Le vilain rôle que jouait le démon pour faire pécher les saints par convoitise de la chair est nettement établi dans la légende populaire de saint Barlaam et du roi Josaphat, légende qui a souvent inspiré l’épopée romanesque du moyen âge dans toutes les langues. Barlaam convertit Josaphat, fils d’un roi idolâtre, que la légende nomme sans doute par allégorie: le roi Avenir. Ce roi se désole de voir son fils devenu chrétien, et il s’efforce de le ramener à la religion des faux dieux. Le magicien Théodas conseille au roi d’éloigner de son fils tous les hommes et de le faire servir par de belles femmes bien parées et bien séduisantes: «J’enverrai vers lui un des esprits que j’ai sous mes ordres, afin de le porter à la luxure, dit-il; car rien n’est plus propre que la figure des femmes à séduire les jeunes gens.» D’après ce conseil pervers, le jeune chrétien fut enfermé au milieu d’un sérail de femmes qui le provoquaient sans cesse au péché, et le malin esprit, envoyé par le magicien, s’empara de Josaphat avec tant de puissance que celui-ci eût bientôt succombé si le Dieu des chrétiens ne fût venu à son aide. Il résista donc à la tentation et soumit la chair à l’empire de l’âme. Mais on lui présenta une fille de roi, qui était parfaitement belle, et qui produisit sur lui plus d’effet que toutes les autres femmes; il essaya de la convertir, tout en admirant sa beauté enchanteresse: «Si tu veux que je renonce aux idoles, épouse-moi! lui dit cette sirène. Les chrétiens n’ont pas le mariage en aversion; ils le louent, au contraire; car les patriarches, les prophètes et saint Pierre, le prince des apôtres, ont été mariés.—C’est en vain que tu me persécutes, répondit-il en se détournant. Il est permis aux chrétiens de se marier, mais cela n’est point permis à ceux qui ont fait vœu de virginité.» Elle fit semblant de pleurer, et elle le regarda plus tendrement: «Si tu veux contribuer à mon salut, murmura-t-elle d’une voix tremblante, accorde-moi une demande qui est bien peu de chose: couche cette nuit avec moi, et je te promets qu’au point du jour je me ferai chrétienne.» Josaphat n’était pas préparé à cette étrange proposition: il savait quelle joie pour les anges que la conversion d’un idolâtre; il savait également quelle tristesse leur cause le péché de luxure; néanmoins il balançait, et il cherchait dans les regards de la séductrice le honteux courage du péché. Alors le malin esprit, qui avait mission de le faire pécher, dit à ses compagnons infernaux: «Voyez comme cette jeune fille ébranle la vertu de ce jeune homme que nous n’avions pu vaincre? Venez donc et jetons-nous sur lui, car le moment est opportun.» Josaphat, en effet, se sentait embrasé des feux de la concupiscence, tandis que le démon lui suggérait la détestable pensée de sauver au prix de son âme l’âme de cette jolie païenne. Mais, avant de consentir à ce qu’on attendait de sa charité chrétienne, il fit un signe de croix et se mit en oraison. Aussitôt il s’endormit, et fut transporté en songe dans le séjour des bienheureux. A son réveil, selon les paroles du naïf compilateur de la Légende dorée qui a suivi pas à pas le récit de Jean de Damascène: «La beauté de cette fille et de ses compagnes ne lui inspira plus que le dégoût qu’on ressent à l’aspect de la plus sale ordure.»

Les Pères de l’Église croyaient à l’existence d’un démon qui présidait particulièrement à la luxure, et qui avait pour rôle d’exciter la concupiscence charnelle parmi les hommes idolâtres ou chrétiens. On trouve ce démon à chaque page dans la vie des Pères et dans les légendes des saints; il emprunte les formes les plus attrayantes pour entraîner à mal les vierges et les confesseurs; il est souvent repoussé et mis en fuite, mais quelquefois il en arrive à ses fins, et il invente les fourberies les plus singulières pour venir à bout de la continence d’un anachorète. Nous serions en peine de dire si ce démon de la luxure et de la convoitise était le même que celui de la Prostitution que nous rencontrons sous ce nom (demon scortationis) dans l’Histoire ecclésiastique d’Évagrius (chap. 26), mais qui n’y fait rien pour justifier son nom. Un vieil ermite déjouait depuis bien des années toutes les ruses de ce démon, qui l’assiégeait de mille manières avec une ardeur infatigable. Cet ermite, il est vrai, avait sa cellule sur le mont des Oliviers, où l’esprit de Dieu était toujours présent: «Quand me laisseras-tu donc tranquille? lui dit un jour le pieux solitaire. Va-t’en, car tu as vieilli autant que moi.» Le démon lui apparut alors, et lui promit de ne plus le tourmenter, pourvu que le saint homme jurât de ne rien révéler à personne au monde de ce que lui confierait le démon. L’ermite s’empresse d’acheter son repos à ce prix-là, et fait le serment qu’exige son tentateur; mais ensuite ce dernier lui dit avec malice: «Je te conseille de ne plus adorer cette image qui représente une femme tenant entre ses bras un enfant.» Le démon se retire là-dessus, et le vieillard reste tout inquiet d’un semblable conseil que son serment l’empêche de révéler même à son confesseur. Profondément troublé dans sa conscience, il se rend à la ville voisine, nommée Pharan, et va se confesser à l’abbé Théodore, qui lui donne l’absolution de son parjure: «Hâte-toi seulement de sortir de cette ville, qui n’est qu’un grand lupanar, lui dit-il, car tu ne serais pas le plus fort contre le démon de la Prostitution, mais adore en partant Jésus-Christ et sa divine mère.» Le vieillard, rentré dans sa cellule, y retrouve le démon qui l’accuse de s’être parjuré: «Loin de moi! s’écrie le saint qui le chasse à grands signes de croix; je suis trop vieux pour t’écouter et pour te craindre!»

La vie cénobitique était donc assiégée de désirs sensuels et de pensées mondaines: la victoire du Tentateur ne dépendait souvent que de sa persévérance à tendre des piéges aux solitaires, et les occasions de péché ne se reproduisaient que trop souvent. La Prostitution hospitalière parlait plus haut que les austères enseignements de l’Église; elle ne pénétrait pas seulement, avec les hérétiques, dans les agapes nocturnes et dans la visitation des vierges et des veuves chrétiennes; elle se promenait encore avec mystère à travers les solitudes où se rassemblaient, pour prier et travailler en commun, les frères et les sœurs de la nouvelle famille catholique. L’ignorance et la crédulité préparaient les victimes que dévorait le monstre de l’impudicité. Ce furent les hérésies qui amenèrent avec elles ce prodigieux relâchement dans la chrétienté, dès l’année 230: «Il n’y avait plus de charité dans la vie des chrétiens, raconte saint Cyprien, témoin oculaire de cette triste époque, il n’y avait plus de discipline dans les mœurs: les hommes peignaient leur barbe, les femmes fardaient leur visage; on corrompait la pureté des yeux en violant l’ouvrage des mains de Dieu, et celle des cheveux même en leur donnant une couleur étrangère. On usait de subtilités et d’artifices pour tromper les simples; les chrétiens surprenaient leurs frères par des infidélités et des fourberies. On se mariait avec les infidèles; on prostituait aux païens les membres de Jésus-Christ.» Ce passage et bien d’autres témoigneraient au besoin de l’existence de la Prostitution hospitalière dans la vie commune des chrétiens de l’un ou de l’autre sexe, malgré les excommunications des conciles et les admonestations des docteurs.

