La Prostitution proprement dite pouvait-elle avoir une existence régulière et permanente parmi une nation qui avait fait de la femme un être privilégié, une sorte de divinité terrestre, un lien vivant entre la terre et le ciel? Dans cette condition tout exceptionnelle, la femme n’avait pas même le droit de se donner ou de se vendre à tout venant, sous peine de perdre son auréole divine; l’homme qui aurait été le complice de cette espèce d’attentat à la dignité féminine, eût passé pour sacrilége. La Prostitution ne fut donc jamais qu’un fait isolé, fort rare, et entouré toujours d’un mystère que la sûreté des coupables rendait impénétrable. Sans doute, il y avait, chez les Galls et les Kimris, des femmes vicieuses par emportement des sens ou par cupidité; il y avait aussi des hommes d’une nature ardente et libertine, auxquels ne suffisait pas le genre de compensations sensuelles que les vieux et les jeunes ne rougissaient pas de prendre en se déshonorant l’un l’autre par respect pour le sexe féminin. Mais les actes de Prostitution ne s’accomplissaient que loin de l’enceinte du camp ou de la cité, dans la profondeur des forêts, à la faveur de la nuit. Il n’y eut jamais de prostituées en titre, qui exerçassent ce honteux métier ouvertement ou qui avouassent l’exercer, car on eût chassé avec ignominie la femme dégradée qui se serait dépouillée ainsi de son caractère divin et vouée elle-même au mépris public. Les Germains, qui n’étaient autres que les frères des Gaulois, malgré leurs inimitiés et leurs guerres mutuelles, n’en agissaient pas d’une façon différente avec les femmes surprises en flagrant délit de Prostitution ou convaincues de n’y être pas étrangères: on les faisait sortir du village qu’elles souillaient de leur présence, et chaque habitant de la tribu s’armait d’une pierre pour la leur jeter. Ordinairement on laissait s’enfuir ces misérables, qui n’osaient plus reparaître et qui ensevelissaient leur honte au fond des bois; mais quelquefois la malheureuse, renversée d’un coup de pierre au moment où elle obéissait à la sentence d’expulsion, se trouvait lapidée en un instant, au bruit des huées et des éclats de rire de tout le peuple. Dans la pensée des Germains, ce châtiment était analogue au méfait; de manière que la courtisane, qui avait vécu des dons de tous, mourait écrasée sous les pierres que tous lui jetaient avec fureur, animés qu’ils étaient par les cris de leurs femmes, qui ne se pardonnaient pas entre elles l’oubli de leurs devoirs.
Les Celtes avaient pour les femmes, en général, un respect qui excluait toute idée de Prostitution. Dans la plupart de leurs tribus, suivant Athénée (l. XIII, c. 4), les jeunes filles choisissaient librement leurs maris. C’était dans un festin offert aux jeunes hommes qui étaient en âge de se marier, que les parents d’une fille nubile la mettaient à même de faire son choix parmi ces prétendants qui racontaient leurs hauts faits de guerre ou de chasse et qui buvaient le cidre et l’hydromel en chantant de vieux bardits nationaux. A la fin du repas, la fille proclamait l’époux qu’elle avait choisi comme le plus beau ou comme le plus brave, en allant porter de l’eau à un des convives et en lui donnant à laver, pour employer l’expression que la chevalerie avait adoptée avec cet usage antique. Il est probable que cette ablution manuelle figurait, dans le langage emblématique des Celtes, l’oubli du passé et la pureté de la vie conjugale. La femme mariée exerçait une espèce de sacerdoce dans la tribu, d’autant plus qu’on attribuait le génie prophétique à la nature féminine et qu’on était toujours prêt à voir une déesse dans la femme la plus vulgaire: c’était elle qui faisait prévaloir son avis dans toutes les assemblées où l’on discutait les questions de paix ou de guerre; c’était elle qui s’interposait dans les querelles et les combats nés au milieu des orgies: c’était elle, enfin, que tout le monde écoutait ou consultait comme un oracle. Il y eut même un sénat de femmes, composé de soixante membres représentant les soixante principales tribus des Gaules; et ce sénat, dont l’existence semble remonter au douzième siècle avant J.-C., gouvernait souverainement les confédérations galliques. Cette supériorité accordée au sexe féminin ne permet pas d’admettre la possibilité d’une Prostitution organisée, tolérée en secret ou avouée et reconnue. Les femmes ne pouvaient être considérées comme des instruments de plaisir ni affectées à des besoins de débauche.
