Nous ne passerons pas en revue les saints, qu’invoquaient naguère les femmes stériles, les maris impuissants et les maléficiés. Calvin les a dénoncés à l’honnêteté publique, dans son fameux Traité des Reliques; Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote, les a mis à l’index, et bien avant ces protestations satiriques, la religion avait condamné comme superstitieux et scandaleux le culte de ces impuretés. Nous n’avons donc pas besoin de dire que le paganisme, en ce qu’il avait de plus obscène, s’était perpétué dans le culte particulier qu’on rendait en divers endroits aux saints Paterne, René, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc. Mais ce dernier, plus célèbre que les autres, doit fixer aussi plus curieusement notre attention, parce qu’il avait hérité de tous les attributs de Priape, et qu’il était encore en France, avant la Révolution de 1789, le dernier symbole de la Prostitution sacrée.

«Au fond du port de Brest, raconte Harmand de la Meuse dans ses Anecdotes relatives à la Révolution, au delà des fortifications, en remontant la rivière, il existait une chapelle auprès d’une fontaine et d’un petit bois qui couvre la colline, et dans cette chapelle était une statue de pierre honorée du nom de saint. Si la décence permettait de décrire Priape avec ses indécents attributs, je peindrais cette statue. Lorsque je l’ai vue, la chapelle était à moitié démolie et découverte, la statue en dehors étendue par terre et sans être brisée, de sorte qu’elle subsistait en entier et même avec des réparations qui me la firent paraître encore plus scandaleuse. Les femmes stériles ou qui craignaient de l’être allaient à cette statue, et, après avoir gratté ou raclé ce que je n’ose nommer, et bu cette poudre infusée dans un verre d’eau de la fontaine, ces femmes s’en retournaient avec l’espoir d’être fertiles.» Ainsi voilà le culte de Priape en plein exercice, à l’époque de la Révolution, dans la province la plus religieuse de la France.

La légende de saint Guignolet n’a cependant pas d’analogie avec la fable de Priape dans la mythologie hellénique. Ce saint, nommé Winvaloeus, qu’on a traduit par Guignolet, Guenolé, Guingulois et Wignevalay, fut le premier abbé de Landevenec, au milieu du cinquième siècle, et vécut dans une grande austérité, sans communiquer jamais avec les femmes. Sa légende nous semble néanmoins entachée de symbolisme érotique, et plusieurs de ses miracles directs affectent une spécialité que ses reliques et ses statues ont gardée pendant près de treize siècles. On aura la clef de son culte à Brest, en établissant l’étymologie du nom de l’abbaye de Landevenec, située à trois lieues de cette ville: Landevenec renferme évidemment landa Veneris, et il est certain que cette lande ou plaine, riveraine de la mer, possédait, à une époque reculée, un temple ou fanum de Vénus, fort renommé surtout chez les matelots bretons, qui, au retour de leurs courses maritimes, ne manquaient pas d’aller sacrifier à la déesse et de lui recommander la fertilité de leurs femmes. A Landevenec comme dans tous les lieux consacrés au culte de Vénus, le christianisme purifia le temple païen et sanctifia l’idole; mais l’obstination populaire attribua au saint les qualités du faux dieu, et Guignolet continua Priape. Les reliques de ce saint breton étaient honorées ailleurs, notamment à l’abbaye de Blandinberg près de Gand et à Montreuil en Picardie. Le nom de la ville de Montreuil se rapporte probablement à la légende de Guignolet et aux symboles de Priape. Selon la légende, une oie avait avalé l’œil de la sœur de Guignolet: celui-ci ouvrit le ventre de l’oie, y reprit l’œil et le remit intact à sa place. Or, on sait ce que figurait l’œil mystique dans les religions de l’antiquité, spécialement dans le culte d’Isis, auquel s’était mêlé celui de Vénus; quant à l’oie, c’était l’oiseau symbolique de Priape. Cambry raconte le miracle dans son Voyage au Finistère, mais il n’en cherche point le sens primitif et il ne paraît pas se douter de ce que pouvaient avoir de commun entre eux l’oie de Priape et l’œil d’Isis. La statue de saint Guignolet à Montreuil était plus indécente encore que celle que les marins adoraient à Brest. Dulaure, dont le témoignage, il est vrai, n’est pas trop recommandable dans une question de ce genre, avait vu cette statue, encore vénérée en 1789, et il n’hésite pas à la décrire dans sa Description des principaux lieux de la France. Elle était de pierre et représentait le saint, entièrement nu, couché sur le dos, avec un phallus monstrueux. Ce phallus formait une pièce postiche qu’on poussait par derrière, à mesure que la dévotion des femmes en diminuait les proportions à force de le racler. Nous regardons cette particularité comme une vilaine plaisanterie de Dulaure, qui ne perdait aucune occasion de tourner en ridicule les pratiques superstitieuses.