Il faut attribuer ces mauvaises mœurs, qui régnaient dans un si grand nombre de communautés de femmes, à l’influence démoralisatrice d’une foule de moines errants et séculiers que la débauche et la paresse multipliaient partout. Ces hérétiques vivaient joyeusement dans le siècle, sans résidence fixe, sans occupation sédentaire, sans moyens d’existence; ils se divisaient en une foule de sectes qui ne se distinguaient entre elles que par des variétés de libertinage; ils menaient tous le même genre de vie oisive et vagabonde, allant de ville en ville, ou plutôt de couvent en couvent; car, avant l’institution régulière des ordres monastiques, les vierges vouées et consacrées vivaient ensemble dans la retraite et la prière, fuyant le contact et la vue des païens, mais fréquentant volontiers les prêtres et les fidèles. Entre ces sectes de fainéants et de débauchés, on remarquait celle des sarabaïtes, qui sont nommés remoboth par saint Jérôme et gyrovagues par les historiens du cinquième siècle. Les sarabaïtes, dont le nom signifiait en langue égyptienne indisciplinés, faisaient remonter leur origine au Juif Ananias, que saint Pierre punit de son mensonge en le frappant de mort subite avec sa jeune femme Saphira. Quoique soi-disant chrétiens, ils ne renonçaient pas à la circoncision, qui favorisait leurs impures habitudes: «Tout chez eux respire l’affectation, écrivait à Eustochie, en 384, saint Jérôme, qui n’a garde de les confondre avec les cénobites et les anachorètes: ils ont des manches et des chaussures larges, un vêtement encore plus grossier; ils poussent de fréquents soupirs, sont exacts à visiter les vierges, déchirent la réputation des clercs, et les jours de fête ils se livrent aux excès de l’intempérance la plus effrénée (saturantur ad vomitum).» Dans les commencements, ils formaient des associations fraternelles, deux par deux ou trois par trois, et ils demandaient au travail de leurs mains une nourriture frugale et commune; mais ils avaient de fréquentes disputes, qui provenaient, selon saint Jérôme, de ce que, vivant de leur chétive industrie, ils ne pouvaient souffrir de maître: mais la cause de ces altercations, qui se terminaient souvent par des voies de fait, résultait plutôt de leurs jalousies et de leurs rivalités amoureuses. Ils ne tardèrent pas à s’isoler et à chercher fortune chacun de son côté. Cassien, dans ses Commentaires (Collat. XVIII, c. 8), représente sous les traits les plus hideux la conduite impudente de ces moines dissolus qui se propagèrent dans l’Égypte et jusqu’au fond des déserts de la Thébaïde, et qui n’avaient pas encore disparu au neuvième siècle, puisque Charlemagne fit une loi pour les détruire (Capitul. reg. Francor., t. I, p. 370). Nous ne sommes nullement portés à défendre et à justifier les sarabaïtes, comme a essayé de le faire, dans les Mémoires de l’Académie de Gottingue (t. VI, 1775), le savant François Walch, qui veut distinguer d’eux les gyrovagues, en appliquant à ces derniers tous les débordements qu’on impute aux sarabaïtes. Cassien, que nous préférons suivre dans nos jugements sur ces hérétiques, les avait vus à l’œuvre dans la haute Égypte, où la seule ville d’Oxiringue renfermait plus de dix mille vierges, et où la population entière ne se composait que de cénobites et de moines. Quatre siècles plus tard, alors que les ordres religieux étaient répandus par tout le monde chrétien et que la règle monastique fermait la porte des cloîtres aux dangereux apôtres de la Prostitution hospitalière, saint Benoît recommande à ses disciples de se défier de ces corrupteurs: «Il y a une troisième et très-mauvaise classe de moines, dit-il; c’est celle des sarabaïtes, qui, ne s’astreignant à aucune règle, sourds aux conseils de l’expérience, conservant toujours les goûts du siècle, osent mentir à Dieu, usurpant les ordres sacrés. Réunis par deux, par trois, quelquefois même seuls, ils vivent sans pasteur, renfermés non dans le bercail du Seigneur, mais dans leur propre bergerie. Leur désir est leur loi; ils appellent saint tout ce qui est de leur choix; ce qu’ils n’aiment point, ils le regardent comme défendu.» La règle de saint Benoît parle aussi des gyrovagues qui n’avaient ni feu ni lieu, et qui s’en allaient à l’aventure, mangeant, buvant et logeant dans les couvents, où ils ne laissaient que trop de souvenirs de leur intempérance, de leur irréligion et de leur impureté (per diversarum cellas hospitantur, semper vagi et nunquam stabiles et propriis voluptatibus et gulæ illecebris servientes).

