Ce ne fut pas la seule exagération de la légende, relativement à ce Nicolas que l’Église dut souvent maudire, à cause des excès de ses prétendus imitateurs. On racontait que sa femme était fort belle, et qu’il était, lui, fort jaloux. Les apôtres lui reprochaient sa jalousie, tellement que, pour échapper à des sarcasmes perpétuels, il fit venir cette femme dans une assemblée des chrétiens, et l’autorisa hautement à prendre pour mari celui qu’elle voudrait. La légende ne dit rien de plus, et l’on ne sait pas si la femme de Nicolas profita de cette autorisation. Quoi qu’il en fût, on vit, dans la conduite de Nicolas, une excitation à la débauche et une indulgence plénière accordée aux désirs sensuels. Les premiers nicolaïtes ne s’amusèrent donc pas à rattacher aux dogmes leur hérésie licencieuse; ils ne changèrent rien à l’enseignement chrétien, si ce n’est qu’ils prêchèrent d’exemple l’oubli de toute pudeur sexuelle. Plus tard, pour justifier leur séparation de l’Église, ils s’attaquèrent à la divinité de Jésus-Christ et soutinrent que les plus illicites voluptés étaient bonnes et saintes, attendu que le Fils de Dieu aurait pu les éprouver en habitant un corps terrestre et sensible. Bientôt, sans abandonner leurs pratiques obscènes, ils se rapprochèrent des gnostiques et se confondirent avec eux, en formant de nouvelles sectes sous les noms de phibionites, de stratiotiques, de lévitiques et de barborites. Ces nouvelles sectes, dont saint Épiphane a décrit les abominations à la fin du quatrième siècle, avaient toutes le même but, savoir le contentement des appétits charnels et le retour aux instincts de nature. Elles se sont perpétuées secrètement jusqu’au douzième siècle, où elles essayèrent de sortir de leur obscurité pour y rentrer à jamais.
Les hérésies des premiers siècles se divisaient, pour ainsi dire, en deux classes distinctes: celles du corps et celles de l’esprit. Ces dernières, entre lesquelles il suffit de nommer celles de Sabellius, d’Eutychès, de Symmache, de Jovinien, ne s’intéressaient qu’à des questions de philosophie religieuse et de métaphysique abstraite; ils se perdaient généralement en rêveries relatives à la divinité et à la mission de Jésus-Christ. Les hérésies du corps joignaient, à ces imaginations plus ou moins ingénieuses ou extravagantes, comme but ou comme moyen, un prodigieux débordement de sensualité. Le gnosticisme, émané des religions asiatiques, était venu s’attacher à tous les rameaux de la religion chrétienne, et les étouffait de ses branches parasites souvent pleines de poison et de scandale. La doctrine la plus fréquente chez tous les hérétiques, c’était la communauté des femmes et la promiscuité des sexes. Les carpocratiens et les valésiens professaient cette doctrine vers le commencement du deuxième siècle. Carpocrate, qui avait étudié dans l’école païenne d’Alexandrie, n’était réellement qu’un disciple d’Épicure, quoiqu’il s’intitulât chrétien. Il faisait, en effet, de Jésus-Christ un philosophe épicurien, qui s’était mis, disait-il, en communication directe avec Dieu, et qui avait vaincu les démons créateurs du monde. Ces démons ayant été renfermés dans l’enfer, le mal n’existait plus sur la terre, et tout ce qui pouvait être fait par les hommes suivant cette maxime de l’Évangile: Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-même, tout était licite et autorisé. On comprend qu’un pareil précepte ne laissait rien subsister de la continence chrétienne, et que les carpocratiens abusaient d’eux-mêmes et des autres, dans l’intérêt de leurs passions brutales. La pudeur, cette noble et touchante fiction qui distingue les êtres intelligents de la brute, fut supprimée par ces sectaires, qui la niaient et qui la regardaient comme injurieuse à la divinité. Carpocrate n’emporta pas son hérésie avec lui dans la tombe: son fils Épiphane, qui avait également appris la philosophie épicurienne et platonicienne dans les écoles d’Alexandrie, eut le temps de compléter le système philosophique de son père, quoiqu’il mourût à dix-huit ans, en décrétant que les femmes seraient communes parmi les carpocratiens, et que nulle d’elles n’aurait le droit de refuser ses faveurs à quiconque les lui demanderait en vertu du droit naturel. Épiphane fut considéré comme un dieu, et on lui éleva une statue à Samé, ville de Céphalonie. Une femme de sa secte, nommée Marcelline, vint à Rome vers l’an 160, et y fit beaucoup de prosélytes, à la sueur de son corps. C’était dans des agapes ou repas nocturnes, que les carpocratiens et les épiphaniens commettaient leurs infamies: ils mangeaient et buvaient avec peu de sobriété; puis, le repas terminé, les grâces dites, le roi du festin criait par trois fois: «Loin de nous les lumières et les profanes!» Alors, on éteignait les flambeaux, et ce qui se passait dans les ténèbres, sans distinction de sexe, d’âge et de parenté, ne devait pas même laisser de traces dans le souvenir, et représentait aux yeux des docteurs de la secte l’image confuse de la nature avant la création.
Les Pères de l’Église, saint Épiphane surtout (Hær., 27), ont tonné contre les mystérieuses prostitutions de ces hérétiques, qui semblaient avoir pris à tâche de déshonorer le nom chrétien; mais les sectateurs de Carpocrate et d’Épiphane étaient des saints auprès des caïnites et des adamites, que le deuxième siècle vit se multiplier dans le sein de l’Église avec une effrayante émulation. Le nom de l’inventeur du caïnisme n’est pas connu: on a lieu de supposer que c’était un de ces audacieux gnostiques qui ne craignaient pas de s’adresser aux penchants les plus pervers de l’humanité, pour fonder leur impure domination sur un crédule troupeau d’esclaves. Les caïnites avaient pour dogme la réhabilitation du mal et le triomphe de la matière sur l’esprit. Ils prenaient donc à rebours l’interprétation des livres saints, et ils honoraient, comme des victimes injustement sacrifiées, les plus exécrables types de la méchanceté humaine, marqués au sceau de la réprobation divine, depuis Caïn jusqu’à Judas Iscariote. Caïn surtout avait le triste honneur d’exciter au plus haut degré leur admiration et leur estime; ils justifiaient ainsi le meurtre d’Abel. On reconnaît dans cette affreuse doctrine une inspiration de l’arimanisme persan, appliqué à la lecture de la Bible et des Évangiles. Ils se glorifiaient d’imiter les hideux vices qu’ils attribuaient à Caïn, et qu’ils retrouvaient avec amour chez les habitants de Sodome et de Gomorrhe; ils protestaient contre la destruction de ces villes maudites, et ils se flattaient de pouvoir les rebâtir un jour sous la sauvegarde de Caïn, qui personnifiait pour eux le principe du mal ou l’Arimane de Zoroastre. Les Pères de l’Église se sont peut-être abusés cependant sur l’hérésie qu’ils combattaient et qu’ils ne connaissaient pas à fond, car il est difficile de croire que de pareilles turpitudes aient eu cours publiquement, et se soient produites sous l’empire d’une croyance chrétienne; or les caïnites ne contestaient pas la divinité de Jésus-Christ et son œuvre de rédemption. Comment accorder cette croyance avec le culte du mal et de l’abomination? «Il n’y avoit point d’impureté corporelle où ils ne se plongeassent, dit Bayle, qui ne fait qu’analyser les récits de Tertullien, de Théodoret, de saint Irénée et de saint Épiphane; point de crime où ils ne se crussent en droit de participer; car, selon leurs abominables principes, la voie du salut étoit diamétralement opposée aux préceptes de l’Écriture. Ils s’imaginoient que chaque volupté sensuelle étoit présidée par quelque génie: c’est pourquoi ils ne manquoient pas, quand ils se préparoient à quelque action déshonnête, d’invoquer nommément le génie qui avoit l’intendance de la volupté qu’ils alloient goûter.» Cette définition du culte des caïnites prouverait qu’ils n’étaient pas dégagés des habitudes de l’idolâtrie païenne, et qu’ils avaient seulement remplacé les dieux par des génies. On n’a rien conservé de leurs livres, et l’on doit regretter surtout leur fameuse Ascension de saint Paul au ciel, sorte d’Apocalypse dans lequel la vision de saint Paul avait révélé à ces hérétiques une incroyable théorie d’impuretés. Quoi qu’il en soit, on ne peut guère douter que les caïnites aient été plus ou moins adonnés aux honteux égarements de l’amour antiphysique, et ce fut pour entraîner les femmes dans la secte des caïnites, qui les méprisaient, qu’une jeune femme, nommée Quintillia, voulut établir une hérésie dans l’hérésie elle-même, et prêcha le caïnisme à l’usage des femmes: ce caïnisme-là, moins infect que celui de Sodome, descendait de Sapho en ligne directe, mais figurait sans doute aussi dans les merveilleux récits de la vision de saint Paul. Il eut, grâce à Quintillia, qui n’était peut-être qu’une courtisane, beaucoup de vogue en Afrique, où il s’enracina, surtout à Carthage.
Les adamites avaient fait remonter leur doctrine au premier homme pour n’avoir rien à démêler avec les caïnites; mais, du premier homme, ils ne séparaient pas la femme, comme les héritiers de Caïn et de Sapho. Le fondateur de leur secte fut un nommé Prodicus, qui avait été carpocratien, et qui n’approuvait pas le mystère que Carpocrate avait imposé à l’opération charnelle. Selon lui, ce qui était un bien dans les ténèbres ne pouvait être un mal en plein jour. Il eut donc l’audace de permettre et de prescrire des «copulations publiques entre les deux sexes.» C’est ainsi que Bayle a traduit ce texte de Théodoret: προφανῶς λαργεύειν (publice scortari). Saint Clément d’Alexandrie impute les mêmes infamies à la secte de Carpocrate, qui, dit-il, devait établir ses lois pour des chiens, des boucs et des pourceaux. L’initiation des adamites avait lieu dans une de ces agapes où les hérétiques libidineux ouvraient le champ à leurs détestables mystères. Prodicus changea quelque chose à l’usage des accouplements formés au hasard et répétés sans choix dans une nuit profonde qui faisait l’égalité des âges et des rangs. Théodoret (Hæret., lib. I et V) raconte que Prodicus, mécontent des déceptions de cette ténébreuse orgie, invita ceux qui célébraient les agapes à se précautionner d’avance et à se concerter entre eux, de manière que le consentement et l’accord des deux parties réglassent leur rencontre et leur union, au moment où les lumières seraient éteintes. Les conditions de la débauche se discutaient et se traitaient à l’amiable, avant que l’agape eût rassemblé les convives autour de la table carpocratienne. Théodoret s’appuie ici du témoignage de saint Clément d’Alexandrie (Strom., lib. III), qui parle, en effet, de ces conventions impudiques, imitées, d’ailleurs, des mœurs conviviales de Rome païenne; car Horace, dans une de ses odes (lib. III, 6), signale les adultères qui s’exécutaient ainsi, d’intelligence avec le mari aviné et presque sous ses yeux, quand on avait emporté les flambeaux et livré la place à la volupté.
Mox juniores quærit adulteros
Inter mariti vina: neque eligit
Cui donet impermissa raptim
Gaudia, luminibus remotis;
Sed jussa coram non sine conscio
Surgit marito: seu vocat institor,
Seu navis Hispanæ magister,
Dedecorum pretiosus emtor.
On voit par cette citation que les païens et Horace lui-même étaient de véritables carpocratiens sans le savoir, d’où il résulte que ceux-ci n’étaient que des païens mal convertis. Prodicus, pour motiver ces déréglements monstrueux, prétendait «que les âmes avaient été envoyées dans les corps, non pas pour être punies, mais afin que par toutes sortes de voluptés elles rendissent hommage aux anges ou aux génies qui avaient créé le monde.» Il avait, en outre, par un sacrilége détestable, voulu représenter l’union mystique des frères et sœurs en Jésus-Christ, par la conjonction charnelle de l’homme avec la femme. On dut lui savoir gré pourtant de n’avoir point, à l’exemple des caïnites, sanctifié les mœurs de Sodome et tenté de détruire l’humanité dans son berceau.