Cependant le mari avait droit de vie et de mort sur son épouse, ainsi que sur ses enfants; et l’on doit supposer qu’en certaines circonstances délicates il faisait une cruelle application de ce droit suprême. Ainsi, quand il avait conçu des doutes au sujet de sa paternité, il recevait le nouveau-né au moment où la mère lui donnait le jour et il l’exposait nu sur un grand bouclier d’osier qu’il abandonnait au courant du fleuve voisin. Si le courant poussait le bouclier avec l’enfant sur la rive où la mère lui tendait les bras, celle-ci n’avait rien à craindre de la jalousie de son époux: car le génie du fleuve venait de proclamer la légitimité de l’enfant et l’innocence de sa mère. Au contraire, lorsque l’enfant était submergé sous les eaux, comme si le fleuve n’eût pas voulu porter le fruit de l’adultère, la mère devait mourir à son tour, convaincue d’avoir trahi la foi conjugale, et le mari outragé la tuait de sa propre main ou la plongeait dans le gouffre qui avait dévoré son enfant. Cette terrible épreuve d’une paternité suspecte prouverait pourtant que les femmes gauloises n’étaient pas à l’abri des erreurs du cœur ni de l’entraînement des sens. Entre tous les fleuves, le Rhin fut le plus renommé pour son aversion contre les bâtards; jamais un mari n’eût osé revenir sur un des arrêts que ce fleuve sacré avait prononcés en sauvant un berceau. L’empereur Julien rapporte, dans une de ses lettres, cette antique superstition attachée au cours du Rhin, que les Celtes avaient divinisé: «C’est le Rhin, dit une épigramme de l’Anthologie, c’est ce fleuve au cours impétueux, qui éprouve chez les Gaulois la sainteté du lit conjugal. A peine le nouveau-né, descendu du sein maternel, a-t-il poussé le premier cri, que l’époux s’en empare; il le couche sur un bouclier, il court l’exposer aux caprices des flots, car il ne sentira point dans sa poitrine battre un cœur de père avant que le fleuve, juge et vengeur du mariage, ait prononcé le fatal arrêt.» Les adultères devaient être extrêmement rares chez les Gaulois, de même que chez les Germains: Severa illic matrimonia, dit Tacite; et le mari n’avait pas besoin de demander justice à un tribunal, car il était à la fois le juge et l’exécuteur dans sa propre cause.
Les Gaulois n’avaient généralement qu’une seule femme; néanmoins, les chefs et les hommes les plus éminents de la tribu se donnaient plusieurs femmes, non par libertinage, mais comme marque de suprématie (non libidine, sed ob nobilitatem, dit Tacite). En effet, le climat de la Gaule, couvert alors de marécages et de forêts, étant froid et humide en toutes saisons, le tempérament des peuplades qui l’habitaient se ressentait de cette atmosphère brumeuse et ne s’échauffait qu’aux intempérances de la table. Les femmes, d’ailleurs, vivaient retirées et cachées, loin du regard des hommes, excepté dans les cérémonies publiques, religieuses ou militaires, qui les faisaient sortir de leur retraite de mères de famille. Ces femmes, occupées de leurs enfants et de leur ménage, n’entrevoyaient pas d’horizon au delà et restaient fidèlement enchaînées à l’obéissance de leurs sévères époux. Nec ulla cogitatio ultra, dit Tacite, nec longior cupiditas. Elles avaient, d’ailleurs, l’âme fière et indépendante; elles eussent préféré la mort à la honte, et c’eût été trop que d’avoir à rougir vis-à-vis d’elles-mêmes. On comprendra qu’elles fussent bonnes gardiennes, les unes, de leur virginité, les autres, de la fidélité conjugale, en rappelant ce principe qui servait de base à leur moralité: «Une femme qui s’est donnée à un homme ne peut passer dans les bras d’un autre.» D’après ce principe régulateur de leur conduite, elles ne se croyaient pas même autorisées à convoler en secondes noces. La loi pourtant ne les empêchait pas de se remarier, notamment dans quelques tribus où l’usage était constaté par cette formule proverbiale: «Une femme qui a couché avec deux hommes est coupable s’ils sont tous les deux debout à la fois.» La vertueuse Chiomara, citée par Plutarque dans son Traité des femmes illustres, préféra manquer à la sainteté du droit des gens, plutôt que de laisser vivre l’auteur et le témoin de son déshonneur. Chiomara était la femme d’Ortiagonte, chef des Galates, ou Gaulois d’Asie, qui furent défaits et soumis par les Romains l’an de Rome 565. Plutarque ne nous dit pas si Chiomara était belle; mais il nous apprend qu’elle fut violée par le centurion romain qui l’avait faite prisonnière. Elle eut l’air de se résigner à cet affront, et quand les envoyés de son mari apportèrent sa rançon, elle leur dit, en langue gauloise, qu’elle avait aussi une rançon à exiger. Elle eut l’adresse d’attirer dans un piége le centurion qui l’avait outragée, et là elle lui fit couper la tête par les Galates, qui la ramenèrent à Ortiagonte. Celui-ci, à qui elle offrit la tête sanglante du pauvre centurion, s’indigna d’un meurtre commis au mépris de la foi jurée: «Je suis parjure, en effet, dit-elle, mais il ne devait y avoir debout sur la terre qu’un seul homme qui pût se vanter de m’avoir possédée.»
