajouterai pas ce crime à mes autres crimes, afin qu’au jour suprême du jugement, je puisse au moins me défendre d’avoir trahi le vrai Dieu!» On l’envoie en prison, où elle passe vingt et un jours, sans prendre aucune nourriture. Quand elle reparaît devant le juge, elle adresse publiquement une prière au Christ: «Je te conjure, dit-elle, de m’absoudre du crime dans lequel je suis tombée, à l’instigation du diable, car on m’appelle avec raison meretrix. Fortifie mon courage et regarde-moi avec clémence, afin que les plus atroces tortures n’aient pas même le pouvoir d’émouvoir mon cœur.» Le juge procède à l’interrogatoire: «De mon état, dit-elle fièrement, je suis courtisane, mais de ma religion, chrétienne, si toutefois je suis digne du Christ.» Elle est condamnée; la foule l’exhorte à sacrifier aux dieux; ses anciens amants la supplient d’épargner sa vie: «Suspendez-la au gibet, dit le juge, et déchirez-lui la peau avec des peignes de fer.» Elle supporte tout, en chantant les louanges du Seigneur. On verse du vinaigre et du plomb fondu dans ses plaies; on lui arrache les dents: elle ne cesse pas de prier à haute voix. Enfin, pour la faire taire, on la lapide. Les chrétiens qui ensevelirent son corps constatèrent, avec une surprise bien naturelle, que cette courtisane était vierge.

Quelquefois, au lieu d’envoyer la vierge dans un lupanar et de la livrer ainsi à un outrage public, le juge l’abandonnait à quelque libertin émérite qui s’engageait à ne la lui ramener que souillée et bonne pour le supplice capital. Ainsi en advint-il à sainte Denise, qui comparut devant le proconsul Optimus avec trois chrétiens nommés Pierre, André et Paul. Le proconsul la menaçait d’être brûlée vive si elle ne sacrifiait pas aux idoles: «Mon Dieu est plus grand que toi, répondit-elle; c’est pourquoi je ne crains pas tes menaces!» Le proconsul ne l’envoya pas au bûcher, mais il l’abandonna au bon plaisir de deux jeunes débauchés (ad corrumpendam). Ceux-ci l’emmenèrent avec eux dans leur maison et réunirent leurs efforts pour la faire céder à leurs obsessions criminelles: cette lutte inégale dura pourtant jusqu’au milieu de la nuit, sans qu’ils triomphassent d’une si courageuse vertu (ut ei vim turpitudinis inferrent). Cependant leur ardeur commençait à s’affaiblir et le démon de l’impureté se retirait d’eux (marescebat eorum cupiditatis libido). Enfin une clarté soudaine illumina toute la chambre, et un ange apparut, qui prit sous sa protection la vierge aux abois. Les deux corrupteurs effrayés tombèrent aux genoux de la chaste jeune fille, qui les releva en souriant: «Ne craignez rien, leur dit-elle; celui-ci est mon tuteur et mon gardien; c’est pour lui que je me suis livrée à vos impuissantes insultes.» Les deux païens la supplièrent d’intercéder pour eux auprès de ce divin protecteur et promirent de se convertir, en jurant qu’ils n’attenteraient plus jamais aux vierges du Seigneur.

