[CHAPITRE II.]
Sommaire.—Raison de nécessité pour laquelle saint Paul et les apôtres durent imposer aux chrétiens l’abstinence charnelle et la pureté virginale.—Les agapes.—Les fossoyeurs des catacombes de Rome furent les premiers adorateurs du Christ.—Action régénératrice et consolante de la religion chrétienne sur les êtres dégradés voués au service de la Prostitution.—Les courtisanes martyres.—Histoire de Marie l’Égyptienne racontée par elle-même.—Légende de sainte Thaïs.—Comment s’y prit saint Ephrem pour convertir une femme de mauvaise vie.—Les deux solitaires et la prostituée.—Saint Siméon Stylite.—Conversion de Porphyre.—Sainte Pélagie.—Sainte Théodote.—Conversion et supplice de sainte Afra.—Prière de sainte Afra sur le bûcher, ou oraison des prostituées repentantes.
Il n’est pas difficile de se rendre compte des motifs de haute prévoyance qui firent recommander la chasteté entre toutes les vertus chrétiennes. Cette vertu était sans doute prescrite par la loi de Moïse, et l’on trouve, à chaque instant, dans les saintes Écritures, la condamnation des excès de la chair. Salomon, qui devait avoir sept cents concubines dans sa vieillesse, n’épargna pas ces coupables débordements auxquels il se laissa lui-même entraîner: «Celui qui est adultère perdra son âme par la folie de son cœur, disait-il dans ses Proverbes (chap. VI); il s’attirera de plus en plus la turpitude et l’ignominie, et son opprobre ne s’effacera jamais.» Saint Paul et les apôtres ne firent donc que suivre la doctrine mosaïque, en imposant aux chrétiens l’abstinence charnelle et la pureté virginale. Mais il y avait une raison de nécessité qui venait se joindre à toutes celles que conseillait la religion, dans l’intérêt de la morale qui avait dicté son Évangile: la vie commune des catéchumènes des deux sexes les exposait à des tentations, à des ardeurs et à des périls journaliers qui avaient besoin d’un préservatif bien puissant pour ne pas aboutir à des désordres presque inévitables. Ces désordres, en rappelant les mystères les plus honteux du paganisme, auraient confondu avec lui, aux yeux des païens, la divine religion de Jésus-Christ, et le culte du vrai Dieu n’eût pas lutté avec avantage contre les cultes avilissants de Vénus, de Bacchus, de Cybèle et d’Isis; car, dans ces différentes idolâtries, la célébration des mystères ne souillait les temples et les bois sacrés qu’à certaines époques de l’année, tandis que les cérémonies occultes de la foi catholique avaient lieu en tout temps, tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, sous le nom d’agapes.
Dans ces agapes, dans ces repas fraternels où la parole du Seigneur nourrissait l’âme en mortifiant le corps, les deux sexes étaient réunis, et la concupiscence se fût éveillée dans les cœurs les plus chastes et les plus froids, si la loi du nouveau culte n’avait mis un frein salutaire aux instincts de la nature et aux entraînements du vice. Voilà pourquoi la continence était la première vertu qu’on exigeait des chrétiens pour garantir et favoriser toutes les autres. Si cette vertu n’avait été prêchée sans cesse et profondément enracinée dans les croyances de chacun, les agapes n’eussent servi qu’à propager la Prostitution. Rien ne peut donner une idée complète de l’exaltation des fidèles, qui n’aspiraient qu’au martyre et qui le souffraient volontiers en eux-mêmes, dans leurs désirs et dans leurs passions, avant de s’y abandonner tout entiers sur la place publique. Cette exaltation, tournée à la débauche, comme cela n’arriva que trop par le fait des hérésies, eût amené de monstrueux libertinages et discrédité le christianisme en dévouant au mépris universel les apôtres et les prosélytes. Qu’on imagine aussi les dangers que courait sans cesse, dans cette existence contemplative, la pudeur des frères et des sœurs rassemblés par la prière et la pénitence! Les femmes étaient toutes voilées et couvertes d’amples vêtements qui ne dessinaient aucune forme du corps; ces vêtements, de laine grossière et d’une couleur uniforme, blancs, gris ou noirs, n’attiraient pas les regards et la curiosité par des ornements mondains; l’odorat n’était pas réveillé par les molles sollicitations des parfums. Ces femmes, dont le cothurne entièrement fermé n’apparaissait pas même hors des plis de leur longue robe, ressemblaient dans l’ombre à des statues immobiles ou à des pleureuses de funérailles. Les hommes, de leur côté, n’étaient pas vêtus avec moins de décence, à cette différence près qu’ils ne portaient pas de voiles, mais de grands chapeaux, de larges capuchons sous lesquels leur visage, pâle et amaigri, avait l’aspect d’une tête de mort. Mais ce n’était point encore assez pour empêcher la nature de parler plus haut que la volonté: il fallait que cette nature rebelle et fougueuse se laissât enchaîner par l’autorité du précepte et par l’exemple.