Si l’adultère était presque inconnu chez les Gaulois, on est fondé à croire que la Prostitution y était plus rare encore; car l’adultère outrageait un seul mari, tandis que la Prostitution étendait l’outrage à toutes les femmes, qui se sentaient offensées également par l’inconduite d’une personne de leur sexe. Or, la loi des druides attribuait aux femmes la permission de juger les affaires particulières pour le fait d’injure. Duclos, qui relate cette singularité dans un mémoire sur les Druides, ajoute que, dans un traité conclu entre les Gaulois et les Carthaginois, du temps d’Annibal, il était dit que si un Gaulois se plaignait d’un Carthaginois pour des injures, la cause serait portée devant le magistrat de Carthage; mais que si c’était un Carthaginois qui se plaignît, les femmes gauloises seraient juges du différend. Il existait donc un tribunal de femmes, chargé de juger les causes d’honneur et de prononcer sur les délits d’injures. Les peuples barbares n’étaient pas moins susceptibles que les Grecs et les Romains à cet égard, et de toutes les injures qu’on pût adresser à une femme, celle de prostituée passait pour la plus grave. Nous verrons plus tard que Rotharis, roi des Lombards, frappa d’une forte amende cette injure, qui paraît avoir été d’autant plus fréquente qu’elle était moins méritée. Les femmes gauloises furent donc naturellement les juges de tout ce qui avait un caractère injurieux pour les personnes, et elles eurent ainsi à connaître des faits de Prostitution. Par exemple, lorsqu’un Gaulois, noble ou plébéien, avait épousé, à son insu ou bien avec connaissance de cause, une femme de mauvaise vie, les femmes s’assemblaient pour aviser et faire une enquête sur l’indignité de l’épouse. Tacite avait remarqué chez les Germains cette horreur pour les prostituées, horreur que partageaient les Gaulois: Non solum senatoribus, dit-il, sed et plebeis hominibus meretrices uxores ducendi jus denegabatur; cum virgines solum duci posse. Les femmes réunies étaient sans doute appelées quelquefois à se prononcer sur des questions de galanterie et de sentiment, qui reparurent au moyen âge avec les Cours d’amour.