Saint Guignolet, comme nous l’avons dit, n’était pas le seul qui eût conservé quelque chose de la physionomie et du caractère de Priape. La Bretagne avait surtout une dévotion spéciale dans les saints de cette famille: elle possédait un saint Paterne ou Paternel, qu’on invoquait à Vannes et qui se mêlait des mystères de la paternité. Henri Estienne a recueilli l’hagiographie des autres successeurs de Priape à qui les inscriptions ithyphalliques décernent l’épithète de paternus et de pantheus: «Quant au mal de stérilité (auquel les médecins se trouvent si empeschez), dit l’auteur de l’Apologie pour Hérodote, il y a force saints qui en guarissent, faisans avoir des enfans aux femmes, voire par une seule apprehension devotieuse. Et premièrement, saint Guerlichon, qui est en une abbaye de la ville de Bourg-de-Dieu, en tirant à Romorantin et en plusieurs autres lieux, se vante d’engrosser autant de femmes qu’il en vient, pourveu que pendant le temps de leur neuvaine ne faillent à s’estendre par dévotion sur la benoiste idole qui est gisante de plat et non point debout comme les autres. Outre cela, il est requis que chacun jour elles boivent un certain breuvage meslé de la poudre raclée de quelque endroit d’icelle et mesmement du plus deshonneste à nommer.» Henri Estienne, qui s’indigne avec raison de trouver une si honteuse dévotion en usage chez des chrétiens, ajoute que la partie de la statue qu’on raclait de préférence était bien usée, à l’époque où cette image priapique fut examinée par une personne digne de foi, qu’il ne nomme pas, mais qui lui certifia l’authenticité du fait, vers 1550 environ.

«Il y a aussi au pays de Constantin en Normandie (qu’on dit communément Contantin), ajoute-t-il, un saint Gilles qui n’a pas eu moins de crédit en ces affaires, quelque vieil et caduc qu’il fust, selon le commun proverbe de ceux-là mesme qui s’amusent à tels abus et qui les vendent aux autres, qu’il n’est miracle que de vieux saints. J’ay aussi ouy parler d’un certain saint René, en Anjou, qui se mesle de ce mestier; mais comment les femmes se gouvernent autour de luy (qui leur monstre aussy ce que l’honnesteté commande de cacher), comme j’aurois honte de l’escrire, aussy les lecteurs auroyent honte de le lire.» Il est incontestable que la destination de ces saints de pierre était la même que celle de l’idole de Mutinus (voyez ci-dessus, t. 1, page 383), que nous retrouverons dans les religions de l’Inde, comme nous l’avons déjà reconnue dans celles de la Phénicie et de l’Égypte. Il serait facile de rattacher par l’étymologie saint Gilles et saint Guerlichon à Priape et à ses auxiliaires. Quant à René ou Renaud, il fait allusion aux reins, rena, et un poëte du seizième siècle avait en vue ce rapprochement étymologique dans un vers goguenard où il invoque

Et saint Renaud pour les rognons.