On est autorisé à croire que ces attentats contre les vierges chrétiennes avaient lieu principalement à Alexandrie, pendant la grande persécution de Dioclétien. Le préfet de l’Égypte, nommé Hiéroclès, avait enjoint à tous les juges d’appliquer sans exception cette pénalité à toutes les femmes qui se disaient vierges par amour du Christ. Cet Hiéroclès, que les Actes des martyrs appellent souvent Héraclius, s’acharnait surtout à la persécution des femmes, et il les livrait impitoyablement aux agents de Prostitution (sanctas Dei virgines lenonibus tradentem, disent les Actes publiés par Ruinart, t. II, p. 196). On n’a pas de peine à croire que, dans une foule de cas, le juge ne dédaignait pas d’être lui-même l’exécuteur de ses arrêts. Ainsi en agissait le juge Priscus, qui fit beaucoup de mal aux chrétiens à la même époque. La Légende dorée de Jacques de Voragine le représente comme un homme inique et libidineux. Euphémie, fille d’un sénateur, alla s’accuser elle-même devant Priscus et réclama la faveur du martyre, en se plaignant de ce qu’on l’avait épargnée jusqu’alors, en dépit de sa profession de foi chrétienne. Priscus la fit battre de verges et l’envoya en prison: il ne tarda pas à l’y suivre, et il essaya de la violer; mais la sainte se défendit fortement, et la grâce de Dieu paralysa la lubricité de ce païen. Lui, se crut ensorcelé, et il chargea son intendant d’aller séduire par des promesses ou vaincre par des menaces l’intrépide prisonnière; mais l’intendant ne put pas ouvrir la porte du cachot, contre laquelle les haches mêmes ne faisaient que s’émousser, et il fut saisi par le diable, qui le força de se déchirer de ses propres mains. Le juge exposa inutilement la vierge à divers supplices, qui ne réussirent pas à lui ôter la vie, encore moins sa virginité. Cependant il avait donné ordre de la livrer à tous les jeunes libertins qui voudraient abuser d’elle jusqu’à ce qu’elle en mourût; mais ces libertins ne se souciaient pas de tenir tête à une magicienne, et les plus audacieux ne dépassèrent pas le seuil de la cellule où la sainte était renfermée dans l’attente de son déshonneur. Un d’eux pourtant, à qui la luxure donnait du cœur, osa pénétrer dans cette cellule; il fut bien surpris d’y trouver Euphémie entourée de vierges qui priaient avec elle; il confessa timidement sa mauvaise intention et se fit chrétien. Euphémie resta donc vierge, malgré les détestables projets de Priscus, qui voulut la voir décapiter et qui n’eut pas même le temps de dévoiler les mystères de ce corps sans tache; car, au moment où il allait profaner de ses regards impudiques cette virginité que la mort lui avait dérobée, il fut dévoré par un lion qui s’était échappé de la fosse et qui ne laissa pas un seul débris du persécuteur des vierges. «Sainte vierge triomphante, s’écrie saint Ambroise, à qui nous empruntons ce récit, en recevant la couronne de la virginité, tu méritas aussi la palme du martyre!» De pareils exemples gagnaient à la virginité et à la chasteté chrétienne toutes les âmes qu’ils enlevaient à la Prostitution et à l’impureté du paganisme.

[CHAPITRE IV.]

Sommaire.—Les faux docteurs et les sectes blasphématrices.—Les nicolaïtes.—Atroces préceptes attribués au diacre Nicolas, fondateur de cette secte.—Les phibionites, les stratiotiques, les lévitiques et les borborites.—Abominations de ces sectes, décrites par saint Épiphane.—Les hérésies du corps et celles de l’esprit.—Les carpocratiens et les valésiens.—Épiphane.—Marcelline.—Les caïnites et les adamites.—Impuretés corporelles auxquelles se livraient les caïnites.—L’Ascension de saint Paul au ciel.—Hérésie de Quintillia.—Prodicus.—Déréglements monstrueux du culte des adamites.—Réforme morale que subit cette secte après la mort de son fondateur.—Les marcionites.—Les valentiniens, etc.

Nous avons dit que si la continence et la chasteté des premiers chrétiens étaient suspectes aux gentils, les hérétiques n’avaient que trop justifié l’opinion des incrédules à cet égard. Ces hérétiques semblaient surtout avoir pris à tâche de souiller la morale évangélique et d’étouffer sous la matière le flambeau spirituel du christianisme. Ce n’étaient pourtant pas des païens déguisés, qui avaient pénétré dans le sanctuaire de l’Église du Christ, pour le déshonorer en y introduisant les impuretés du culte idolâtre et en renchérissant sur la doctrine d’Épicure et des anciens philosophes grecs. C’étaient des illuminés chrétiens, si l’on peut se servir de cette expression moderne; c’étaient des novateurs fanatiques, qui voulaient faire servir le puissant auxiliaire de la volupté au triomphe d’une religion toute métaphysique. Pendant trois siècles, le schisme ne cessa de se reproduire et de se transformer dans le sein même de l’Église naissante, et la Prostitution fut presque toujours employée, comme un moyen de propagande et de domination mystérieuses, par ces hérésies qui découlaient souvent des croyances et des mœurs religieuses de l’Inde.

