Il est bien difficile de retrouver quelles étaient les habitudes et la physionomie de la Prostitution mercenaire, dans ces temps de corruption générale, qui ne permettaient pourtant pas de pratiquer librement cette méprisable industrie. L’abbé, l’évêque, le baron, le seigneur feudataire, pouvaient avoir dans leur maison une espèce de sérail ou de lupanar, entretenu aux dépens de leurs vassaux; selon l’expression d’un écrivain du onzième siècle, chaque possesseur de fief nourrissait dans son gynécée autant de ribaudes que de chiens dans son chenil; mais le lupanar public, ouvert à tout venant, sous la direction d’un homme ou d’une femme exploitant cet impur commerce, ne subsistait que dans un petit nombre de localités, où l’administration seigneuriale et municipale se relâchait de ses anciennes coutumes et feignait d’être aveugle pour se montrer tolérante. C’était donc à Paris et en quelques grandes villes, que l’établissement des mauvais lieux, dans les faubourgs et dans certains quartiers désignés, ne souffrait pas trop d’obstacles, jusqu’au jour où le scandale rendait à la loi sa vigueur et amenait la suppression plus ou moins radicale de ces centres de débauche. Il y avait aussi des prostituées, qui n’appartenaient pas à l’exploitation d’un fermier lupanaire, et qui se réservaient tous les profits de la vente de leur corps: elles se mêlaient d’ordinaire à la population honnête, et, quoique vivant de leur impur trafic, elles avaient soin de n’en laisser rien transpirer, sous peine de tomber aussitôt dans la disgrâce de leurs voisins et d’être obligées de se faire justice elles-mêmes en disparaissant. On comprend donc que la vie intérieure des mauvais lieux et la vie privée des femmes publiques aient eu bien peu d’échos dans les monuments écrits de ces époques obscures. La Prostitution, du huitième au douzième siècle, n’a pas même de traits qui la caractérisent d’une manière saillante, quoiqu’elle diffère absolument de la Prostitution du Bas-Empire. Il faut se contenter, pour la peindre, de quelques faits isolés, qui n’ont pas de liens entre eux et qui témoignent de la variété des usages locaux. Encore, ces faits, que nous fournissent des chartes de commune et des ordonnances de police urbaine, sont-ils trop rares, pour qu’on puisse en former un vaste tableau d’ensemble. Ainsi, ce n’est pas d’après cette réunion de faits épars et détachés, qu’il est possible de constater les mœurs secrètes de la Prostitution dans la France féodale.
Mais la langue populaire du onzième siècle, la basse latinité, qui allait créer la langue française, sous l’empire des dialectes du Nord et du Midi, cette langue appliquant de nouveaux mots à des choses et à des idées nouvelles, nous présente, dans la formation de ces mots eux-mêmes, une foule de renseignements précieux, parmi lesquels nous trouverons bien des notions relatives à notre sujet. A partir du neuvième siècle, le vocabulaire de la Prostitution a complétement changé; il est singulièrement restreint, mais il se compose de locutions, tout à fait neuves, qui semblent sorties de la bouche du peuple, plutôt que de la plume des écrivains; ces locutions, empreintes de l’esprit gallo-franc, et parfois frappées au coin de l’idiome tudesque, sont faites pour exprimer ce que nous nommerons le matériel de la Prostitution. Il est clair que les mots latins n’avaient plus de sens vis-à-vis de circonstances et de particularités qui n’existaient pas au moment où ils furent créés; le peuple, dans son langage usuel, ne voulut point accepter ces mots qu’on employait toujours dans la langue littéraire, mais qui ne représentaient plus rien dans l’habitude de la vie; le peuple, avec le génie qui lui est propre, fit les expressions qui lui manquaient et leur donna le cachet spécial qu’elles devaient avoir. Ainsi, nous voyons apparaître dans le latin vulgaire la plupart des mots, qui reçurent plus tard une transformation française, et qui se sont depuis conservés dans la langue du peuple, car la Prostitution ne peut aspirer à faire admettre par la langue noble les grossières et impudentes formules de son idiome. Remarquons, une fois pour toutes, que les écrivains sérieux, les poëtes et les historiens continuent à se servir des termes généraux que le latin classique leur offrait pour désigner les actes et les individus de la Prostitution; mais, dans les documents émanés d’une main illettrée ou destinés à la connaissance du populaire, on n’emploie que des termes précis et techniques, qui étaient à la portée de tout le monde et qui n’exigeaient pas, pour être entendus, la moindre notion de l’antiquité classique. Sans doute, cette langue de la Prostitution est sordide et digne des choses qu’elle exprime et des personnes qu’elle qualifie, mais on ne doit pas oublier qu’au moyen âge tous les mots de la langue usuelle avaient droit à une égale estime, et se produisaient, sans aucune réserve, dans les écrits comme dans les discours. On n’avait pas encore noté d’infamie certaines expressions qui se rapportent à des objets infâmes, et on n’attachait pas d’importance à la modestie du langage parlé ou écrit. Voilà pourquoi notre vieux français est si riche en mots ingénieux ou piquants, qui forment le vocabulaire de la Prostitution, et qui ont été, à partir du siècle de Louis XIV, bannis de la langue des gens d’honneur, comme on disait autrefois.
