Les valésiens, qui n’eurent qu’une vogue de curiosité vers 240, poussèrent plus loin encore le culte de la pureté corporelle, car leur fondateur, l’Arabe Valésius, en s’inspirant du sacrifice qu’Origène avait fait de son sexe aux mortifications de la chair, se persuada que la véritable chasteté ne pouvait résider que dans une nature mutilée; il déclara que, pour anéantir le péché de l’incontinence, il en fallait détruire la cause, et il n’eut aucun regret de se séparer de cette périlleuse virilité qui l’avait induit à pécher et qui en avait fait pécher d’autres. Ses disciples ne s’aperçurent pas qu’ils ne faisaient qu’entrer en concurrence avec les prêtres de Cybèle; et non contents de se livrer eux-mêmes à une castration qui ressemblait fort à un martyre, ils se vouaient avec une sorte de frénésie à la propagation de leur cruelle hérésie: ils ne sortaient qu’armés d’un petit couteau pointu et tranchant, semblable à celui avec lequel les chirurgiens enlevaient la verge ou les testicules aux esclaves destinés à la condition d’eunuques ou au métier de spadones; on les voyait lancer çà et là des regards torves et cherchant une victime, sans interrompre le fil de leurs oraisons mentales; ils ne trouvaient pas à faire beaucoup de prosélytes qui consentissent à se rendre eunuques, mais ils usaient de violence pour conquérir des corps à la chasteté valésienne, et ils mutilaient impitoyablement tous les patients, chrétiens ou païens, qui leur tombaient sous la main. Ce fut principalement dans la Judée, que ces furieux hérétiques, qui suivaient d’ailleurs les sentiments des gnostiques, s’attaquèrent ainsi aux pauvres pécheurs, sous prétexte d’en faire des anges de leur vivant.

Mais ces gnostiques n’étaient pas tous aussi radicalement ennemis de l’œuvre de la chair. Sous le nom de manichéens, au contraire, ils proclamaient, avec la haine du mariage, le libre et immodéré exercice de toutes les facultés sensuelles. Ces manichéens, qui ont presque balancé la prépondérance des vrais chrétiens dans le quatrième siècle, et qui se sont glissés jusqu’à nous à travers les rudes guerres que l’Église leur a faites, avaient voulu, si l’on en croit les Pères et les conciles, ériger le culte des sens et fonder la Prostitution religieuse à la place de l’Évangile et du culte de l’esprit. L’auteur de cette mystérieuse hérésie fut un Perse, nommé Manès, qui avait déposé son étrange doctrine dans des livres où ses disciples puisèrent le principe de toutes les impuretés. On a peine à croire ce que saint Augustin raconte de leur système sur le salut des âmes séparées des corps. Suivant ce système, Dieu avait construit une grande machine composée de douze vaisseaux aériens, qui étaient continuellement chargés d’âmes et qui les transportaient à travers les espaces dans la lune et dans le soleil, mais le voyage s’opérait sous de bizarres auspices. Il y avait, dans les vaisseaux, des vierges divines qui prenaient la forme masculine pour donner de l’amour aux femmes, et la forme féminine pour exciter les ardeurs des hommes; en sorte que les âmes des deux sexes ne cessaient de s’épurer dans cet immense accouplement: car, disaient les manichéens, pendant l’émotion de la luxure, la lumière se dégage des substances ténébreuses de la matière et saillit vers la Divinité (ut per hanc illecebram, commota eorum concupiscentia, fugiat de illis lumen, quod membris suis permixtum tenebant). Si les manichéens avaient mis la Prostitution dans les sphères célestes, ils n’avaient garde de vouloir l’abolir sur la terre; aussi, considéraient-ils l’acte vénérien comme une œuvre sainte, à condition que la sainteté de cet acte ne fût pas compromise ou annihilée par le mariage et par la conception. Et si utuntur conjugibus, dit saint Augustin (de Hæresibus, cap. 46), conceptum tamen generationemque devitant, ne divina substantia quæ in eos per alimenta ingreditur vinculis carneis ligetur in prole. C’était une incroyable imagination que de voir dans la génération des enfants une diminution de la substance divine que chacun s’incorporait par la nutrition! Avec des idées aussi monstrueuses, les manichéens étaient convaincus d’avance de toutes les turpitudes qu’on leur imputait, et ils furent persécutés par les chrétiens ainsi que les chrétiens l’avaient été par les païens. «Comme ils croyoient que l’esprit venoit du bon principe, dit Maimbourg dans son Histoire de saint Léon, et que la chair et le corps étoient du méchant, ils enseignoient qu’on le devoit haïr, lui faire honte et le déshonorer en toutes les manières qu’on pourroit; et sur cet infâme précepte, il n’y a sorte d’exécrables impudicités dont ils ne se souillassent dans leurs assemblées.» Ce n’est pourtant pas une raison suffisante pour ajouter foi à l’horrible et dégoûtante pratique dont les accuse saint Augustin, en prétendant qu’ils mêlaient à leurs hosties et à leurs aliments de la semence humaine: «Qua occasione vel potius execrabilis superstitionis quadam necessitate coguntur electi eorum, velut eucharistiam conspersam cum semine humano sumere, ut etiam inde, sicut de aliis libis quos accipiunt, substantia illa divina purgetur... Ac per hoc sequitur eos, ut sic eam et de semine humano, quam admodum de aliis seminibus, quæ in alimentis sumunt, debeant manducando purgare.» N’est-il pas évident que la Prostitution était partout où le christianisme de l’Évangile n’était pas?

