Ni a meson ne borde ne mesnil.

Généralement, cette borde se trouvait annexée à un petit clos ou à un champ: car, dans un contrat de l’an 1292, que cite Ducange dans son Glossaire, il est dit que l’abbé et le couvent sont tenus de concéder sur leurs domaines un arpent de terre à tout habitant de la ville qui voudrait y faire une borde (ad faciendum ibi bordam). La Prostitution, chassée des villes, se réfugia dans ces bordes, qui se trouvaient loin des yeux de la police urbaine, et qui ne laissaient pas percer le scandale. Ces résidences rurales n’étaient habitées qu’en certaines saisons et à certains jours par les tenanciers ou locataires; mais la Prostitution y avait, pour tous les temps, un abri assuré; voilà pourquoi les femmes publiques prirent à bail les bordes où elles résidaient, quand elles ne se contentaient pas d’y venir au crépuscule pour y faire un séjour de quelques heures. Les débauchés, qui allaient là les rejoindre, sortaient de la ville, sous prétexte d’une promenade, et arrivaient à leur honteuse destination par un chemin détourné. La borde se changea de la sorte en bordel, son diminutif, qui devint insensiblement le nom générique de tous les asiles de débauche, qu’ils fussent, ou non, dans la campagne ou dans l’intérieur des villes. On doit attribuer à des variations de patois les différentes formes que prit ce nom, qu’on prononçait bordeel et qui dégénéra en bordiau et bourdeau, bordelet et bordeliau.

Tant que les bordels furent hors des villes, la Prostitution errante compta dans son armée secrète une foule de pauvres recrues, qui n’avaient pas même le moyen de prendre une borde à loyer et qui, à l’instar des lupæ et des suburranæ de Rome, arrêtaient les passants le long des chemins, derrière les haies, dans les vignes et les blés: on les nommait femmes séant aux haies, ès issues des villages, filles de chemin, femmes de champs. (Voy. Carpentier, dans son supplément à Ducange, aux mots Borda et Cheminus.) Celles qui ne sortaient pas de leurs tanières et qui tendaient leurs lacs à la fenêtre, s’appelaient claustrariæ, cloistrières. (Voy. Carpentier, au mot Clausuræ.) Leurs cloîtres, claustra, pourraient bien être les héritiers des lustra de l’antiquité, d’autant plus que ces claustra montium ne furent établis que dans des lieux écartés, au fond des bois et dans les gorges des montagnes.

Les femmes perdues qui étaient à demeure dans les bordes ou bordels furent désignées par l’épithète de bordelières ou bourdelières. Mais ce ne fut pas leur unique dénomination; nous avons vu plus haut qu’on les nommait putes et putains, en signe de mépris. On ne leur épargnait pas les noms injurieux, et on ne les distinguait pas, comme dans l’antiquité, par des qualifications qui révélaient souvent leurs habitudes impudiques, leur genre de vie, leur origine et leur costume. Dès la fin du douzième siècle, on leur appliquait en mauvaise part le nom collectif de garzia ou gartia, en français garce ou garse, qui est resté jusqu’à nos jours dans le vocabulaire des gens de campagne pour désigner toute espèce de fille non mariée. On lit, dans les preuves de l’Histoire de Bresse par Guichenon (p. 203): Si leno vel meretrix, si gartio vel gartia alicui burgensi convitium dixerit; et dans la charte des priviléges de la ville de Seissel en 1285: Si gartia dicat aliquid probo homini et mulieri. Cette expression, qui reparaît à chaque page dans la prose et les vers du treizième au dix-septième siècle, n’est détournée que par exception de son sens primitif, et ne devient une injure que dans certains cas où elle est accompagnée d’une épithète malsonnante; au reste, on voit, d’après l’extrait de Guichenon cité plus haut, que la qualification de garce (gartia), même employée en mauvaise part, différait de celle de prostituée (meretrix), en ce qu’elle s’entendait plutôt d’une fille vagabonde, d’une coureuse, d’une servante. Ét. Guichard, qui voulait prouver que toutes les langues sont descendues de l’hébraïque, avait imaginé de rapprocher du mot garce un verbe hébreu analogue de consonnance et signifiant se prostituer; il ne remarquait pas que les mots garce et garzia sont bien plus anciens que la signification obscène qu’on leur a donnée. Ainsi, dans le procès-verbal de la vie et des miracles de saint Yves, au treizième siècle, garcia se trouve avoir le sens de servante, ancilla. (Voy. les Bollandistes, Sanct. maii, t. IV, 553.) Il est bien plus simple de dire que garce est le féminin de gars, qui, malgré les plus belles étymologies, paraît être un mot gaulois, wars, et avoir signifié tout d’abord un jeune guerrier, un mâle nubile. De gars, on fit, en bas latin, garsio et garzio, qui fut appliqué aux valets, aux voleurs, aux gens de néant, aux goujats d’armée, aux libertins. On ne peut pas mieux montrer comment un mot, originairement honnête et décent, s’est perverti graduellement et a pris dans la langue une attribution honteuse, qu’en rappelant une phrase où Montaigne l’emploie avec l’acception qu’il avait de son temps: «Il s’est trouvé une nation où on prostituoit des garces à la porte des temples, pour assouvir la concupiscence.»