Cependant, après Prodicus qui vivait en 120, les adamites subirent une réforme morale dont l’auteur est resté inconnu: ils se vouèrent à la continence et à la virginité, quoiqu’ils abusassent de l’imitation de leur patron, au point de vouloir revenir à l’état de nudité du premier homme. Les Pères ne nous donnent pas la raison de cette bizarre hérésie, et l’on est réduit à des conjectures qui nous amènent à croire que les adamites, en adoptant ce costume indécent pour leurs cérémonies secrètes, sinon pour les rites publics du culte, avaient eu l’intention de se rappeler mutuellement l’innocence de l’homme, antérieurement au péché d’Adam. «Ils s’assemblent, dit saint Épiphane, tout aussi nus qu’ils étaient au sortir du ventre de leur mère, et en cet état, ils font leurs lectures, leurs oraisons et leurs autres exercices de religion.» Saint Augustin ne fait que répéter presque textuellement les paroles de saint Épiphane. «Ainsi, hommes et femmes, ils s’assemblent nus, ils écoutent nus les lectures, ils prient nus, et nus ils célèbrent les sacrements (nudi itaque mares feminæque conveniunt, nudi lectiones audiunt, nudi orant, nudi celebrant sacramenta).» Malgré cette délicate épreuve de leur continence, ces adamites restaient chastes ou du moins n’en venaient jamais aux actes de la chair, mais ils ne conservaient pas la pudeur des yeux, et le spectacle de toutes ces nudités salissait leur pensée, en leur donnant plus de peine à se défendre des aiguillons de la concupiscence. Mais saint Épiphane et saint Augustin disent expressément qu’ils résistaient à cette continuelle provocation de la luxure, et qu’ils finissaient par se regarder comme des choses inertes. Néanmoins, saint Clément d’Alexandrie, qui s’obstine à voir les imitateurs de Prodicus dans les héritiers de son hérésie, les accuse toujours de s’accoupler dans les ténèbres, à la suite de leurs impures agapes: τὸ καταισχῦνον αὐτῶν τὴν πορνικὴν ταύτην δικαιοσύνην ἐκποδὼν ποιησαμένους φῶς τῇ τοῦ λύχνου περιτροπῇ, μίγνυσθαι. Nous n’oserons pas nous prononcer, entre des avis si opposés, pour ou contre les faits et gestes des adamites; nous pensons pourtant que ces sectaires, qui n’étaient que des gnostiques d’une espèce particulière, se conduisaient dans leurs assemblées nocturnes aussi honnêtement que le leur permettait la nudité dont ils faisaient parade en l’honneur d’Adam et d’Ève.
Cette nudité allégorique devint même, pour certains adamites des deux sexes, une condition normale de la vie ascétique. Ils demeuraient nus, avec une ceinture qui leur couvrait les reins, et ils se cachaient, soit par groupes, soit isolés, dans le fond des bois et des déserts; ils s’enfuyaient à l’approche de tout être humain qui se distinguait d’eux par ses vêtements, et ils aspiraient à se croire revenus aux premiers âges du monde, où l’homme menait la vie des animaux. Cette vie bestiale devait souvent produire chez ces êtres dégradés un oubli complet de leur sexe et un amortissement absolu des sens. Aussi, quand parfois ils rentraient dans la société de leurs semblables, sans consentir à se montrer vêtus en public, ils affectaient de n’être plus d’aucun sexe, ils paraissaient insensibles à la vue et au toucher de la chair. «Ils sont hommes avec les hommes, dit saint Clément d’Alexandrie, femmes avec les femmes; ils voulaient être de tous les deux sexes.» Cette phrase complémentaire implique peut-être un sens bien différent de celui qu’Évagrius a cru devoir adopter en rapportant ce fait singulier (Histor. eccles., lib. I, cap. 21). Il faudrait comprendre plutôt, en effet, que ces espèces de satyres se livraient à tous les déportements de leur salacité, sans distinction de sexe ni de personnes. C’est ainsi du moins que les adamites se perpétuèrent à travers les siècles jusqu’au seizième, où ils apparurent pour la dernière fois, à moins qu’on ne veuille les reconnaître encore dans les convulsionnaires du dix-huitième siècle.