L’hospitalité, comme nous l’avons dit plus haut, était mieux établie chez les Gaulois que chez tous les peuples, car ils regardaient comme un crime, digne de la foudre, de fermer sa porte à un étranger ou de faire tort à un hôte après l’avoir reçu. L’hôte devenait un frère, un ami, un dépôt sacré; mais son premier devoir était de respecter le lit de l’homme qui l’accueillait avec cordialité. Le Gaulois se montrait trop jaloux de son honneur de mari, pour se prêter jamais aux lâches concessions de la Prostitution hospitalière. Quant à la Prostitution sacrée, elle n’avait pas de place certainement dans la religion des druides, religion toute métaphysique qui renfermait les dogmes les plus élevés des religions de l’Égypte et de l’Inde, culte mystérieux qui s’entourait de ténèbres et de terreur, sans chercher à offrir des séductions matérielles à ses prêtres et à ses desservants. Les druides étaient des philosophes, la plupart éprouvés par l’âge, vivant en communauté, au fond de solitudes impénétrables: ils ne communiquaient avec les profanes, que dans un petit nombre de circonstances, à l’époque des fêtes solennelles, qui n’avaient rien d’attrayant ni de voluptueux, et qui souvent s’achevaient au milieu des sacrifices humains. Les druides, d’ailleurs, n’étaient pas seulement les ministres du culte: à eux seuls appartenaient la législation, le gouvernement, l’éducation publique; ils enseignaient les sciences exactes et les sciences sacrées ou philosophiques. Leur vie ne pouvait qu’être austère comme leur doctrine, et ils se gardaient bien de faire déchoir la vénération dont ils étaient l’objet, en mêlant aux choses du culte la débauche ou le plaisir. Ils avaient, d’ailleurs, dans leurs colléges, des prophétesses, des vierges, qui ne se bornaient peut-être pas à servir aux cérémonies du druidisme. Ces druidesses, que l’on voit çà et là passer dans l’histoire des Gaules comme de sombres apparitions, se cachaient dans des grottes et dans les creux des chênes séculaires: elles fuyaient l’approche des hommes et ne rendaient leurs oracles que la nuit, à la lueur des éclairs, au fracas du tonnerre et au bruit de l’orage. Malgré le prestige dont l’épopée a revêtu la belle et touchante Velléda, on pourrait avancer que ces vacies étaient ordinairement vieilles et hideuses, à l’instar des sibylles du paganisme romain. Elles semblaient avoir oublié leur sexe avec tout sentiment de pudeur, car dans certaines cérémonies druidiques, elles se montraient entièrement nues, le corps frotté d’huile et teint en noir, comme pour imiter la couleur de la peau éthiopienne. (Tota corpore oblitæ, dit Pline dans le livre XXII de son Histoire naturelle, quibusdam in sacris et nudæ incedunt, Æthiopum colorem imitantes.) Quand les Romains, après la révolte des Iceni en Angleterre, voulurent s’emparer de l’île de Mona (Anglesey), qui était un des foyers du druidisme, les femmes de l’île, noires comme des furies, se précipitèrent, nues, le flambeau à la main, au milieu des combattants. Les Romains furent plus effrayés de cette apparition, que des cris et de la furieuse résistance de leurs ennemis.
Si la Prostitution sacrée n’avait aucune raison d’être dans le culte supérieur des druides, soit parmi leurs leçons de philosophie et leur enseignement métaphysique, soit vis-à-vis de leurs augures, tirés des entrailles palpitantes d’un homme écorché, soit à travers la fumée qui s’élevait du bûcher des victimes humaines enfermées dans des colosses d’osier; on peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu’elle existait en fait ou en principe dans le culte inférieur, c’est-à-dire autour des autels sauvages de certaines divinités secondaires qui avaient été créées par la superstition du peuple, et que les druides ne jugeaient pas hostiles à leur religion transcendante. Chez les Gaulois, il y avait sans doute des esprits dépravés, des natures hystériques, des instincts charnels, comme chez tout autre peuple, bien qu’ils fussent plus rares et moins effrontés. Ceux qui, par exception, éprouvaient cet appétit des sens et cette vague curiosité de libertinage, évoquèrent, pour les satisfaire, le honteux prétexte de la Prostitution. Ils inventèrent des dieux à qui le sacrifice de la virginité était une offrande agréable; ils encouragèrent la luxure, en lui créant des sanctuaires et en l’autorisant à titre de consécration divine. Il est permis de supposer que, parmi les vacies, que la tradition populaire rendit célèbres sous le nom de fées, il y en eut qui exigeaient, quand on venait les consulter au fond de leurs repaires, une preuve de complaisance et de bonne volonté, que leur vieillesse, leur laideur et leur caractère redoutable ne favorisaient pas trop. Toutes les légendes merveilleuses du moyen âge font foi de ces étranges marchés, que les druidesses concluaient avec leurs audacieux visiteurs, qui ne croyaient jamais avoir assez payé leurs oracles. Ce que faisaient ces vieilles sibylles gauloises, certains eubages, certains simnothées, certains membres dégénérés des colléges druidiques, le faisaient à leur profit et s’instituaient, de leur plein pouvoir, dieux ou gardiens des fleuves, des sources, des bois, des montagnes et des pierres. Ils avaient élu résidence dans le lieu même où leur culte était établi, et ils prélevaient un tribut obscène sur les imprudents, hommes ou femmes, qui traversaient leur domaine ou s’approchaient de leur fort. C’étaient eux qui guidaient le voyageur attardé ou perdu à travers la lande déserte, sur le morne escarpé, dans le défilé dangereux; c’étaient eux qui avaient des barques sur les lacs les plus sombres et qui gardaient les ponts jetés au-dessus des précipices. Malheur à la jeune fille que son mauvais sort livrait à la merci de ces féroces mangeurs de chair fraîche! Nos contes de fées sont encore remplis de l’écho lointain et déguisé des violences inouïes, que se permettaient les ogres, les gnomes, les ondins et les autres génies de la solitude celtique. Mais il n’y a rien de précis ni d’authentique dans ces anciennes et bizarres légendes de la Prostitution sacrée, qui se sont conservées dans la mémoire du vulgaire, après tant de générations éteintes. Un vaste champ est ouvert aux suppositions et aux conjectures, au sujet des fées et des ogres, qui furent certainement, à des époques inappréciables, les acteurs ou les intermédiaires de la Prostitution sacrée.