La Prostitution, que les lettrés appelaient toujours meretricium, dont les novateurs avaient fait meretricatio et meretricatus, se nommait, dans le peuple et en langage vulgaire, putagium, et, par extension, puteum et putaria. Ce mot-là nous paraît avoir une origine toute moderne, et nous ne croyons pas, malgré l’autorité du docte Scaliger, dans une de ses notes sur les Catalecta de Virgile, qu’on doive faire remonter putagium au mot latin putus, qui se trouve, dans les auteurs de la haute latinité, avec le sens de petit. Chez les anciens, il est vrai, putus, surtout, était donné comme nom d’affection, comme qualification flatteuse adressée à un jeune enfant. Le maître n’appelait pas autrement son mignon: était-ce une fille au lieu d’un garçon, on disait puta. Les diminutifs putillus et putilla s’étaient formés naturellement, et Plaute, dans son Asinaria (act. III, sc. 3), met mon petit, putillus, sur le même pied que ma colombe, mon chat, mon hirondelle, mon moineau, dans le langage des amoureux. Cependant, on usait plutôt, comme le fait Horace (Sat., l. II, 3), de pusus et de pusa, qui avaient aussi leur pusillus et leur pusilla. Néanmoins, nous ferons venir putagium de puteus, puits, parce que cette étymologie s’entend et se justifie également au propre et au figuré. Si, d’une part, la Prostitution publique peut se comparer à un puits banal où chacun est libre d’aller puiser de l’eau, d’autre part, dans chaque ville, dans chaque quartier, le puits communal ou seigneurial était le rendez-vous de toutes les filles qui cherchaient aventure. Il y avait toujours un puits, aux endroits fréquentés par les prostituées, dans les Cours des miracles où elles logeaient, dans les carrefours qui leur servaient de champ de foire. Elles se souvenaient peut-être que Jésus-Christ avait rencontré la Madeleine auprès d’un puits. Ces puits, dont l’usage appartenait à tous les habitants du lieu, réunissaient tous les soirs autour de leur margelle un nombreux aréopage de femmes qui parlaient entre elles de leurs amours et qui les avançaient en chemin sous prétexte de faire provision d’eau. On savait ce que c’était que d’aller au puits: les amants y arrivaient de tous côtés, pour se rejoindre. Ce puits-là était le témoin de bien des soupirs et de bien des larmes. Piganiol, en parlant du Puits d’Amour qui avait donné son nom à une rue de Paris, située près de la rue de la Truanderie, où la Prostitution avait son siége principal, dit que ce puits fameux devait son nom «à une raison qui lui est commune avec tous les puits qui sont dans des villes ou dans des lieux habités, c’est qu’il servoit de rendez-vous aux valets et aux servantes, qui, sous prétexte d’y venir puiser de l’eau, y venoient faire l’amour.» Ce puits, qui n’a été comblé qu’à la fin du dix-septième siècle, avait vu se dénouer plus d’un drame amoureux, et la tradition racontait de diverses façons l’histoire d’une demoiselle noble, de la famille Hallebic, qui s’y était noyée sous le règne de Philippe-Auguste. On citait aussi plusieurs amants qui s’y étaient jetés par dépit ou par jalousie, sans y trouver la mort. D’autres amants, par reconnaissance, avaient voulu attribuer au Puits d’Amour une part dans leur bonheur: l’un renouvelait les seaux, l’autre la corde; celui-ci y fit poser une balustrade en fer; celui-là y mit une margelle neuve, sur laquelle on lisait en lettres gothiques: Amour m’a refait en 525 tout à fait.