La première hérésie qui ait fait irruption dans le christianisme, remonte aux temps des apôtres, et se rattache peut-être aux antiques traditions que le culte de Baal avait laissées dans la Judée. La seconde épître de saint Pierre, que la chronologie chrétienne date de l’an 65, paraît concerner cette hérésie, qui eut pour auteur un des sept premiers diacres. «Or, il y a eu de faux prophètes dans le peuple, disait saint Pierre, comme il y aura parmi vous de faux docteurs qui introduiront des sectes de perdition et qui renieront Dieu qui les a rachetés, en attirant bientôt la perdition sur eux-mêmes, et plusieurs imiteront les débauches de ces méchants, par qui sera blasphémée la voix de la vérité.» Saint Pierre dit ensuite que Dieu, qui a déchaîné le déluge sur l’ancien monde, en n’épargnant que Noé et sa famille; qui a réduit en cendres les villes impies de Sodome et de Gomorrhe, en arrachant Lot à l’impur contact des habitants de ces deux cités (à luxuriosâ conversatione eripuit); Dieu délivrera de la tentation ceux qui l’honorent, et se réservera de punir les pécheurs au jour du jugement: parmi ces pécheurs, il distingue particulièrement ceux qui, entraînés par la chair, marchent dans la passion de l’impudicité (qui post carnem in concupiscentiâ impudicitiæ ambulant), méprisent toute domination, audacieux qui se complaisent en eux-mêmes et qui ne craignent pas d’introduire des sectes blasphématrices. «Ces hommes, semblables à des bêtes déraisonnables qui courent naturellement à leur perte, blasphémant contre ce qu’ils ignorent, périront dans leur corruption et recevront la récompense de leur iniquité: eux, qui regardent la volupté comme les délices du siècle, se jettent dans ces délices de souillure et d’infamie (coinquinationis et maculæ delicis affluentes), et vous prostituent dans leurs festins impudiques; eux, qui ont les yeux pleins d’adultère et toujours ardents au péché (oculos habentes plenos adulterii et incessabilis delicti); eux, qui séduisent les âmes faibles et qui ont le cœur exercé à la convoitise; fils de malédiction, ils vont errant, hors du droit chemin, comme Balaam, qui aima le salaire d’iniquité.» On voit, dans ce passage assez confus, que ces hérétiques ne se piquaient pas de rester chastes et purs, mais il est difficile de constater, d’après le texte même de la Vulgate, le genre d’impureté que saint Pierre leur reproche. Un commentateur, donnant à cette comparaison des nicolaïtes avec Balaam une portée que nous n’apprécierons pas, suppose que leur hérésie avait fait jouer à l’âne un rôle infâme, si l’on peut expliquer dans ce sens un verset que nous ne traduisons pas, pour ne lui faire rien dire de plus ni de moins: Subjugale mutum animal, hominis voce loquens, prohibuit prophetæ insipientiam.

Cependant, s’il n’était pas question de bestialité dans l’hérésie des nicolaïtes, on ne peut douter que la sodomie ne s’y trouvât mêlée sous le manteau de la fraternité catholique. Les Pères de l’Église, qui ont parlé des nicolaïtes avec autant d’horreur que d’indignation (saint Ignace, Epist. ad Trall. et ad Philadelph.; saint Clément d’Alexandrie, Strom., l. III; saint Irénée; saint Épiphane, etc.), n’avaient pas vu les commencements de cette secte abominable, et n’en savaient que ce qu’ils tenaient de la tradition orale. Selon plusieurs d’entre eux, le diacre Nicolas, que saint Irénée qualifie formellement de maître des nicolaïtes, aurait imaginé son odieuse hérésie pour se venger des apôtres, notamment de saint Pierre, qui le blâmaient d’avoir repris sa femme avec lui, après qu’il se fut séparé d’elle pour garder la continence. Nicolas, afin d’excuser sa faiblesse, se mit à enseigner effrontément que, pour acquérir le salut éternel, il était nécessaire de se souiller de toutes sortes d’impuretés. Les raisonnements sur lesquels il appuyait cette monstrueuse doctrine, n’étaient pas de nature à l’absoudre: il prétendait qu’une chair souillée devait être plus agréable à Dieu, parce que les mérites du divin Rédempteur avaient lieu de s’exercer davantage sur elle, pour la rendre digne du paradis. D’autres Pères de l’Église essayèrent de défendre la mémoire de Nicolas contre la honte de l’exécrable hérésie qui s’était répandue sous son nom parmi les chrétiens: ils déclarèrent que ce Nicolas avait vécu chastement sous le toit conjugal, sans autre commerce que celui de sa femme légitime, qui lui donna plusieurs filles et un fils: celui-ci fut évêque de Samarie et les filles moururent vierges. Quant aux atroces préceptes qu’on lui attribuait, il n’était coupable que d’avoir employé une expression amphibologique, en disant abuser de la chair dans le sens de mortifier la chair. Ses disciples, dit-on, avaient pris à la lettre cette locution vicieuse, et ne se privaient pas d’abuser de la chair, sous la responsabilité du pieux diacre qui n’y avait pas entendu malice.