On ne possède que des notions incertaines sur la théogonie gauloise, et l’on ne saurait, par conséquent, faire ressortir les attributions érotiques des divinités qui ne nous sont connues que de nom. Cependant on peut présumer, d’après la découverte de certains monuments, que ces divinités n’étaient souvent pas plus décentes dans leurs images et dans leurs priviléges, que celles de l’Italie et de la Grèce. Ainsi, la déesse Onouava, que les archéologues du dix-septième siècle avaient confondue avec la Mithra des Perses, était figurée par une tête de femme, accompagnée de deux grandes ailes déployées, de deux larges écailles en guise d’oreilles, et de deux serpents qui la couronnaient avec leurs queues entrelacées. Cette image représentait allégoriquement la volupté, qui voltige çà et là, qui a toujours les yeux ouverts et les oreilles fermées, et qui se glisse partout pour enlacer et dévorer sa proie. Quelquefois, on la représentait par une tête de femme, sortant d’une pierre brute sur laquelle était sculptée une couleuvre qui se dresse. Le serpent emblématique jouait, d’ailleurs, un rôle important dans la religion des druides, et l’on attachait une idée de bonheur à la découverte et à la possession d’une pierre fossile, ovale, de couleur brune ou blanche, qu’on appelait œuf de serpent. Cet œuf-là passait pour communiquer aux personnes qui le portaient sur elle une singulière puissance prolifique. Le dieu Gourm était représenté sous les traits d’un hermaphrodite nu, à tête de chien. La déesse de l’amour physique, dont les Romains défigurèrent le nom gaulois en Murcia, lorsqu’ils relièrent son culte à celui de Vénus, n’avait pas d’autre représentation figurée, que des pierres noires ou des rochers de granit taillés en forme de cône et debout au bord des chemins. Le dieu Maroun (Marunus), que les Romains avaient aussi travesti en Mercure, présidait aux voyages dans les montagnes, surtout dans les Alpes: il avait la figure d’un paysan gaulois couvert du bardocuculle, grosse cape sans manches, avec cagoule ou capuce: ce bardocuculle s’enlevait et mettait en évidence un phallus monté sur deux jambes chaussées et liées de courroies. C’était une idole de la race domestique, de même que les mairs ou nornes, qui avaient mission de veiller à la naissance des enfants et de les douer dans leur berceau.
Quant aux mœurs des dieux gaulois, on ne les connaît point assez pour pouvoir apprécier si elles étaient plus ou moins entachées de Prostitution. Seulement on sait que les gaurics, monstrueux géants qu’on rencontrait la nuit auprès des dolmens et des pulvans, surtout en Bretagne, se livraient entre eux à d’exécrables dépravations. On sait que les sulèves (sulvi ou sulfi) étaient des génies imberbes, à la voix douce et persuasive, qui guettaient le soir les voyageurs pour en obtenir de honteuses caresses, moitié par force, moitié par peur. On sait enfin que les thusses et les dusiens (dusii) venaient visiter la vierge dans son sommeil et lui enlever sa virginité, ou bien offrir à l’ardent jeune homme le rêve d’une nuit d’amour, ou même essayer leur puissance corruptrice sur de vils animaux. «C’est une opinion répandue partout, dit saint Augustin dans sa Cité de Dieu, que certains démons, que les Gaulois nomment dusiens, exercent d’impurs attentats sur les personnes endormies (hanc assidue immunditiam et tentare et efficere).» Saint Augustin ajoute que tant de gens témoigneraient de l’existence de ces démons libertins, qu’on n’a pas le droit de la révoquer en doute. L’Église, en effet, admit, au nombre des œuvres du diable, les surprises nocturnes des incubes et des succubes, qui avaient une origine toute gauloise. Il est probable que, malgré la rigide vertu des femmes de la Gaule, les démons de la convoitise leur tendaient des piéges auxquels ces vertueuses matrones n’échappaient pas toujours. Ainsi, Strabon (lib. IV) nous parle de leur passion pour les joyaux, passion que partageaient également les hommes, car les uns et les autres se paraient de chaînes, de colliers, de bracelets, de bagues et de ceintures d’or. Les plus élevés en dignité et les plus illustres de naissance portaient même des diadèmes, des couronnes et des mitres d’or, enrichis de pierreries. On peut dire que, de tout temps et dans tous les pays, l’orfévrerie a été une des plus puissantes armes de la Prostitution.