Ce n’était pas la seule expression injurieuse qui fût en usage au moyen âge, pour désigner les prostituées: on les appelait fornicariæ et fornicatrices, prostibulariæ, prostantes, gyneciariæ, lupanariæ, ganeariæ, dans la basse latinité. Ces trois derniers noms étaient synonymes; ils indiquaient les lieux où se tenaient les femmes de mauvaise vie: ganea, lupanar et gynecium. Les prostantes se vendaient (du verbe prostare), les prostibulariæ se prostituaient, les fornicariæ forniquaient, les fornicatrices faisaient forniquer. Ces différents termes ne passèrent pas dans la langue française, mais on y fit entrer ceux qui avaient une tournure moins latine: de là, ribaude, meschine, femme folle, femme de vie. La femme de vie, femina vitæ, nous semble, en dépit de son déguisement latin, avoir pour racine une obscénité gauloise. La femme folle ou folieuse, mulier follis ou fatua, devait son nom à cette fameuse fête des Fous, que nous décrirons ailleurs comme un dernier reflet des mystères de la Prostitution antique. La meschine était, dans le principe, une petite servante, une esclave; la ribaude une suivante d’armée, une fille de soudard, une femme de goujat. Nous dirons, dans un autre chapitre, ce qu’étaient les ribauds de Philippe-Auguste; en établissant la véritable origine de leur roi. Nous ne rapporterons pas les nombreuses étymologies qu’on a doctement accumulées pour rechercher la racine du mot ribaud, qui existe dans toutes les langues de l’Europe. Nous serions assez disposé à voir cette racine dans le mot gaulois baux ou baud, qui signifiait joyeux et qui a laissé dans notre vieille langue, que Borel appelait gauloise, le substantif baude, joie, et le verbe ébaudir, réjouir. Le nom de la famille des Baux ou joyeux, que la tradition languedocienne faisait remonter au sixième siècle, donnerait un âge assez respectable au mot celtique baux ou baud. Ce mot a changé de signification, sans changer de forme, en passant dans la langue anglaise, où baud est synonyme de lénon. Le nom de baldo, en italien, n’a pas été autant altéré, car ce mot, dérivé de baux, se prenait pour hardi ou impudent. Rebaldus a traduit en latin rebaux, composé de la préposition emphatique re et du mot original baux, baud ou bauld. Ribaud et ribaldus se sont latinisés et francisés en même temps. Ces mots-là étaient employés en bonne part avant le règne de Philippe-Auguste, où ils tombèrent dans le mépris, par suite des excès d’une sorte de gens qui avaient voulu être les ribauds par excellence. Précédemment, l’épithète de ribaud impliquait la force physique et la constitution robuste d’un homme gaillard et dispos. Depuis, ce fut la désignation spéciale des vauriens et des débauchés. Toutes les langues adoptèrent à la fois la dégradation du ribaux et de ses composés. Ribaudie, en français, devint synonyme de Prostitution, ainsi que ribaldaglia, que Mathieu Villani emploie dans ce sens (Chron., lib. IV, cap. 91). Ribaud produisit alors ribaude, ribalda, qui n’eut jamais une signification honorable. Selon la coutume de Bergerac, c’était une insulte épouvantable, quand elle s’adressait à une personne de naissance ou de condition noble; mais c’était peu de chose, si cette personne-là usait de cette injure à l’égard d’une femme de bas étage, en n’accompagnant pas l’injure de voies de fait. Ce singulier passage de la Coutume de Bergerac est rapporté par les bénédictins continuateurs de Ducange. Ribaude, qui amena très-naturellement ribaudaille et ribauderie, continue de personnifier avec énergie toute femme dont les mœurs sont déréglées ou dépravées.

Le mot meschine, qui fut très-habituellement appliqué aux femmes folles de leur corps, avait d’ordinaire un caractère plus bienveillant qu’injurieux; meschine ne fut en usage qu’après meschin. Ce mot, essentiellement gaulois ou franc, que notre langue conserve encore dans le mot mesquin, dont le sens ne s’est pas trop éloigné de sa racine, voulait dire d’abord petit esclave, jeune serviteur. Meschinus et mischinus se trouvent, dès le dixième siècle, dans les cartulaires monastiques, comme Ducange en fournit plusieurs preuves: ils signifient jeunes serfs et par extension valets. C’est ce dernier sens que le mot meschin affecte plus particulièrement dans la langue du douzième siècle; mais alors il ne se prend qu’en bonne part et il équivaut à jeune gars, à jouvenceau. Il revient souvent dans le roman de Garin et toujours honorablement; comme dans ce vers:

Vous estes jones jovenciaux et meschins.

Le féminin meschine, meschina, n’eut pas d’abord un emploi moins honorable; témoin ce vers du même roman de Garin:

Au matin lievent meschines et pucelles.

Mais déjà, vers le treizième siècle, les meschines étaient bien déchues de leur bonne renommée, car Guillaume Guiart, dans sa Branche des royaux lignages, les représente sous des couleurs peu flatteuses: voici quatre vers qui font d’elles de véritables femmes perdues, puisque ce sont les compagnes des Cottereaux, en 1183: