Enfin, le roman d’Athis, en usant de ce mot, désigne l’état ou la condition d’une femme qui se prostitue:

Et sa femme estoit mariée,
Benoite ne espousée
Qui puis la trairoit à putage,
A mauvaistié ne à hontage
Qu’on le fesist mourir à honte,
Sans en faire nul autre conte.

Nous ne multiplierons pas les citations pour le mot pute, qui a maintenu son emploi et son sens originaire dans le bas langage. Ce mot avait toujours une acception injurieuse, comme on le voit dans ces vers du roman de Garin le Loherain.

Or, m’avez-vos lesdengiée vilment,
Et clamé pute, oyant toute la gent.

Nous dirons plus tard comment cette injure adressée à toutes les femmes en général, faillit coûter cher au poëte Jean de Meung.

Le lenocinium, ce fidèle et inséparable compagnon du meretricium, eut plus de peine à changer de nom; comme il était ordinairement exercé par des femmes, on le transforma d’abord en lenonia, qui passa dans la langue du douzième siècle en se francisant et en devenant lenoine. Mais le peuple, qui règne en souverain dans les bas-fonds de la langue, inventa bientôt un autre mot, qu’il tira des habitudes mêmes des courtiers de Prostitution. Ce mot était maquerellagium, dont le vieux français a fait maquerellage, qui subsiste encore dans le langage des halles, et qui a pourtant place au dictionnaire de l’Académie. Avant maquerellagium, on avait créé maquerellus et maquerella, maquereau et maquerelle. Les plus doctes abstracteurs d’étymologie s’en sont donné à cœur joie pour découvrir l’origine de ces mots qui n’avaient de latin que leur terminaison. Nicot et Ménage, en recherchant les analogies qui pouvaient se présenter entre le poisson nommé maquereau et l’homme ou la femme qui spécule sur la Prostitution d’autrui, ont supposé que maquereau avait été formé de maculæ, parce que le poisson est bariolé de taches noirâtres et bleues transversales, et parce que chez les anciens le costume théâtral du lénon ou de la lène offrait aussi un bariolage de différentes couleurs. Tripaut, se souvenant que l’aquariolus ou porteur d’eau romain avait à Rome le privilége du lenocinium, a pensé que la simple addition d’une lettre initiale, formée par la prononciation gutturale des Francs, avait produit maquariolus, qui se rapprochait assez bien de maquerellus. D’autres enfin, avec plus de naïveté, ont mis en avant le verbe hébreu machar, qui signifie vendre et qui ne convient pas trop mal au métier de vendeur de chair humaine. Ces derniers étymologistes auraient dû, à l’appui de leur système, faire valoir cette induction que leur fournissaient certains documents du moyen âge, dans lesquels on attribue aux juifs le courtage des chevaux et des femmes.

Nous nous étonnons qu’on se soit préoccupé de l’étymologie du mot appliqué à l’homme, avant d’avoir trouvé celle qui convient au poisson; car il est tout naturel que le poisson ait été d’abord nommé maquerellus et que l’homme, par quelque similitude, se soit vu qualifié du nom de ce poisson. Quelle est la première étymologie qui s’offre à nous, sans efforts d’imagination et de linguistique? La pêche du maquereau était plus abondante autrefois sur les côtes de l’Océan, qu’elle ne l’est aujourd’hui: ce scombre arrivait à la suite des bancs de harengs et partageait leur sort après avoir vécu à leurs dépens. Son nom danois ou normand, qui s’est maintenu dans la langue hollandaise, nous ramène à l’époque où il a été latinisé: mackereel est certainement bien antérieur à maquerellus et à makarellus. Les savants, peu satisfaits de la consonnance barbare de ce mot, l’avaient corrompu pour le rendre moins sauvage à l’oreille: on ne s’explique pas autrement la formation de magarellus, qui apparaît dans plusieurs chartes des rois d’Angleterre. Sur les côtes du Nord, on disait makevus, ou plutôt makerus, s’il nous est permis de soupçonner une erreur dans Ducange. Quant à prêter le nom du poisson à l’espèce d’homme qui en imitait les mœurs, ce fut d’abord un jeu de mots, une épigramme qui entra profondément dans l’esprit de la langue populaire et qui perdit par degrés son sens figuré. On finit par ne plus savoir quel point de ressemblance avait fait confondre l’homme avec le poisson. Il est aisé pourtant de comprendre que le lénon, errant autour des femmes pour en tirer profit et les poussant en quelque sorte dans la nasse du corrupteur, joue un rôle analogue à celui du maquereau qui escorte les harengs et s’engraisse avec eux. Quoi qu’il en soit, cette expression figurée, désignant les proxénètes de l’un et de l’autre sexe, était admise dans tous les genres de style et ne semblait pas même déplacée dans les ordonnances des rois de France. Elle a reçu désormais son stigmate déshonnête, mais elle est invétérée dans la langue énergique de la populace. Ce n’est cependant qu’un nom de poisson qui se montre sur toutes les tables et qui payait jadis quatre deniers par mille à l’évêque ou au comte dans la suzeraineté duquel il arrivait. Si ce poisson n’eût pas reçu son nom des peuples du Nord, nous ne serions pas éloigné de faire bon accueil à une étymologie, plus ingénieuse que plausible, qui forgerait avec le verbe mœchari le substantif mœcharellus, pour qualifier l’instigateur de la débauche (mœchi conciliator).

De même que le lénocinium et le mérétricium, le lupanar n’avait plus droit de cité, que dans la langue des écrivains; la langue vulgaire le repoussait comme une tradition gallo-romaine qui n’avait pas de raison d’être. Rien ne ressemblait moins aux lupanars de Rome que les repaires de la Prostitution dans les villes de France. On caractérisa ces bouges infâmes, en leur donnant sans distinction les noms de borda et bordellum, qui jetèrent borde, bordel et bordeau, dans le nouveau dialecte du douzième siècle. Ce mot latin n’est que le mot saxon bord latinisé; ce mot saxon ne voulait rien dire de plus que le français, qui est tout à fait identique: c’est donc imaginer une étymologie purement gratuite, que de voir dans bordel les mots bord et el, parce que, dit-on, les lieux de débauche étaient alors situés au bord de l’eau! La situation de ces mauvais lieux n’était pas inévitablement voisine d’une rivière; ce qui n’aurait eu aucun but moral ni sanitaire; ce qui ne s’expliquerait, d’ailleurs, d’aucune façon satisfaisante; mais aussi, dans bien des circonstances, la Prostitution s’était logée au bord de l’eau, surtout quand la navigation du fleuve amenait un grand concours de marchands, de passagers et de bateliers qui faisaient les chalands ordinaires des femmes bordellières (bordellariæ). On appelait plus particulièrement borda une cabane isolée, un gîte de nuit, situé de préférence au bord d’un chemin ou d’une rivière, hors de l’enceinte d’une ville, dans un faubourg ou dans la campagne. La borde était distincte de la maison, comme on le voit dans ce vers du roman d’Aubery:

Ne trouvissiez ni borde ne maison;

et dans cet autre vers du roman de Garin: