Des sains corporaux des yglises
Fesoient volez et chemises
Communément à leurs meschines,
En dépit des œuvres divines.

Dès lors, meschine, dans le langage usuel comme dans la poésie, ne désigne plus qu’une servante. Ducange cite un vieux poëte, d’après un Ms. de la bibliothèque de Coislin, pour prouver qu’on opposait volontiers dame et meschine; ce même poëte, dans un autre endroit, définit ainsi le rôle de la meschine:

En la chambre ot une meschine
Qui moult est de gentille orine.

Dans une ordonnance relative à l’abbé de Bonne-Espérance, on assigne à cet abbé une somme de 20 livres «pour son gouvernement, pour un serviteur et une meschine.» Le mot meschine se plie simultanément à deux acceptions bien différentes: ici c’est une simple servante, exerçant les devoirs de son état et, comme le dit Louis XI dans ses Cent nouvelles nouvelles: «Elle estoit meschine, fesant le ménage commun, comme les lits, le pain et autres tels affaires;» là, c’est une femme débauchée, qui se met au service du premier venu et qui se vend en détail. On comprend que le meschinage, qui est d’abord synonyme de service, arrive successivement à spécifier le service le plus malhonnête. Au reste, le meschinage des tavernes et des tripots était réputé infâme dans les Établissements de saint Louis, comme dans la loi romaine; néanmoins, saint Louis veut que «la fille folle qui s’en est allée en meschinage ou en autre lieu ailleurs, pour soy louer» soit admise par droit, aussi bien que ses frères et sœurs, au partage de la succession paternelle. (Liv. I, ch. 138.)

Complétons cette nomenclature franco-latine de la Prostitution au moyen âge, par l’examen d’un terme très-usité, qui passe pour être né en Italie et qui avait été importé en France par les troubadours, dès le onzième siècle. La consonnance du mot ruffian indique au premier coup d’œil une origine méridionale et non barbare. Ménage le fait dériver du nom d’un fameux lénon italien, qui s’appelait Rufo, sans s’apercevoir que ce Rufo est assurément bien postérieur à l’usage du mot qu’on rapporte à lui. D’autres étymologistes, ne se contentant pas du Rufo problématique, ont trouvé dans Térence un Rufus qui faisait le même métier. On a même, par abus d’érudition, rapproché ce mot de fornicator, en le tirant de l’allemand ruef, qui signifie voûte et qui ferait ainsi la traduction de fornix. Mais Ducange est plus près de la vérité, en faisant remarquer que les prostituées romaines, portant des perruques blondes ou rousses, étaient appelées ruffæ, suivant l’observation de François Pithou et de Woverenus sur Pétrone. Nous compléterons la remarque judicieuse de Ducange, en disant que, sans aucun doute, le mot ruffianus a été formé, dans les bas siècles, de rufi et de anus, deux mots réunis en un sans aucune ellipse, ou de rufia et anûs, deux autres mots également accouplés à l’aide d’une ellipse. Quant à chercher une analogie entre ruffian et fien, fœnum ou fimum, fumier, il faut ignorer qu’on ne peut soumettre la syllabe ruf à l’interprétation étymologique inventée par je ne sais quel rêveur, qui voit dans ruffian un valet d’étable, quod eruit fimum.

L’accouplement de rufi et d’anus ou bien de rufia et d’anûs conviendrait beaucoup mieux au vrai sens du mot ruffian, ruffianus, qui n’est pas seulement un lénon, un proxénète, mais plutôt un débauché, un habitué de mauvais lieu, un souteneur de filles. Nous n’avons pas, comme Ménage et surtout Le Duchat, l’effronterie ou la candeur de l’étymologie; nous n’essayerons pas de démontrer pourquoi, rufia signifiant une peau tannée, et anus une vieille; anus signifiant aussi le rectum, et rufus un roux, un bardache; ces mots nous mènent droit à la profession du ruffian, profession qui s’étendait à la ruffiane. Quoi qu’il en soit, les vocables ruffianus et ruffiana ne figurent guère, au moyen âge, que dans les écrivains italiques, qui nous présentent partout, de compagnie, ruffians et prostituées (ruffiani et meretrices). Ducange et Carpentier citent plusieurs passages intéressants de ces écrivains; dans un de ces passages, il est dit positivement que ruffian est synonyme de lénon (quilibet et quælibet leno, qui et quæ vulgariter ruffiani dicuntur). Ruffian ne semble pas s’être introduit en France avant le treizième siècle, et, encore, n’a-t-il été très en vogue qu’à la fin du quinzième siècle, quand l’italianisme déborda de toutes parts dans l’idiome gaulois. Ce mot, qui s’employait avec diverses nuances d’application, n’a jamais envahi la langue oratoire et ne s’est pas relevé de son abjection.

Enfin, mentionnons encore un mot que nous avons oublié à sa place et qui témoigne des habitudes mystérieuses de la Prostitution. Les lieux de débauche, les bordels, se nommaient, au figuré, des clapiers, claperii, parce que les filles de joie s’y cachaient comme des lapins, cuniculi (en vieux français conins), dans leurs terriers. Clapier, selon Ménage, viendrait de lepus, transformé en lapus et lapinus, qu’on a pu prononcer clapinus; de là, lapiarium et clapiarium. Selon Ducange, le piége à prendre les lapins était appelé clapa, et, comme il se plaçait à l’entrée des terriers, ceux-ci usurpèrent son nom, qui représentait sans doute par une onomatopée le bruit ou clappement de la machine, au moment où le lapin était pris. Selon d’autres savants, clapier dérivait du grec κλέπτειν, qui signifie se cacher; du latin lapis, parce que les gîtes de lapins ne sont souvent que des tas de pierres ou des terrains pierreux, etc. L’étymologie nous importe peu; signalons toutefois, avec beaucoup de réserve, la similitude obscène que la gaieté française avait entrevue dans les mots cunnus et cunniculus ou cuniculus, dont Martial n’a pas soupçonné l’indécente équivoque. Il est certain que nos ancêtres goguenards trouvaient une image lubrique dans cette comparaison d’un repaire de prostituées avec un clapier de lapins.

[CHAPITRE VII.]

Sommaire.—Les mœurs publiques sous les rois antérieurs à Louis IX.—Hideux progrès de la sodomie.—Tableau des mœurs de Paris à la fin du douzième siècle.—Les écoliers.—Le Pré-aux-Clercs.—Les Thermes de Julien.—Le cimetière des Saints-Innocents.—Les libertins et les prostituées de la Croix-Benoiste.—Les premières religieuses de l’abbaye de Saint-Antoine-des-Champs.—La patronne des filles publiques.—Les statuts de la corporation des filles amoureuses.—Le baiser de paix de la prostituée royale.—La chapelle de la rue de la Jussienne.—Efforts de saint Louis pour combattre et diminuer la Prostitution.—La maison des Filles-Dieu.—Comment saint Louis punit un chevalier qui avait été surpris dans une maison de débauche.—Suppression des lieux de débauche et bannissement des femmes de mauvaise vie.