Comme les chrétiens étaient fiers de la supériorité de leur morale et de la pureté de leurs mœurs, les païens employèrent contre eux l’arme de la calomnie et prétendirent que leur culte n’était qu’un monstrueux assemblage de prostitutions infâmes. Les chrétiens, en effet, menacés ou persécutés, ne s’assemblaient qu’en secret, loin des regards de leurs ennemis, au fond des bois, dans les cavernes, et surtout dans les profondeurs des catacombes. Nul profane ne pénétrait dans leurs sanctuaires cachés, et l’on ne savait, de leurs rites, de leurs usages, de leurs dogmes, que ce qui en transpirait dans les récits mensongers de quelques rares apostats. Aussi, l’opinion du peuple, travaillée et accréditée par les prêtres fanatiques des faux dieux, fut-elle longtemps hostile à ces pieux catéchumènes qui vivaient dans la pratique des vertus les plus austères et qui préféraient la mort à la moindre souillure de leur corps. On avait répandu que les frères et sœurs en Jésus-Christ professaient une religion si épouvantable, qu’ils n’osaient pas en avouer les principes et les actes; on racontait les horreurs inouïes qui se commettaient dans leurs assemblées nocturnes, et l’on allait jusqu’à dire que leur horrible luxure ne respectait ni l’âge, ni le sexe, ni les liens du sang et de la famille. Le christianisme, selon les uns, n’était que le judaïsme déguisé; selon les autres, c’était une exécrable frénésie d’athéisme et de débauche, qui avait essayé plusieurs fois de s’introduire dans la religion de l’empire romain, et qui se composait des plus odieuses inventions de la perversité humaine. Voilà comment la Prostitution antique tenta de se défendre et de se faire absoudre, en attribuant ses propres excès au christianisme, qui pendant deux siècles mina la société païenne avant de se faire jour et de se dévoiler dans tout l’éclat de sa pureté.
Les philosophes platoniciens furent les premiers à connaître et à justifier la doctrine évangélique; dès l’an 170 de l’ère nouvelle, Athénagoras avait réfuté victorieusement les calomnies indignes qui attribuaient aux chrétiens toutes sortes d’incestes et d’infamies; dans son Apologie de la religion chrétienne, adressée aux empereurs Marc Aurèle et Lucius Verus, il proclamait la chasteté des chrétiens, selon la différence des sexes, des âges et des degrés de parenté: «Nous regardons les uns comme nos enfants, disait-il, les autres comme nos frères et nos sœurs, et nous honorons les vieillards comme nos pères et nos mères. Ainsi, nous avons grand soin de conserver la pureté de ceux que nous considérons comme nos parents. Quand nous venons au baiser de paix, c’est avec une grande précaution comme à un acte de religion; puisque, s’il était souillé d’une pensée impure, il nous priverait de la vie éternelle. Chacun de nous, en prenant une femme, ne se propose que d’avoir des enfants, et imite le laboureur qui, ayant une fois confié son grain à la terre, attend la moisson en patience.» Dans un autre passage de son Apologie, Athénagoras revient avec plus de force sur cette chasteté qui caractérise surtout les chrétiens au milieu de l’incontinence ordinaire et permanente des gentils: «Les chrétiens, dit-il, ne s’abstiennent pas seulement des adultères, mais encore du commerce des femmes publiques; et la peur qu’ils ont de tomber dans cet abîme les empêche de souffrir la pensée du moindre plaisir déshonnête, et leur fait éviter soigneusement tous ces regards lascifs qui peuvent transmettre les images de quelque impureté. Ils bannissent les visites assidues, les enjouements, les discours déshonnêtes, les longues conversations, les attouchements inutiles, les ris immodérés. Ils se refusent les plus innocentes libertés et ils ne montrent jamais les parties de leur corps que l’honnêteté tient couvertes. Leurs habits les cachent au dehors et leur pudeur les enferme au dedans, de sorte qu’à la maison ils ont honte de leurs parents et serviteurs; dans le bain, des femmes; et dans le particulier, d’eux-mêmes.» Tous les Pères de l’Église naissante protestent avec la même énergie contre les imputations perfides et calomnieuses qui tendaient à diffamer les chrétiens: «L’amour de la chasteté a tant de force sur eux, disait saint Justin dans ses Dialogues, que l’on en trouve beaucoup qui passent toute leur vie sans aucune alliance charnelle et qui sont vierges à l’âge de soixante ans, sans que le tempérament ou le pays fasse leur continence.»