Pour rechercher et découvrir les dernières traces de la Prostitution hospitalière, il faudrait approfondir l’histoire monastique, et constater les nombreux égarements qui ont prouvé la fragilité de la vertu humaine et l’impuissance des vœux les plus sacrés. Nous verrions que, dans les monastères de femmes, la réception des gens d’église et l’hospitalité octroyée aux moines de passage entraînaient parfois des désordres qui n’éclataient pas toujours en scandales, et qui ne sortaient guère du silence de la vie religieuse. L’Église, comme une mère indulgente, étouffait sous son manteau les infractions à la règle et les déportements de son jeune troupeau. Elle avait, d’ailleurs, les yeux ouverts sur les excès qui se cachaient en vain dans l’ombre de ces asiles de pénitence. C’est moins dans les Actes des conciles et dans les chroniques monacales, que dans la tradition appuyée sur le témoignage des romans et des poésies populaires; c’est moins d’après des faits nombreux et signalés que d’après le vague murmure des échos du passé, qu’il serait possible de dépeindre les mœurs relâchées de certaines abbayes, où l’arrivée d’un pèlerin ou d’un moine évoquait des réminiscences joyeuses de l’hérésie des sarabaïtes. Le peuple, qui avait des yeux et des oreilles, pour ainsi dire, dans l’intérieur de ces asiles impénétrables, en racontait la légende scandaleuse, et disait merveilles de l’hospitalité des couvents. Le fabliau du comte Ory, qu’on retrouve sous différents noms dans presque toutes les littératures du moyen âge, est une gracieuse indiscrétion qui nous en apprend beaucoup plus sur cette hospitalité, que les actes authentiques de la réformation de plusieurs couvents de femmes, dans lesquels le désordre s’était introduit avec des hôtes aimables et audacieux. Nous ne croyons pas devoir insister davantage sur la question délicate du relâchement des mœurs claustrales et sur les dangers de l’hospitalité monastique.

Quant à la Prostitution sacrée, qui appartenait exclusivement aux religions de l’idolâtrie, et qui y avait imprimé ses souillures allégoriques, on s’étonnera, on s’indignera sans doute qu’elle ait cherché à revivre ou du moins à ne pas mourir tout entière dans une religion fondée sur la morale la plus pure et remplie des plus nobles aspirations de l’âme. On s’expliquera cependant que le culte des images ait gardé çà et là quelques traces de cette affligeante Prostitution: l’église succédait au temple; les chastes statues du Sauveur, de la Vierge et des saints remplaçaient les statues effrontées de Bacchus, de Vénus, d’Hercule et de Priape; mais le peuple avait de la peine à changer à la fois de dieux et de culte: elle conserva donc de l’ancien culte tout ce qu’elle pût mêler grossièrement au culte du vrai Dieu. Les prêtres, de leur côté, ne se firent pas scrupule de s’approprier certaines formes de cérémonies religieuses qu’ils avaient revêtues d’une signification chrétienne; mais ils n’empêchèrent pas l’intrusion de certaines pratiques essentiellement idolâtres, outrageantes même pour la foi nouvelle. Parmi ces premiers ordonnateurs du culte, il y eut sans doute aussi des esprits pervers ou corrompus qui abusèrent de la candeur des néophytes. Ainsi voyons-nous, en ces temps de fondation ecclésiastique, l’hérésie qui s’empare de toutes les issues du christianisme, et qui ose y jeter encore les racines de la Prostitution sacrée: ici, ce sont les danses et la musique, ces insidieux auxiliaires de la volupté; là, ce sont les agapes où viennent se refléter les obscénités des Bacchanales; ailleurs, ce sont les saints déguisés en divinités dont ils portent les attributs; bien plus, les sacrements eux-mêmes ne sont pas exempts de ces honteuses imitations: au baptême, comme saint Jean Chrysostome l’écrivait au pape Innocent Ier, les femmes étaient nues, sans qu’on leur permît même de voiler leur sexe; à la messe, les assistants s’entre-baisaient sur la bouche; dans les processions, les vierges voilées portaient des amulettes et des idoles qui auraient convenu au culte d’Isis ou de Mythra; les gâteaux obscènes des fêtes du paganisme, les coliphia et les siligines, avaient à peine modifié leurs formes et leurs usages. En un mot, la Prostitution sacrée s’attachait de toutes parts, comme un lierre parasite, non pas au dogme, mais à la liturgie. Il fallut que les Pères de l’Église et les conciles amenassent par degrés les esprits et les cœurs à subir le joug divin de la morale évangélique.