Ainsi, hommes et femmes pouvaient impunément rester, pendant des jours et des nuits, pêle-mêle et vis-à-vis les uns des autres, sans actes coupables et même sans mauvaises pensées; ils respiraient le même air, ils couchaient côte à côte dans les catacombes, au milieu des bois; ils s’endormaient et se réveillaient en priant. Bien plus, lorsque les persécutions forcèrent les chrétiens à se cacher et à vivre entre eux au fond des solitudes, le dogme de la continence était déjà bien fortement établi parmi les fils et les épouses de Jésus-Christ, puisqu’il avait dompté les plus violentes révoltes de la chair, malgré la menace continuelle du découragement et de l’oisiveté. Il n’y avait plus de sexe, pour ainsi dire, dans ce pieux mélange de saints et de saintes qui habitaient ensemble ces retraites souterraines où ils avaient eu souvent leur berceau et qui leur gardaient une tombe inviolable. Il n’est donc pas surprenant que les païens, ignorant la chasteté de cette vie secrète, l’aient supposée telle qu’ils l’auraient faite avec la licence de leurs mœurs et la sensualité de leur religion: ils ne se persuadaient pas que les sens pussent accepter un pareil esclavage; ils ne soupçonnaient pas quel pouvait être l’empire de la prière et ce que pouvait faire le fanatisme du devoir religieux. De là, les odieuses calomnies qu’ils accréditaient contre les chrétiens, avec lesquels ils confondaient d’impurs hérésiarques que l’Église naissante repoussait avec horreur.
Ce fut dans les catacombes, dans ces vastes excavations où Rome avait trouvé les matériaux de ses temples et de ses édifices, ce fut dans ces sombres souterrains, qui servaient de cimetière aux esclaves et à la population pauvre de la ville éternelle, que le Christ rencontra ses premiers adorateurs; car son Évangile s’adressait surtout aux êtres souffrants et malheureux. Les fossoyeurs (fossores), qui creusaient les sépultures et qui ne voyaient jamais le soleil, acceptèrent tout d’abord avec confiance une religion qui abaissait les superbes et relevait les humbles; ils s’enrichirent ainsi de toutes les joies du Paradis que leur promettait le Sauveur, et ils se sentirent réhabilités, eux qui étaient poursuivis par l’horreur et le mépris des vivants qu’ils avaient le triste privilége d’enterrer. Une semblable réhabilitation attendait les classes abjectes, qui avaient besoin de retrouver leur propre estime sous la flétrissure dont les chargeait l’opinion publique. Le christianisme effaçait toute tache originelle, par le repentir et le baptême: il créait dans le vieil homme un homme nouveau; il rendait pur ce qui avait été impur jusque-là; il mettait une auréole de pardon sur des fronts stigmatisés. On s’explique naturellement son action régénératrice et consolante parmi les êtres dégradés qui étaient voués au service de la Prostitution.
Ces misérables, qui naguère n’avaient pas la conscience de leur dégradation, furent tout à coup attristés et honteux; leurs yeux s’étaient ouverts à la lumière de la morale évangélique, et ils comprenaient avec effroi toute la profondeur de l’abîme où le vice les avait jetés. Les uns se convertirent et abjurèrent leur vie scandaleuse; les autres la continuèrent dans les larmes et la prière, en s’y soumettant comme à une odieuse tyrannie et en offrant au ciel l’holocauste de leurs souffrances. La religion du Christ se propagea rapidement à travers ces âmes pleines de remords et d’amertume, et la prostituée la plus avilie releva la tête en regardant le ciel. Les prédications des apôtres et de leurs disciples avaient lieu d’abord dans les carrefours, à l’entrée des villes, sur les places et dans les faubourgs, partout où une foule oisive et curieuse prêtait un auditoire complaisant à l’orateur. Les portefaix, les matelots, les bateleurs, les esclaves errants, la plus vile populace en un mot, se pressaient autour de l’homme de Dieu qui prêchait la continence et la mortification de la chair. Les prostituées étaient les plus ardentes à écouter cette parole bienfaisante qui apaisait l’émotion de leurs cœurs, et qui leur donnait la force de marcher devant Dieu. Ces malheureuses victimes de la débauche avaient moins d’horreur d’elles-mêmes, quand elles croyaient avoir communiqué avec le Rédempteur, et souvent elles renonçaient à leur affreux métier, pour se consacrer à la divine mission que Jésus envoyait aux vierges et aux martyres. Tel fut certainement l’impérieux motif qui présida dans les premiers siècles à l’institution du célibat chrétien. Jésus avait absous Marie Madeleine, parce qu’elle avait beaucoup aimé; à l’exemple de Jésus, les saints confesseurs se montrèrent indulgents pour les femmes qui avaient vécu dans l’impureté, tant qu’elles furent païennes, et qui, en devenant chrétiennes, entraient dans la glorieuse vie de la pénitence.
La légende est remplie de ces courtisanes qui sont touchées de la main du Seigneur et qui s’attachent à ses pas pour faire leur salut en effaçant la turpitude de leur vie passée. Toutes ces pauvres femmes sont animées de l’Esprit saint, comme les trois Maries qui avaient tout quitté pour suivre Jésus-Christ. Plus elles ont été souillées par le péché, plus elles s’efforcent de s’épurer aux flammes de la foi et de l’expiation. Beaucoup d’entre elles, et des plus perverties, se changent en saintes et obtiennent la couronne du martyre. Le nombre des saintes de cette espèce est assez considérable pour que le Père jésuite Théophile Raynaud en ait fait un martyrologe particulier à la suite de l’histoire de Marie l’Égyptienne, leur modèle et leur patronne. Nous n’avons pas le projet d’écrire la légende dorée de toutes ces mérétrices béatifiées, et nous ne leur contesterons pas la place qu’elles occupent à tort ou à raison dans la béatitude céleste; mais nous emprunterons seulement certains passages aux écrits des anciens hagiographes, pour faire voir l’influence du christianisme sur la Prostitution païenne, et pour établir ce fait singulier, que les prostituées eurent l’insigne honneur d’abjurer les premières le culte des faux dieux, ces emblèmes plus ou moins déshonnêtes de la sensualité humaine.
Marie l’Égyptienne, qui vivait sous le règne de Claude et qui s’était cachée dans le désert pour y faire pénitence après sa conversion, raconta elle-même son histoire à l’abbé Zosime qu’elle avait rencontré, lorsqu’elle était complètement nue, le corps noir et brûlé par le soleil: «Je suis née en Égypte, lui dit-elle en couvrant sa nudité du manteau que Zosime lui avait donné; dans ma douzième année, je me rendis à Alexandrie, où pendant dix-sept ans je me soumis à la dépravation publique et ne me refusai à aucun homme. Et comme des gens de cette contrée se disposaient à faire le voyage de Jérusalem pour adorer la vraie Croix, je priai les mariniers, qui les conduisaient, de me prendre avec eux. Quand ils me demandèrent le prix du passage, je leur dis: «Frères, je n’ai rien à donner, mais prenez mon corps pour le payement de mon passage.» Ils me prirent ainsi et disposèrent de mon corps pour se payer. Nous arrivâmes à Jérusalem ensemble, et m’étant présentée avec les autres aux portes de l’église pour adorer la vraie Croix, je fus soudainement repoussée par une force invisible; je retournai plusieurs fois inutilement jusqu’aux portes de l’église et toujours je me sentais retenue, tandis que les autres entraient sans difficulté. Alors je fis un retour sur moi-même et pensai que mes nombreux et sales péchés étaient la cause de cette répulsion. Je commençai à soupirer profondément, à verser des larmes amères et à châtier mon corps avec mes mains.» Elle fit vœu de chasteté et se mit sous la sauvegarde de la vierge Marie, qui lui permit d’entrer dans l’église et d’adorer la vraie Croix. Après quoi, elle passa le Jourdain et s’enfonça dans le désert où elle resta quarante-sept ans sans voir aucun homme, en vivant de trois pains qu’elle avait apportés avec elle. «Pendant les dix-sept premières années de ma vie solitaire, dit-elle, j’ai eu à souffrir des tentations de la chair; mais, avec la grâce de Dieu, je les ai toutes vaincues...» Voilà les exemples à imiter que le confesseur chrétien offrait aux femmes de mauvaise vie, qui accouraient en foule pour l’entendre. La relation que nous avons empruntée à Jacques de Voragine, le grand légendaire du moyen âge, est plus décente que celle des Actes de la sainte, paraphrasés et commentés avec peu de retenue par son historien Théophile Raynaud. Cette sainte était la patronne ordinaire des courtisanes, et l’abandon qu’elle fit de son corps aux bateliers se voyait représenté sur les vitraux des églises, notamment à Sainte-Marie-de-la-Jussienne, chapelle située autrefois dans la rue qui a conservé ce nom à Paris, et affectée à la grande confrérie des filles publiques.