[CHAPITRE V.]

Sommaire.—La Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière, dans le christianisme.—Les ermites, les vierges et les premiers moines.—Tableau des souffrances physiques auxquelles se soumirent les Pères du désert.—Les filles et les femmes ermites.—Légende de saint Arsène et de la patricienne romaine.—Le jeune solitaire et le patriarche.—L’ermite et sa mère.—Légende populaire de saint Barlaam et du roi Josaphat.—Le démon de la luxure et de la convoitise.—Légende d’un vieil ermite qui eut ce démon à combattre.—La Prostitution hospitalière dans les agapes nocturnes et à travers les solitudes catholiques.—Les moines errants.—Les Sarabaïtes.—Conduite impudente de ces moines dissolus.—Mœurs relâchées de certaines abbayes de femmes.—La Prostitution sacrée dans le culte des images.—Les saints apocryphes.—Culte obscène rendu en divers endroits jusqu’à la révolution française, par les femmes stériles, les maris impuissants et les maléficiés, aux saints Paterne, René, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc.—Légende de saint Guignolet.—L’œil d’Isis et l’oie de Priape.—Statue indécente de saint Guignolet à Montreuil en Picardie.—Saint Paterne.—Saint Guerlichon.—Saint Gilles.—Saint René.—Saint Prix.—Saint Arnaud.—Vestiges du paganisme dans le culte chrétien.

Le christianisme, lorsqu’il était en lutte avec la Prostitution païenne, trouva donc, dans son propre sein, d’indignes adversaires qui s’efforcèrent de le souiller de tous les désordres les plus abominables. Ces adversaires étaient quelquefois suscités par les religions profanes, que la foi du Christ sapait dans leurs honteuses racines attachées aux passions sensuelles de l’homme qui avait fait ses dieux à son image. Quelquefois aussi, les hérésiarques les plus redoutables n’étaient que des catéchumènes ignorants ou des diacres de bonne volonté, exaltés et aveuglés par les austérités, la prière et la solitude. Voilà comment la continence excessive pouvait produire l’excessive impureté; voilà comment des chrétiens, longtemps chastes et vertueux, se laissaient emporter à des aberrations criminelles, que les gentils eux-mêmes ne se fussent pas permises. Le principe de la chasteté de l’âme et du corps était la plus grande force de cette loi nouvelle, qui avait fait par là des esclaves soumis en faisant des prosélytes. Les docteurs et les Pères de l’Église ne cessèrent donc, en aucun temps, de poursuivre et de terrasser le paganisme dans les œuvres de la Prostitution sacrée et légale. Mais, chose étrange! pendant que le christianisme naissant livrait cette guerre infatigable aux doctrines et aux actes de l’iniquité, il ne s’apercevait pas que la Prostitution sacrée, et même la Prostitution hospitalière, ces deux sœurs aussi vieilles que le monde, osaient déjà reparaître sous un déguisement chrétien, qui changeait complétement leur caractère et dissimulait leur origine primitive. Grâce à ce déguisement sous lequel on ne les reconnaissait plus, quoiqu’elles se révélassent assez par leurs actes, elles occupèrent une place parasite que l’hérésie leur avait conquise, et que la morale religieuse ne parvint à leur enlever que fort tard, en purifiant tout ce qui avait porté trace de leur passage.