On ferait un curieux relevé de tous les puits qui ont joué un rôle dans l’histoire de la Prostitution, et l’on en trouverait un dans chaque ville, pour démontrer que le putagium, au moyen âge, était presque inséparable des puits banaux qui ont disparu la plupart aujourd’hui. On prouverait sans peine, que des puits de cette espèce ont existé, à Paris, dans les rues ou près des rues où demeuraient les femmes de mauvaise vie. Bornons-nous à rapporter que les ribaudes de Soissons, qui avaient une célébrité proverbiale au douzième siècle (Dictons populaires publiés par Crapelet, page 64), tenaient leurs assises autour d’un puits qui a survécu à la ribauderie soissonnaise. «La Cour d’Amour ou Cour céleste de Soissons (disent MM. P. Lacroix et Henri Martin, dans leur Hist. de Soissons) est située à l’entrée de la rue du Pont: c’est une cour étroite, entourée de bâtiments peu élevés, où l’on monte par des escaliers de pierre extérieurs. Cette cour, dans laquelle on pénètre par une allée obscure, descendait autrefois jusqu’à la rivière: au milieu, est un puits d’une construction singulière, la margelle débordant carrément l’orifice rond et étroit que surmonte une voûte conique.» Nous ne chercherons pas d’autres arguments, pour démontrer que putagium, puteum et putaria impliquaient l’action d’aller le soir au Puits d’Amour. Putaria se disait de préférence, dans les provinces méridionales. On lit dans les statuts de la ville d’Asti (Collat. 12, cap. 7): Si uxor alicujus civis Astensis olim aufugit pro putaria cum aliquo... Puteum était plus usité dans la langue poétique, qui, prenant la cause pour l’effet, faisait de puteum le synonyme de putagium. Quant à ce mot-là, qui doit être le premier en date, il s’était consacré en s’introduisant dans la langue légale. Ainsi, on le trouve souvent employé par les jurisconsultes, et il figure dans plus d’une ordonnance de nos rois de la troisième race: il suffit de mentionner une de ces ordonnances, dans laquelle il est dit que le putagium de la mère n’enlève pas au fils ses droits d’héritier, attendu que le fils né dans l’état de mariage est toujours légitime (quod generaliter dici solet, quod putagium hæreditatem non adimit, intelligitur de putagio matris). Le mot putagium ne s’entendait que de la prostitution d’une femme. La langue française n’eut pas plutôt bégayé quelques mots, qu’elle traduisit putagium en putage, puta en pute et putena en putain. Ces deux derniers mots sont contemporains, puisque la Chronique d’Orderic Vital fait mention, au livre XII, de la fondation d’une ville qui fut nommée Mataputena (id est devincens meretricem), en dérision de la comtesse Hedwige.
Putage revient sans cesse, avec le sens de putagium, dans la vieille langue française, surtout dans les romans et les fabliaux des trouvères. Les citations, choisies par Ducange, donnent la valeur exacte de cette expression, qui n’est pas même restée dans la langue triviale et qui ne saurait pourtant être remplacée par les mots putinage et putasserie, que le vocabulaire du bas peuple a conservés, sans se rendre compte des nuances de leur signification relative. Ces deux vers du roman de Vacces établissent la véritable acception de putage:
Maint homme a essillié et torné à servage,
Et mis par povreté mainte feme au putage.
Le roman du Renard prête à putage un sens qui se rapproche du putanisme de la langue moderne:
Grant deshonnour et grant hontage
Fistes-vous et grant putage.
Le roman d’Amile et Amy se sert du même mot pour exprimer la même chose:
A mal putaige doit li siens cors livrez!