Mais si le culte catholique épurait et rejetait l’ivraie païenne qui avait germé dans son sein, le paganisme se perpétuait dans certaines croyances, dans certaines cérémonies, qui touchaient de près à la vieille souche de la Prostitution sacrée. Voilà comment le culte secret des dieux domestiques se retrancha dans le lararium comme dans un fort, et y resta inviolable pendant des siècles après l’établissement du christianisme; voilà pourquoi Vénus, Priape, le dieu Terme, les faunes et les sylvains eurent des autels et des sacrifices jusque dans le moyen âge. Les amants et les vierges sont les derniers soutiens de la théogonie qui avait déifié les sens et les passions; mais ce ne sont plus des adorateurs exclusifs et timorés de l’idole qu’ils encensent au pied d’un arbre séculaire, au bord d’une fontaine, dans le fond d’une grotte, au sommet d’une montagne: ils réclament, d’un ton impérieux et parfois avec des menaces, les secours et la protection de ces dieux déchus, que l’espérance tolère encore sur leur piédestal, et qui tomberont en morceaux à la première épreuve de leur impuissance. Les filles qui veulent avoir des amants ou des maris vouent leur virginité au génie du fleuve, de la forêt, d’un arbre ou d’une pierre, mais elles n’offrent pas à ces génies invisibles le tribut matériel de leur virginité, qui s’immole elle-même sur le gazon fleuri quand un pâtre aussi beau que Daphnis se trouve là pour recevoir la victime. C’est toujours Vénus qui est l’âme de l’univers, c’est Vénus qui conserve son culte éternel en présence de la nature.

Les nouveaux convertis ne se séparent pas aisément de ces divinités avec lesquelles ils se sentent jeunes et pleins d’ardeur: ils sont baptisés, ils vont dans les églises, ils participent aux agapes, ils sentent avec une douce émotion couler dans leur âme la morale de l’Évangile, mais ils se rattachent, par quelque lien sensuel, par quelque instinct physique, aux images divinisées de leurs passions, aux analogies divines de leur corps. Vénus avait été la première personnification de l’idolâtrie sous les noms de Mylitta, d’Uranie et d’Astarté: elle en fut la dernière, sous son nom de Vénus, que ses grossiers et rustiques desservants prononçaient Bénus. On a découvert à Pompéi une curieuse inscription, qui montre bien que, dès le milieu du premier siècle de Jésus-Christ, le culte de Vénus avait déjà des sacriléges. C’est un amant malheureux qui voudrait se venger de ses peines de cœur sur la déesse de l’amour elle-même: «Qu’il vienne ici celui qui aime! je veux rompre les côtes de Vénus et lui casser les reins à coups de bâton. Elle a bien pu briser mon sensible cœur, la cruelle déesse: pourquoi, en revanche, ne lui briserais-je pas la tête?»

Quisquis amat, veniat! Benere, vole frangere costas
Fustibus et lumbos debilitare deæ.
Si potest illa mihi tenerum pertundere pectus,
Quin ergo non possim caput deæ frangere?

Cette idolâtrie se glissa dans le culte de différents saints, qui furent choisis par le caprice populaire pour remplacer des dieux familiers qu’on invoquait dans les circonstances les plus ordinaires de la vie. Nous n’avons pas à nous étendre, malgré le droit de la science, sur un sujet qui côtoie les choses les plus respectables, et qui leur prêterait un reflet déshonnête; mais il est impossible de ne pas constater que la Prostitution sacrée s’était réfugiée sous les auspices de ces saints, que le peuple avait créés à l’image de divers faux dieux, et que tous les efforts de l’Église ne réussirent pas à faire tomber dans le mépris public, avant que le peuple eût appris à rougir de ses ignobles superstitions. Tels étaient les saints apocryphes, qui avaient le bienheureux privilége de guérir la stérilité chez les femmes et l’impuissance chez les hommes. On ne saurait douter que ces saints-là ne soient issus en ligne directe de Priape et de ses impudiques assesseurs, le dieu Terme, Mutinus, Tychon, etc. Jamais l’autorité ecclésiastique n’a protégé de pareils saints, qu’on laissait comme des fétiches à l’adoration du vulgaire, et qui n’exerçaient leur influence régénératrice, que dans un rayon très-borné, à la faveur de la crédule confiance des pauvres gens qu’une tradition immémoriale avait convaincus des mérites de ces étranges patrons. Ce n’étaient la plupart que des Priapes déguisés, et l’archéologie a démontré que, dans tous les endroits où ce culte indécent a été établi, il y avait eu autrefois un temple ou une statue ou un emblème de Priape.