Telle était la situation morale de la Gaule, lorsque Jules César y fonda la domination romaine. Les Gaulois, d’un naturel léger et impressionnable, se modelèrent si vite sur leurs vainqueurs, qu’ils devinrent Romains, en conservant leurs défauts et leurs qualités sous cette brillante servitude. Déjà ils étaient un peu Grecs, au voisinage de Marseille et des villes phocéennes; mais l’influence de Rome se fit encore mieux sentir jusqu’au fond de la Gaule Belgique, et toutes les principales villes, Lyon, Autun, Bordeaux, Vienne, Lutèce, n’eurent bientôt plus rien de gaulois, surtout après la destruction du druidisme et des druides. Il resta, pendant plus de deux siècles, quelques traces égarées des institutions druidiques; on trouvait encore des prophétesses au fond des bois; les nornes dansaient toujours, au clair de lune, dans les clairières; mais la religion des Grecs et des Romains était pratiquée dans les Gaules avec plus de ferveur que dans le reste de l’empire; la législation avait suivi la religion, et tout, dans les habitudes gauloises, se façonnait à la grecque et à la romaine. Nous n’avons aucun renseignement spécial sur cet état de la Prostitution chez les Gallo-Romains, mais nous pouvons présumer avec certitude que cet état ne différait nullement de ce qu’il était à Rome et dans les provinces asiatiques. Seulement, les femmes gauloises avaient gardé ce respect d’elles-mêmes, cette fierté hautaine qui les caractérise dans l’histoire, et elles ne devaient pas fournir beaucoup d’éléments à la débauche publique. Mais les étrangères ne manquaient pas plus au delà des Alpes qu’en deçà, et les gouverneurs, les magistrats, les chefs militaires, que Rome envoyait dans les Gaules, amenaient avec eux tous les raffinements de luxe auxquels ils étaient accoutumés. Ils ne se fussent pas privés volontiers de leurs cinèdes, de leurs eunuques, de leurs danseuses, de leurs citharèdes et de tout leur personnel de libertinage. Bientôt, l’humeur gauloise y aidant, il y eut une recrudescence de luxe convivial dans la Gaule en toge (Togata), comme dans la Gaule chevelue (Comata), et les repas de Julius Sabinus à Langres n’eurent pas à envier ceux de Lucullus à Rome.

Sans doute, la métamorphose, que l’occupation romaine avait fait subir à la Gaule, fut moins sensible dans les campagnes que dans les villes; mais les dieux et les déesses de Rome furent accueillis partout avec le même empressement. Quelques-uns de ces dieux et déesses eurent la préférence, comme plus sympathiques au caractère des habitants et aux mœurs du pays. Hercule, Bacchus, Vénus, Isis, Priape, avaient des temples et des statues qui attiraient une multitude d’offrandes. Le Gaulois avait choisi, par similitude de goût, les divinités les moins sévères, et celles qui parlaient le mieux à ses sens: il était las des mystères terribles de Teutatès, et il ne demandait qu’à se divertir en l’honneur des nouveaux dieux que Rome lui avait envoyés. Ce fut pour la Prostitution légale une époque brillante de prospérité, et, ainsi que tous les peuples qui sont initiés tout à coup aux délices de la civilisation, les races celtiques arrivèrent promptement au dernier degré de la corruption sociale. Il faut lire les poésies d’Ausone, ce vénérable professeur de Bordeaux, qui fut le maître de l’empereur Gratien, pour se rendre compte de la profonde démoralisation qui s’était emparée de la société gauloise: Ausone n’approuve pas, bien entendu, les horreurs de lubricité qu’il étale devant les yeux de son lecteur, mais il les décrit en homme qui les comprend, pour les avoir expérimentées. La manière même dont il les flétrit est plus obscène encore que les plus énergiques passages de Juvénal et d’Horace. Ce ne sont que voluptés fétides et monstrueuses qui outragent la nature: tout ce que peut inventer la perversité des sens, tout, hormis la bestialité, est énuméré et retracé dans quelques épigrammes du poëte gallo-romain, qui adressait des prières en vers au Christ, la vérité de la vérité, la lumière de la lumière (ex vero verus, de lumine lumen)! On s’étonne, après avoir lu ces pieuses oraisons chrétiennes, qu’Ausone se soit sali l’esprit à peindre les contorsions lubriques de la fameuse courtisane Crispa.

Quand les Sicambres se précipitèrent de la Germanie sur la Gaule romaine, quand les Barbares du Nord descendirent dans les provinces les plus florissantes de l’Empire avec leurs chariots, qui portaient leurs dieux, leurs femmes et leurs enfants, ils ne se mêlèrent pas à cette civilisation, que leur passage épouvantait, et qui semblait se dessécher à leur approche comme une rivière dont la source est tarie. Ces hordes innombrables se renouvelaient sans cesse, à mesure qu’elles se répandaient dans les Gaules, en menaçant d’engloutir la population gallo-romaine. La tribu salienne s’était mise en marche la dernière, mais elle voulait se fixer sur le sol déjà ravagé par tant d’invasions successives. Les Salisques ou Saliens, cette redoutable famille des Francs, qui avait fait une halte vers les bouches de l’Yssel, commencèrent leur établissement dans la Gaule-Belgique, au milieu du cinquième siècle, et s’avancèrent de ville en ville vers Lutèce. Ils étaient beaux et nobles, de haute taille, avec les yeux bleus et les cheveux blonds; ils avaient l’air doux et intelligent; cependant ils dévastaient, ils pillaient, ils tuaient, mais ils ne violaient pas. C’était de leur part dédain plutôt que pitié pour les populations vaincues. Les mœurs des Francs demeurèrent quelque temps intactes, sous la sauvegarde de leur religion et de leurs lois; ils eussent dédaigné de se faire Romains ou Gaulois: ils se préservèrent ainsi de la souillure de la Prostitution, qui n’avait jamais pénétré, ni dans leurs temples d’Irmensul, ni sous leur tente hospitalière, ni dans leurs villages fortifiés. La loi salique ne reconnaissait pas de courtisane parmi la nation franque.

[CHAPITRE II.]

Sommaire.—Les Francs.—Les femmes libres et les serves.—Condition des ingénues ou femmes libres franques.—Condition des femmes serves.—La Prostitution légale n’existait pas chez les Francs.—Les concubines.—Vie privée des femmes libres.—La Prostitution sacrée était inconnue des Francs.—Débauches religieuses du mois de février.—Origine de la fête des Fous.—Les stries ou sorcières.—L’hospitalité franque.—Condition des femmes veuves.—Prix de la virginité d’une Burgonde libre.—La pièce de mariage.—Loi protectrice de la pudeur des femmes.—Sorcière et mérétrice.—Valet de sorcière et faussaire.—Le code de Rotharis.—Chouette et corneille.—L’attentat capillaire, l’attouchement libertin et les violences impudiques.—Le marché de Prostitution.—Rigueur de la loi des Ripuaires contre les auteurs de violences impures envers les femmes.—Les deux degrés du supplice de la castration.—Lois des barbares contre l’adultère.—Loi du Sleswig concernant l’inceste.—Jurisprudence des barbares, en matière de Prostitution.—Décret de Récarède, roi des Wisigoths.