Ces excès d’impudicité, que les hérésiarques enveloppaient du manteau de la foi nouvelle, devaient inévitablement produire, en sens contraire, des excès de continence et d’ascétisme. C’était toujours le gnosticisme qui empruntait une forme chrétienne et qui créait un nouveau foyer d’hérésie. On vit naître successivement plusieurs sectes gnostiques qui se condamnaient à d’étranges servitudes de chasteté: les unes, pour ressembler à Jésus-Christ, qui mourut vierge; les autres, pour se rapprocher autant que possible de l’état de l’homme dans le paradis; ceux-ci, pour tuer le péché en ne perpétuant pas l’humanité; ceux-là, pour se soustraire à l’empire du démon qui s’incarnait dans la femme. Les encratites ou les continents, les marcionites et les valentiniens, se firent connaître presque en même temps, au milieu du deuxième siècle, par leur exagération de chasteté. Le fondateur de la secte des marcionites, Marcion, fils d’un pieux évêque de Sinope en Paphlagonie, n’avait pas d’abord été un modèle bien édifiant de cette continence, qu’il prêcha plus tard avec autant d’autorité que saint Paul, car il commença ses actes d’hérésiarque par une fornication dont il ne put se faire absoudre par son père; il se vengea de son excommunication en jetant le trouble parmi les orthodoxes. Après avoir débauché une fille, il se lia de corps et d’esprit avec une femme qui l’aida dans son apostolat d’hérésie. Il n’admettait que l’état de célibat et la continence absolue chez les chrétiens, et il ne baptisait que ceux ou celles qui faisaient vœu de conserver leur pureté charnelle et spirituelle. Cependant il trouvait bon que les sodomites eussent été délivrés des enfers par les mérites du Rédempteur, et il assurait que, les corps ne devant pas ressusciter, leur souillure n’altérait pas les âmes qui arrivaient seules devant Dieu purifiées par la mort. Les marcionites ne se tenaient pas à l’écart de la société des femmes, lorsqu’ils croyaient avoir dompté la chair; celles-ci pouvaient administrer le baptême et dire la messe, pourvu qu’elles eussent les mains pures et l’âme candide. Marcion, à l’instar des principaux gnostiques, reconnaissait dans la nature l’existence de deux principes, l’un bon et l’autre mauvais, éternellement en guerre; il attribuait à la continence le pouvoir de combattre et de vaincre toutes les embûches du démon, qui avait son fort dans la tête de la femme. Cette hérésie, en dépit des privations qu’elle imposait à ses adeptes, fit de tels progrès dans tout l’empire, que Constantin le Grand publia un édit contre les marcionites en 326, et que, près d’un siècle plus tard, Théodoret, évêque de Tyr, en convertit plus de dix mille dans le cours de son épiscopat.
Valentin, qui vécut dans le même temps que Marcion, fut plus versé que lui dans les abstractions de la philosophie gnostique et platonicienne; mais, comme lui, comme beaucoup de philosophes d’Alexandrie, il jugea utile de ranger l’homme sous le joug de la continence. Ses obscures théories religieuses ne s’adressaient, d’ailleurs, qu’aux plus hautes aspirations de l’esprit, qui se détachaient du corps comme d’un poids inutile. Les valentiniens, qui évitaient avec soin les aiguillons de la luxure, mortifiaient le corps de manière à ne pas lui laisser le libre usage de ses facultés; ils ne buvaient pas de vin, jeûnaient, dormaient peu et sur la dure, ne fixaient pas leurs regards sur les objets extérieurs et ne tendaient qu’à se perdre dans les nuages de la métaphysique. On les accusa toutefois de désordres qui eussent été au-dessus de leurs forces, si ces désordres n’avaient pas été contraires à l’essence même de leur doctrine. Les marcionites devenaient presque des êtres éthérés et des intelligences immatérielles, dans ce commerce habituel avec les génies ou les éons qu’ils avaient imaginés comme intermédiaires entre l’homme et la Divinité. Il est possible néanmoins que la mystique Prostitution des incubes et des succubes, qui ont souillé souvent la couche la plus chaste au moyen âge, soit née tout naïvement de l’hérésie des marcionites. Les encratites ou les continents ne furent pas moins sévères que les marcionites à l’égard du péché de la chair. Ils tiraient leur origine des épîtres de saint Paul, expliquées par Tatien, disciple de saint Justin. Tatien avait fait un dogme des répugnances de saint Paul contre le mariage; il avait condamné ce sacrement comme une conjonction détestable, et il ordonnait le célibat comme un acheminement à la vie angélique. C’était l’abus d’une foi vive et impatiente, car Tatien se proposait de transporter sur la terre la perfection des élus du paradis. Les sectateurs de cet hérésiarque poussèrent jusqu’à la folie cette passion de la pureté et de la continence; ils s’estimaient seuls purs et parfaits entre les chrétiens, et ils faisaient un tel usage de l’eau, extérieurement et intérieurement, comme symbole d’ablution, qu’ils furent surnommés hydroparastates.