Nous avons vu par l’exemple de Chiomara, que la fidélité conjugale était une des vertus ordinaires chez les femmes gauloises. Plutarque raconte encore l’histoire d’une autre Galate, nommée Camma, une des plus belles de sa nation. Le Gaulois Sinorix en devint amoureux, et sachant qu’il ne la ferait céder ni de gré, ni de force, tant que son mari vivrait, il tua ce mari, qui était Romain et se nommait Sinatus. Camma se réfugia dans le temple de Diane. Ce fut là que Sinorix vint la poursuivre d’un amour qu’elle repoussait avec horreur. Elle se fit violence pourtant et feignit de consentir à épouser le meurtrier de Sinatus. Mais, le jour du mariage, elle lui présenta la coupe nuptiale qu’elle avait empoisonnée, et elle acheva de vider cette coupe qu’il lui rendit à moitié pleine: «Grande déesse, s’écria-t-elle en se tournant vers l’autel de Diane, vous savez combien la mort de Sinatus m’a été sensible; vous m’êtes témoin que le désir de le venger m’a seul fait survivre; je meurs contente. Et toi, lâche, dit-elle à Sinorix, toi qui as voulu triompher de sa mort et de ma fidélité, ne cherche plus un lit, mais un tombeau!» Le dévouement d’Éponine à son mari Sabinus est encore plus sublime que celui de Camma, parce qu’il se prolongea pendant dix ans. Et pourtant ces Gaulois, qui inspiraient à leurs femmes une tendresse si dévouée et si incorruptible, n’étaient pas aussi réservés pour leur propre compte, et n’entendaient pas la fidélité dans sa plus scrupuleuse acception. Le grand historien Michelet nous les peint, dans son Histoire de France, «dissolus par légèreté, se roulant à l’aveugle, au hasard, dans des plaisirs infâmes.» En effet, si les Gaulois respectaient leurs femmes, ils ne se respectaient pas eux-mêmes, et à l’instar des peuples osques de l’Italie, ils s’abandonnaient aux plus horribles désordres contre nature, principalement à la suite des festins, où ils avaient fait un usage immodéré de boissons fermentées. Ces désordres n’étaient pas, comme chez les Romains et les Grecs, le produit d’une civilisation exagérée, et le vice de l’imagination plutôt que des sens: ils répondaient à un grossier besoin d’incontinence qui s’éveillait sous l’influence de l’ivrognerie, et qui ressemblait à un excès de démence furieuse. Le festin, longtemps prolongé au bruit des défis bachiques et des éclats de rire obscènes, se terminait en une confuse orgie où régnait dans les ténèbres l’égalité de la Prostitution. Diodore de Sicile prétend même que les Gaulois associaient leurs concubines à ces nuits d’aveugle débauche; voici la traduction latine du texte grec, qui constate une aberration étrange du sens moral chez ces barbares: Feminæ licet elegantes habebant, nimium tamen illorum consuetudine afficiuntur, quin potius nefariis masculorum stupris, et humi ferarum pellibus incubantes, ab utroque latere cum concubinis volutantur. Et quod omnium indignissimum est, proprii decoris ratione posthabitâ, corporis venustatem aliis levissimè prostituunt, nec in vitio illud ponunt, sed potius cum quis oblatam ab ipsis gratiam non acceperit, inhonestum sibi id esse dicunt. Le lendemain, au retour de la lumière, chacun oubliait ce qui s’était passé, pour n’avoir pas à rougir de soi. Enfin, la bestialité la plus immonde ne prenait pas même la peine de se cacher au jour, et les Celtes de bonne race (ingenui) aimaient leurs juments et leurs chiennes comme des compagnes de leur vie aventureuse et guerrière.