Une autre courtisane, qui n’eut pas la réputation de Marie l’Égyptienne auprès de ses pareilles, figure aussi dans la Vie des Pères, où elle fait amende honorable de ses péchés. Il serait possible néanmoins que cette sainte n’ait jamais été qu’une personnification de la débauche pénitente et un touchant emblème de la purification d’un corps souillé. Elle se nommait Thaïs et habitait une ville d’Égypte que la tradition ne nomme pas; sa beauté était telle, que beaucoup d’insensés vendaient tout ce qu’ils possédaient pour acheter ses faveurs et se trouvaient, au sortir de sa couche, réduits à une extrême pauvreté; ses amants en venaient souvent aux mains dans des querelles de jalousie, et sa porte était arrosée de sang, raconte Jacques de Voragine. L’abbé Paphnuce eut la pensée de la convertir. Il revêtit un habit séculier, prit une pièce de monnaie et la lui présenta comme rémunération du péché qu’il semblait solliciter d’elle. Celle-ci accepta la pièce de monnaie, en disant: «Allons dans ma chambre!» Et quand Paphnuce fut entré dans cette chambre et qu’elle l’invitait à monter sur le lit, tout couvert de riches étoffes, il lui dit: «Allons dans un lieu plus secret?» Elle le mena successivement dans plusieurs autres chambres, et il objectait toujours qu’il craignait d’être vu: «C’est une chambre où personne n’entre, lui dit-elle tristement; mais, si c’est Dieu que tu crains, il n’y a aucun endroit qui soit caché à ses regards.» Le vieillard, étonné de ce langage, lui demanda si elle savait qu’il y eût un Dieu rémunérateur et vengeur. Elle répondit qu’elle le savait: «Puisque tu le sais, s’écria Paphnuce avec sévérité, comment as-tu perdu tant d’âmes? Oui, pécheresse, il y a un Dieu, et tu lui rendras compte, non-seulement de ton âme, mais encore de toutes celles que tu as induites au péché.» A ces mots, Thaïs tomba aux pieds de Paphnuce, en versant des larmes de contrition: «Mon père, lui dit-elle, j’espère pouvoir obtenir par la prière la rémission de mes fautes; je te prie de m’accorder trois heures pour me préparer à te suivre; je ferai ensuite tout ce que tu ordonneras.» L’abbé, lui ayant indiqué le lieu où il l’attendrait, sortit de cette maison d’impureté. Thaïs rassembla tout ce qui était le gain de ses péchés, vêtements somptueux, riches joyaux, meubles splendides, et en fit un feu de joie sur la place publique, en présence de tout le peuple. «Venez tous, criait-elle, venez, vous qui avez péché avec moi, et voyez comme je brûle tout ce que j’ai reçu de vous!» Ces objets montaient à la valeur de quarante livres d’or. Lorsque tout fut consumé, elle rejoignit Paphnuce, qui la conduisit dans un monastère de vierges, et il l’enferma dans une petite cellule, dont il ferma et scella la porte, en ne laissant subsister qu’une étroite fenêtre, par laquelle on faisait passer chaque jour à la recluse une faible ration de pain et un peu d’eau. Au moment où le vieillard prenait congé d’elle: «Mon père, lui cria Thaïs, où veux-tu que je répande l’eau que la nature chassera de mon corps?—Dans ta cellule, comme tu le mérites,» répondit-il durement. Elle lui demanda encore comment elle devait adorer Dieu: «Tu n’es pas digne de nommer Dieu, répliqua-t-il avec mépris, ni de lever tes mains vers le ciel, car tes lèvres sont pleines d’iniquité et tes mains sont chargées de souillures. Prosterne-toi du côté de l’Orient en répétant souvent ces mots: Toi qui m’as créée, aie pitié de moi!» Cette dure pénitence dura trois ans, après lesquels Thaïs, délivrée par l’abbé Paphnuce, malgré elle, rentra dans le siècle; mais elle ne survécut que trois jours à la rémission de ses péchés et mourut en paix comme une vierge.