Les Francs, dont le nom ne signifie pas libre dans la langue teutonique, mais fier et indomptable, comme le mot latin ferox correspond à frek ou frenck, n’avaient point accepté, ainsi que les Germains et les Gaulois leurs ancêtres, la domination des femmes, et n’accordaient aucune suprématie à ce sexe qu’ils jugeaient inférieur au leur. C’est là un des traits distinctifs de la tribu franque, qui faisait consister la noblesse dans la force de corps et dans l’énergie de l’âme. La femme, chez ces barbares impatients de guerre et insouciants de la mort, ne s’entourait pas du prestige et du respect religieux qu’on lui attribuait chez les Gaulois et les Germains depuis les temps les plus reculés; elle avait conscience de sa faiblesse et elle se tenait à l’écart du gouvernement des affaires publiques, sous la sujétion paternelle et conjugale. La Prostitution, de quelque nature qu’elle fût, n’aurait donc pas eu de raison d’être dans une société régie par des lois brutales et cruelles, remplie d’habitudes guerrières, ignorante des arts corrupteurs de la civilisation, indifférente aux plaisirs de la mollesse, et dédaigneuse de toute mésalliance charnelle. Nous verrons tout à l’heure que, si la Prostitution existait quelquefois, elle se cachait toujours et ne s’avouait pas à elle-même.

La race franque se divisait en deux catégories d’individus: les personnes de condition libre, les ingenui des Latins, et les esclaves ou serfs, servi. Ces derniers descendaient probablement d’une population saxonne ou teutonique, que les Sicambres ou Saliens avaient réduite en servitude, et qui s’était mêlée avec ses vainqueurs, après plusieurs générations. Quoi qu’il en fût, la séparation était profondément tranchée entre les femmes libres et les serves. Celles-ci appartenaient à un maître, les autres n’appartenaient qu’à leurs parents ou à leurs maris. Une femme, fille, mariée ou veuve, n’avait jamais la liberté de disposer d’elle-même; elle était, pour ainsi dire, en tutelle ou en esclavage. La tribu tout entière pouvait lui demander compte de sa conduite, lorsqu’elle n’avait plus à en répondre devant un mari ou devant un père. Dans cet état de soumission permanent, les ingénues franques n’eussent point osé se livrer à des actes de Prostitution, qui les auraient fait descendre au rang des esclaves, et celles-ci, ayant chacune son maître et seigneur, ne pouvaient se prostituer à tout venant, sans s’exposer à des peines corporelles, et sans faire peser gravement sur leurs complices la responsabilité de leurs désordres. D’ailleurs, en tous les temps, comme en tous les pays, les femmes ne sont que ce que les font les hommes, et les Francs, malgré leur courage féroce, leur ardeur belliqueuse et leur pétulante vivacité, n’étaient pas très-portés, par tempérament, pour la satisfaction des sens. Ils avaient des unions indissolubles, dont le but unique était la production des enfants mâles; on comprend que, dans ce but, ils eussent volontiers plusieurs concubines à côté de leurs femmes; ces concubines, comme le dit expressément le savant dom Bouquet (Histoire des Gaules, t. II, p. 422, note), n’étaient ordinairement que des serves, qui arrivaient par degrés à être honorées à titre d’épouse, en passant par les nobles fonctions de mère de famille. Les femmes franques vivaient fort retirées dans l’intérieur de leur ménage, nourrissant, élevant leurs nombreux enfants, filant le lin et la laine, fabriquant les tissus et cousant les vêtements, préparant le lit et la table de leurs époux, qu’elles ne suivaient pas à la guerre, ni à la chasse, ni dans les assemblées juridiques, ni dans les jeux équestres. Elles osaient à peine entr’ouvrir leurs tentes ou regarder de loin, entre les palissades de leur fort, pour connaître l’issue du combat, ou des joutes, ou de la chasse. Elles vivaient entre elles, s’observant et se gardant mutuellement, de telle sorte que la pensée même de l’incontinence ne pénétrait pas jusqu’à leur esprit.