Ce fut dans la vie ascétique des ermites, des vierges et des premiers moines, que la Prostitution hospitalière, cette forme naïve de la Prostitution sacrée, sembla, sinon renaître, du moins essayer de prouver qu’elle avait existé dans des circonstances analogues. Des solitaires de l’un et de l’autre sexe avaient rompu violemment avec le siècle, et s’étaient retirés le long des rives du Jourdain et dans les déserts de la Thébaïde, pour y vivre d’une vie contemplative et pénitente, loin du péché, ce lion dévorant qu’ils redoutaient cent fois plus que les lions de ces vastes solitudes. Il fallait des années de cette existence laborieuse et sauvage, pour que le démon de la chair fût dompté, pour que ses ardeurs fussent éteintes, pour que l’esprit fût définitivement maître du corps. Pendant ces années de lutte et d’épreuve, où la révolte des sens menaçait souvent de briser toutes les entraves de la continence, l’âme avait des heures de doute et de faiblesse, des intervalles de vertige et de folie. Alors, de voluptueuses hallucinations erraient à l’entour de ces pauvres victimes du Tentateur; le saint homme ou la sainte femme n’avait plus conscience de son individualité ni de son état; la cellule étroite et nue, la caverne sombre et froide, la hutte misérable et ouverte aux intempéries de l’air se transformait, dans les rêves de celui ou de celle qui l’occupait, en un palais embaumé de parfums, resplendissant d’étoffes de soie, tout rempli de musique et de chants, tout encombré de vases d’or et d’argent, de tapis et de coussins, de tables chargées de mets exquis et de vins délicieux. Ordinairement, la prière triomphait de ces piéges de l’enfer, et le souffle de Dieu dissipait le nuage fascinateur; mais, dans ces moments difficiles, dans ces nuits d’insomnie brûlantes, dans ces journées de retour involontaire vers les choses de la terre, si tout à coup un voyageur égaré pénétrait dans l’asile de la vierge aux abois, si une femme, une chrétienne, avide des consolations de la parole de Dieu, apparaissait soudain aux yeux du patriarche en délire, le patriarche, la vierge, pouvaient se croire encore aux anciens temps bibliques et s’incliner avec amour devant l’hôte divin que le ciel lui envoyait. Le diable y aidant, la Prostitution hospitalière reprenait son empire, et laissait ensuite dans les larmes et le repentir la fragile vertu qu’elle avait abusée, avec les illusions de la science et les vanités du cœur humain. Était-il même besoin que les frères ou les sœurs, qui venaient ainsi visiter des solitaires, passassent pour des anges, et le devoir de l’hospitalité n’était-il pas toujours un encouragement au péché que l’occasion déterminait?

En lisant les vies des Pères du désert, on voit à chaque page quelle était la puissance de la chair sur ces natures énergiques, épuisées par les jeûnes, les macérations et les souffrances physiques, mais exaltées aussi par la terreur du péché et l’impatience de la perfection spirituelle. «Hélas, mon Dieu! raconte saint Jérôme, le modèle des anachorètes; combien de fois, lorsque j’étais dans cette affreuse solitude, toute brûlée par les ardeurs du soleil, croyais-je encore me trouver au milieu des délices et des divertissements de Rome! Mes membres tout languissants faisaient horreur à voir par le sac dont ils étaient couverts; ma peau était aussi noire que celle d’un Éthiopien. Je ne faisais que pleurer et gémir; je ne dormais point, et si le sommeil m’accablait quelquefois et me fermait les yeux malgré moi, malgré toutes mes résistances, je me jetais sur la terre nue plutôt pour y briser mes os que pour les reposer. Je ne parle point de ma nourriture, puisque les solitaires, en quelque langueur qu’ils soient, ne boivent jamais que de l’eau froide, et que ce serait une sorte d’excès que de manger un aliment cuit. Et moi, qui me trouvais dans cet état et qui m’étais condamné à cette peine volontaire par la crainte que j’avais de l’enfer; moi qui n’avais pour compagnie que les scorpions et les bêtes féroces, je m’imaginais néanmoins quelquefois être dans la compagnie des jeunes filles! Mon visage était tout pâle à force de jeûnes; mon corps était tout froid et tout desséché, et je sentais néanmoins des chaleurs impures qui rendaient ma concupiscence toute vivante et tout embrasée dans une chair à demi morte. Combien de fois me suis-je prosterné aux pieds du Fils de Dieu, pour les arroser de mes larmes et les essuyer de mes cheveux! Combien de fois passai-je les semaines entières à dompter ma chair rebelle! Combien de fois ai-je consumé les jours et les nuits, criant continuellement et ne cessant de me frapper la poitrine jusqu’à ce que la tranquillité me fût rendue! J’avais horreur de ma cellule, comme si elle eût connu mes pensées impures, et j’allais, tout irrité contre moi-même, me précipiter, m’enfoncer dans les déserts les plus sauvages. Si je voyais quelque roche bien horrible, quelque caverne bien sombre, quelque montagne bien escarpée, c’était le lieu que je choisissais pour y offrir à Dieu mes prières, et pour y faire retentir mes gémissements. Enfin, Dieu, qui écoutait mes soupirs et mes larmes, après avoir vu mes yeux si longtemps attachés sur lui, me mettait dans une telle disposition d’esprit, qu’il me semblait tout à coup que je fusse dans la compagnie des anges, et que dans des transports de joie je m’écriais: Je courrai après vous, pour suivre l’odeur de vos parfums!»