On peut encore faire remonter à Priape la généalogie de saint Prix, en latin Projectus, qu’on avait traduit dans la langue vulgaire par Prey et Priet. Il serait aisé de reconnaître Priapus dans Projectus, qu’on écrivait Proiectus. Néanmoins, ce saint Projet était un évêque de Clermont en Auvergne, martyrisé au septième siècle; ses reliques furent très-répandues, ainsi que ses images, et les femmes stériles lui rendaient un culte scandaleux, dont le pieux évêque n’a jamais été responsable. Les Actes du saint sont imprimés dans le Recueil des Bollandistes; mais on n’y trouve rien, bien entendu, qui puisse justifier les indécences de cette superstition populaire à son égard; elle n’existait, d’ailleurs, que dans un petit nombre de chapelles de campagne, tandis que plus de quatre cents églises honoraient saint Projet ou saint Prix avec beaucoup de convenance. Au village de Cormeil, près Paris, on vit longtemps une image de saint Prix, qui avait pu être originairement une statue de Priape, et qui, dans tous les cas, aurait été faite d’après le modèle du dieu païen. Il est tout simple que, dans l’origine du culte catholique, les statues n’aient fait que changer de nom, de même que les temples devenaient des églises. Enfin, le savant le Duchat, dans ses remarques sur l’Apologie pour Hérodote, ajoute à notre catalogue de saints ithyphalliques un saint Arnaud qu’on adorait à Saint-Auban (nous ne saurions dire en quelle province était située cette localité): «La statue de saint Arnaud, dit-il, portoit un tablier qui lui cachoit les parties génitales. Les femmes stériles supposant qu’à cause de quelque ressemblance de nom, saint Arnaud devoit avoir la même vertu que le saint Renaud des Bourguignons, levoient le tablier de cette statue, comme si la seule inspection d’un tel objet avoit dû les rendre fécondes.» Nous trouverions peut-être dans le culte antique de Priape ou d’Horus quelque usage analogue, qui s’était invétéré parmi les croyances du petit peuple, et qui avait persisté de siècle en siècle, dans l’intérêt des unions stériles.

Il y aurait un livre entier à écrire sur les vestiges du paganisme dans le culte chrétien; il y aurait surtout une curieuse étude de la Prostitution sacrée à travers les métamorphoses religieuses et liturgiques; nous nous bornons à indiquer ce sujet, aussi neuf que bizarre, aux archéologues et aux savants, qui trouveront dans les Pères de l’Église, notamment dans Lactance et dans saint Augustin, une foule de détails relatifs à la ténacité des Prostitutions païennes, en dépit de la prédication évangélique. L’empereur Constantin eut beau détruire de fond en comble les temples de Vénus à Héliopolis et à Aphaques: il ne détourna pas le courant des pèlerinages qui se portaient toujours vers ces lieux, consacrés à la déesse génératrice depuis tant de siècles, et les basiliques chrétiennes qu’il fit élever sur l’emplacement même des temples retinrent, pour ainsi dire, le cachet de l’ancien culte; car il fut obligé de défendre, par une loi écrite (rursus scriptas misit institutiones, lit-on dans la vie de cet empereur, par Eusèbe), la Prostitution des filles vierges et des femmes mariées, à Héliopolis en Phénicie, et ses décrets furent sans force contre la forme primitive du culte d’Astarté. Cette Prostitution sacrée restait, en quelque sorte, attachée aux lieux qui l’avaient fait naître et aux débris des temples qui en avaient été les témoins. Les empereurs chrétiens eurent besoin de toute leur autorité pour étouffer le culte public des divinités du paganisme; mais, en ruinant les temples, en renversant les statues, en persécutant les prêtres, ils n’atteignirent pas les profondes racines que ce culte avait laissées dans les opinions et dans les mœurs. Le peuple des champs, plus grossier que celui des villes, mais aussi plus fidèle aux leçons de ses ancêtres, prit sous sa garde les dieux qu’il aimait et que ne remplaçait pas pour lui le symbolisme moral du catholicisme; il protégea tant qu’il put les chapelles, les autels rustiques, les images de ces dieux, dans les forêts épaisses, au milieu des landes désertes, sur les monts et auprès des sources; puis, lorsque, cédant enfin aux excommunications des conciles et à la police des évêques, ils renoncèrent à ces images, à ces autels et à ces ædiculi, dont ils respectaient toujours les ruines, ce fut avec un sentiment tout païen qu’ils s’attachèrent au culte particulier des saints, qu’ils revêtirent des priviléges de leurs dieux abolis. Voilà comment Vénus, Flore, Bacchus, Isis, Priape et les autres divinités qui représentaient la nature et le principe générateur eurent des fidèles et presque des temples jusqu’à nos jours.

[CHAPITRE VI.]