Rien non plus dans la religion des Francs ne favorisait la Prostitution sacrée. Cette religion était un grossier paganisme qui avait prêté des formes horribles et monstrueuses à la représentation des éléments naturels, l’eau, le feu, la terre, la tempête, la lune et le soleil. Ils n’adoraient pas d’autres dieux et ils leur rendaient un culte extravagant, accompagné de chants, de danses, de grimaces, de contorsions et de mascarades. On ne sait pas, d’ailleurs, en quoi consistait ce culte, que Grégoire de Tours qualifie d’insensé (fanaticis cultibus), et qui avait laissé diverses superstitions dans le christianisme. Par exemple, dans un inventaire des pratiques païennes, dressé à la suite du synode de Leptines en Hainaut, l’an 743, on remarque des débauches du mois de février (De spurcalibus in februario), dans lesquelles on pourrait reconnaître l’origine du carnaval; on lit aussi dans le même inventaire: De pagano cursu quem yrias nominant. «Aux calendes de janvier, dit l’abbé Desroches, dans les Mémoires de l’Académie de Bruxelles, les femmes se travestissaient en hommes, et les hommes en femmes; d’autres, prenant des peaux et des cornes, se transformaient en bêtes: tous couraient par les rues, hurlant, sautant et commettant mille extravagances.» Tel fut le point de départ de la fameuse fête des Fous, qui subsista dans l’Église chrétienne jusqu’au dix-huitième siècle. Enfin, l’Indiculus des superstitions, qui nous paraissent franques plutôt que gauloises, parle des femmes qui commandaient à la lune, et qui dévoraient le cœur des hommes. C’étaient les stries ou sorcières, que les Francs regardaient comme si redoutables, et qu’ils accusaient d’être d’intelligence avec les puissances du mal. Nous prouverons bientôt que ces stries, qui habitaient dans les repaires les plus impénétrables des forêts, y exerçaient, sous le bénéfice de la terreur qu’elles inspiraient, une espèce de Prostitution qu’elles se vantaient de pratiquer aussi avec les génies malfaisants.

Les Francs n’avaient pas de respect pour la foi jurée (familiare est ridendo fidem frangere, dit Flavius Vopiscus), et cependant ils étaient fidèles gardiens de l’hospitalité, suivant Salvien. Cette hospitalité n’entraînait nullement le commerce de l’hôte, avec l’épouse, ou la concubine, ou la servante du lieu; celles-ci évitaient même de se montrer, pendant que les deux hôtes buvaient dans la même coupe, échangeaient leur poignard ou leurs bracelets, s’animaient à des jeux de hasard, et finissaient par dormir dans le même lit. Le voyageur qui s’arrêtait dans un camp ou dans un village salien, n’avait pas d’autre prétention que de se reposer et d’apaiser sa faim ou sa soif, pour être en état de reprendre sa route le lendemain. Ce voyageur n’avait donc pas besoin de trouver sur son chemin une récréation sensuelle, qui n’eût été qu’une nouvelle fatigue pour lui et qui ne figurait pas, d’ailleurs, dans le programme de l’hospitalité franque. Il ne demandait rien de plus que d’échapper à la pesante framée et au lourd cimeterre de l’ennemi, qu’il avait pu rencontrer sur le champ de bataille et qui l’accueillait avec générosité dans ses foyers. Non-seulement, le Franc n’exigeait pas la Prostitution de sa femme, ou de sa fille, ou de son esclave, au profit de l’hôte qu’il recevait comme un frère et un ami; mais encore, il les tenait à distance, et il ne leur permettait pas la vue d’un étranger dans la crainte de troubler leur pudeur. Les lois des barbares nous prouvent qu’ils étaient très-jaloux de la vertu de leurs femmes et qu’ils n’y souffraient pas la plus légère atteinte. Le mari, le père et le maître avaient droit de vie et de mort sur l’esclave, la fille et l’épouse; on punissait à peine les excès d’autorité; par exemple, un mari qui tuait sa femme pour en épouser une autre, n’encourait pas d’autre peine, selon les anciens capitulaires, que d’être privé de porter ses armes (armis depositis). Une femme tuée pour crime d’adultère, c’était la loi générale, et cette loi n’entraînait ni lenteurs ni hésitations; souvent le mari n’attendait pas que le crime eût été commis, et il donnait d’abord satisfaction à sa jalousie, avant de savoir si elle était fondée ou non. Le capitulaire se contente de désarmer un Franc qui a tué sa femme sans raison valable (sine causa).