Ce passage, qui trouverait son analogue dans les confessions de chaque Père du désert, suffit pour nous initier à la nature des tentations diaboliques qui assiégeaient ces saints personnages. On s’explique assez l’influence provocatrice que devait avoir la vue d’une personne d’un autre sexe sur un esprit torturé de concupiscence, sur un corps irrité de privations. Nous avons déjà vu l’abbé Zosime poursuivant, dans les sables de l’Égypte, une créature toute nue au corps noir et brûlé par le soleil, laquelle n’était autre que la fameuse pécheresse dite Marie l’Égyptienne. Il y avait en Afrique et dans l’Asie-Mineure une multitude de filles et de femmes ermites qui se consacraient à la vie monastique, et qui n’échappaient pas sans combat aux terribles émotions de la chair; ce qui faisait dire à saint Jérôme, témoin, juge et partie de ces entraînements tyranniques: «Je place la virginité dans le ciel et ne me vante pas de l’avoir.» L’histoire des Pères, recueillie et écrite par lui, est pleine de récits singuliers qui nous montrent les solitaires des deux sexes, en communication permanente avec des êtres qui leur viennent du ciel ou de l’enfer, pour les tenter ou pour les encourager. On peut aussi, sans vouloir contester le caractère religieux et touchant de ces récits extraordinaires, supposer que le voisinage et la fréquentation des deux sexes, au fond de ces solitudes peuplées de cellules et de pénitences, devaient engendrer bien des abus au point de vue des mœurs, si l’on se rend compte des passions fougueuses que la retraite, le silence, le jeûne et l’insomnie développent dans une âme ardente et fanatique. La soumission des sens était souvent au-dessus des forces humaines, et le démon, à qui l’on attribuait ces déchaînements de luxure, venait en aide à tous les troubles de l’esprit et à toutes les rébellions du corps.

Saint Arsène, qui vivait tout nu dans le désert, et qui se nourrissait d’herbes comme les bêtes en fuyant l’approche de ses semblables, trouva un jour à la porte de sa cellule une femme noble et âgée, que la dévotion avait amenée vers lui: «Si tu veux voir mon visage, lui dit-il avec indignation, regarde!» Mais elle n’osa pas regarder et elle resta prosternée devant le solitaire: «Tu retourneras à Rome, reprit-il tristement, et tu diras à d’autres femmes que tu as vu l’abbé Arsène, et elles viendront aussi pour me voir!—Avec la permission de Dieu, répliqua-t-elle en s’attristant de la tristesse du saint, je ne souffrirai qu’aucune femme vienne ici!—Je demande à Dieu d’effacer ton souvenir de mon cœur!» murmura le pauvre abbé. Cette dame revint de sa visite au désert, avec la fièvre et une profonde amertume; elle voulait mourir: «Ne sais-tu pas, lui dit-un archevêque qui lui apporta des consolations, ne sais-tu pas que tu es une femme et que le démon emploie la femme pour attaquer les solitaires? C’est ce qui fait qu’Arsène t’a parlé ainsi, mais il prie sans cesse pour ton âme.» Et cette dame consentit à vivre. Le légendaire qui rapporte cette mélancolique aventure, le naïf Jacques de Voragine, y ajoute deux autres exemples qui prouvent la fragilité humaine chez les plus vénérables confesseurs. Un jeune solitaire disait à un patriarche dont il était le disciple: «Tu as vieilli; rapprochons-nous un peu du monde?—Allons là où il n’y a point de femmes! répondit le vieillard.—Ce n’est qu’au désert, reprit le jeune homme, que l’on n’est point exposé à rencontrer des femmes.—Mène-moi donc au désert!» Un autre Père, pour porter sa vieille mère et l’aider à traverser une rivière, se couvrit les mains avec son manteau: «Pourquoi couvres-tu ainsi tes mains, mon fils? lui demanda la bonne femme.—Le corps d’une femme est du feu! répondit-il en chassant le démon avec des signes de croix. Pendant que je te touchais, ma mère, le souvenir d’autres femmes se réveillait dans mon cœur!»