Saint Cyprien, saint Clément d’Alexandrie, saint Grégoire de Nysse, saint Basile, tous les Pères grecs et latins ont fait une peinture édifiante des mœurs chrétiennes, qui furent d’autant plus pures que celles des païens étaient plus dépravées. Saint Cyprien consacre son Traité de la Pudicité, à l’exaltation de cette vertu des chrétiens: «Ils savent, dit-il, que les voluptés charnelles commencent par l’espoir de rencontrer des joies solides, et se terminent en de pures illusions qui nous font rougir de nous-mêmes. Elles nous précipitent avec fureur dans toute la brutalité de leurs mouvements; elles nous induisent à toutes sortes de crimes, en nous menant dans l’horreur et l’abomination de ces alliances monstrueuses qui passent, du sexe où la nature nous allie, à notre propre sexe, et descendent à celui des animaux, en inventant mille abominations voluptueuses auxquelles l’imagination n’a pu s’arrêter sans rougir.» Saint Grégoire de Nysse en appelle au témoignage des païens eux-mêmes, pour constater la glorieuse chasteté des chrétiens: «Ils ne se contentent pas d’être chastes dans leur corps par la mortification de toutes les voluptés charnelles; ils se purifient encore dans leur esprit, sachant que la véritable virginité doit se défendre de l’adultère des péchés.» C’est par la crainte de souiller leur esprit, qu’ils ôtaient de leur vue tout spectacle honteux, toute image déshonnête; ils n’assistaient jamais aux jeux du théâtre, que saint Cyprien qualifie d’écoles d’impureté; ils bannissaient de leurs tables frugales ces mets diaboliques qui soulèvent les sens et les entraînent à de grossières satisfactions; ils ne se permettaient pas l’usage des parfums qui nourrissent ces pensées molles et lascives que la sensualité promène autour d’elle; ils n’admettaient ni les chansons, ni les danses, ni les rires, ni l’ivrognerie, ni la gourmandise, à leurs banquets, où se révélait toujours la présence de l’Esprit saint.
Saint Clément d’Alexandrie (Pedag., lib. II) entre même dans des détails intimes au sujet de cette chasteté qui faisait l’orgueil des fidèles et la honte des gentils. Après avoir établi, dans ses Stromates (liv. II), la différence radicale qui existait entre les mariages des uns et des autres, en disant que les païens ne cherchent que leur convoitise et leur brutalité dans le fait conjugal, tandis que les chrétiens ne demandent que cette union qui nous mène à celle de Jésus-Christ: «Les chrétiens, dit-il, veulent que les femmes plaisent à leurs maris, par la pureté de leurs mœurs et non par leur beauté; ils veulent aussi que les maris ne se servent pas de leurs femmes comme d’une prostituée, dont on ne cherche que les corruptions sensuelles;» car «la nature ne nous a donné le mariage, ajoute-t-il dans son Pédagogue, que comme les aliments dont l’usage, et non l’abus, est autorisé par elle dans une proportion utile à la santé du corps.» Ce même Père de l’Église nous présente un curieux tableau de la décence du mariage chrétien: «Les époux, dit-il, portent la pudeur dans leur lit, de peur que, s’ils violaient dans les ténèbres les préceptes de cette pudeur qu’ils ont appris au grand jour, ils ne ressemblassent à cette Pénélope qui défaisait pendant la nuit ce qu’elle avait ourdi dans la journée. Cette pudeur étant une preuve qu’ils savent réprimer leur convoitise, là même où elle a le droit de s’émanciper; elle est une preuve qu’en se donnant l’un à l’autre, ils sont chastes dans le dehors. On ne voit pas dans leur lit tous ces emportements du péché, que la seule volupté a inventés; car si Jésus-Christ leur a permis de se marier, il ne leur a pas dit d’être voluptueux.» Ailleurs, saint Clément définit encore la chasteté du mariage chrétien, auprès duquel le mariage des païens n’était qu’une Prostitution concubinaire ou un trafic immoral: «La seule fin de l’union des deux sexes, dit-il (Pedag., lib. II, cap. 10), est d’avoir des enfants pour en faire des gens de bien. C’est agir contre la raison et contre les lois, que de ne rechercher, dans le mariage, que le plaisir, mais on ne doit pourtant pas s’en abstenir par crainte d’avoir des enfants. La nature défend également dans l’enfance et la vieillesse le commerce impudique des deux sexes; ceux à qui le mariage permet ces rapports charnels doivent être continuellement attentifs à la présence de Dieu et respecter leurs corps qui sont ses membres, en s’abstenant de tous regards, de tous attouchements sales ou illicites...»
La conduite réservée des époux dans l’état de mariage avait amené naturellement certains docteurs de l’Église, tels qu’Origène, à supprimer le sexe féminin dans l’autre vie, comme inutile et dangereux. Origène, qui avait expérimenté sur lui-même sa doctrine du retranchement des sexes, voulait que le sexe masculin ressuscitât seul. D’autres Pères, pour mieux assurer la continence des bienheureux, furent d’avis que les élus n’avaient pas de sexe, mais que les damnés conservaient le leur avec leurs misérables passions. Le plus grand nombre des docteurs, au contraire, se fondaient sur les paroles de l’Apocalypse, pour croire et enseigner que dans le ciel les saints seraient mariés, engendreraient des enfants et jouiraient de tous les plaisirs du corps. Tertullien, Lactance, Irénée, Justin et Methodius se prononcèrent pour ce mariage céleste et éternel. Mais l’Église, par la voix des conciles, devait redresser cette opinion hasardée et déclarer que, si les deux sexes persistaient dans le ciel, il n’y aurait pas mariage, encore moins jouissance terrestre et procréation d’enfants. Saint Augustin dit, à cet égard, dans sa Cité de Dieu, liv. II, ch. 17: «Dieu ôtera ce qu’il y a de vicieux chez les élus, mais il laissera subsister le sexe, qui n’est pas un mal, puisque Dieu en est créateur. Les membres qui n’auront plus de passions et qui ne serviront plus aux anciens usages, seront revêtus d’une beauté nouvelle.» Les casuistes ne devaient pas s’en tenir là, car ils imaginèrent que la résurrection réparerait l’intégrité virginale, dans les corps qui l’auraient perdue sur la terre.
La chasteté, cette vertu dont les chrétiens s’arrogeaient le monopole, était donc leur préoccupation constante et le signe principal de leur croyance; ils la gardaient comme un précieux dépôt que leur avait remis le divin Sauveur, et ils s’en faisaient une arme de provocation contre le sensualisme païen, qui se sentait incapable de l’imiter. On comprend que les fondateurs du catholicisme, sachant la puissance d’action que cette chasteté avait sur les masses comme sur l’individu, aient appelé à son aide toutes les rigueurs de la pénalité ecclésiastique, tant l’Église naissante avait intérêt à protéger les mœurs et à prêcher d’exemple. De là cette sévérité du code chrétien à l’égard des infractions charnelles que la loi humaine n’atteignait pas. Pour la simple fornication, saint Grégoire de Nysse voulait que la pénitence fût de neuf ans, divisés en trois catégories, en sorte que les fornicateurs restaient pendant trois ans exclus de la prière, pendant trois ans auditeurs, et pendant trois ans prosternés. Saint Basile était plus indulgent: il se contentait d’une pénitence de quatre ans pour la fornication, à savoir un an passé dans chaque état de la pénitence. En revanche, il n’épargnait pas l’adultère, ni l’inceste, ni la sodomie, ni la bestialité, qu’il punissait d’une pénitence de quinze ans, le coupable demeurant quatre ans pleurant, cinq ans auditeur, quatre ans prosterné et deux ans assistant. Cependant l’adultère de l’homme marié avec une femme non mariée, équivalait à une simple fornication. La polygamie, quoique considérée comme un état de bestialité et indigne de l’homme, n’entraînait qu’une pénitence de quatre ans, un an pleurant et trois ans prosterné. Le concubinage des personnes consacrées à Dieu n’était compté que comme un cas de fornication, pourvu que ces conjonctions illicites fussent rompues. Une fille qui s’était prostituée avec le consentement de ses parents ou de ses maîtres, faisait trois ans de pénitence; celle qui n’avait cédé qu’à la violence, n’encourait aucune peine et n’était pas souillée devant Dieu ni devant les hommes. Quant au diacre coupable de fornication, il devait redescendre au rang des simples laïques et travailler à mortifier sa chair pécheresse.
Cette législation de l’Église primitive prouve assez le prix inestimable que les chrétiens attachaient à la conservation de leur pureté corporelle et mentale; aussi, les païens se montrèrent-ils malicieusement acharnés contre une vertu que leurs adversaires opposaient sans cesse comme un défi aux désordres et aux impuretés du paganisme. Ils s’appliquèrent à éprouver jusqu’où cette vertu pouvait aller, et ils essayèrent de lui imprimer une souillure en la livrant aux attentats de la violence et aux outrages de la débauche. Mais ce genre de supplice n’eut pas plus d’empire que les autres sur la sainte résignation des vierges et des martyres. Ces victimes faisaient à Dieu le sacrifice de leur virginité et subissaient, sans cesser d’être pures et radieuses, le joug impur de la fornication. L’Église les assistait dans cette agonie de persécution, et sa voix consolante les encourageait à monter au ciel par la voie pénible et amère de la Prostitution: «La virginité, leur criait saint Augustin (Contra Jul., lib. IV), est dans le corps; la pudicité dans l’esprit: celle-ci y reste, lorsque la virginité est ôtée au corps.»—«Ce n’est pas la violence qui corrompt le corps des saintes femmes!» ajoutait saint Jérôme.—«Une vierge, disait saint Ambroise, peut être prostituée et non souillée.»—«Tout ce qu’on peut faire, d’ailleurs, du corps et dans le corps par la violence, reprenait saint Augustin, tout cela ne souille point la personne qui a souffert cette violence sans pouvoir s’y soustraire; car si la pureté périssait de la sorte, ce ne serait plus une vertu de l’esprit, mais une qualité du corps, ainsi que la beauté, la santé et d’autres biens périssables.»
Un prêtre nommé Victorien avait écrit à saint Augustin pour lui annoncer douloureusement les horribles violences que les barbares faisaient endurer aux vierges chrétiennes; le saint lui répondit (Ép. 122) que si ces vierges enduraient ces violences sans y consentir et sans s’y soumettre, elles ne seraient pas coupables vis-à-vis de Dieu: «Ce leur sera plutôt, dit-il, une plaie honorable et glorieuse, qu’une honteuse corruption; car la chasteté, qui est dans l’âme, a une si grande force spirituelle, qu’elle demeure inviolable et qu’elle fait que la pureté même du corps ne peut recevoir aucune atteinte, bien que les corrupteurs aient osé vaincre et violer les membres de ce corps matériel.» Saint Basile exprime, à peu près dans les mêmes termes, une doctrine analogue, pour tranquilliser l’esprit des vierges menacées du plus redoutable martyre: «S’il y en a quelques-unes, dit-il, qui aient enduré la violence, leurs âmes n’y ayant pas consenti, elles n’ont pas laissé de présenter à leur divin Époux ces âmes toutes pures et sans corruption, même avec plus d’honneur et de gloire.» C’était un encouragement et une réparation à la fois pour les pauvres vierges qu’on livrait au supplice de la Prostitution. L’idée de ce cruel supplice avait été certainement inspiré aux persécuteurs par la singulière admiration que les chrétiens manifestaient pour leurs vierges, et, en même temps, par l’orgueil rayonnant que celles-ci tiraient de leur état de pureté immaculée. Voilà pourquoi, pendant les persécutions, il y eut tant de vierges chrétiennes outragées par leurs bourreaux, qui ne faisaient qu’appliquer l’antique loi romaine, en vertu de laquelle une vierge ne pouvait pas être mise à mort. «Quant aux vierges, dit Suétone dans la Vie de Tibère, comme une ancienne coutume défendait de les étrangler, le bourreau les violait d’abord et les étranglait ensuite (immaturatæ puellæ, quia more tradito nefas esset virgines strangulari, vitiatæ prius a carnifice, dein strangulatæ).» Le viol des vierges chrétiennes n’était donc dans l’origine qu’un préliminaire de la peine capitale, conformément à l’usage de la pénalité romaine; plus tard, ce viol devint la partie principale du supplice lui-même, et les vierges n’avaient garde de décliner la responsabilité de leur état virginal, devant les juges païens qui prenaient un odieux plaisir à les frapper dans ce qu’elles avaient de plus cher; mais leur virginité était un sacrifice qu’elles offraient chastement à Dieu en échange de la couronne du martyre.
Il faut entendre le chant de victoire que saint Cyprien adresse à ces martyres résignées, que dévorait le monstre de la Prostitution païenne: «Les vierges, dit-il, sont comme les fleurs du jardin de l’Église, le chef-d’œuvre de la grâce, l’ornement de la nature, un ouvrage parfait et incorruptible, digne de toute louange, de tout honneur, l’image de Dieu correspondante à la sainteté de notre Seigneur, et la plus illustre partie du troupeau de J.-C.!» Le paganisme espérait détruire le germe de la religion nouvelle en s’attaquant au principe même de la virginité, mais les vierges furent plus fortes que les bourreaux.