Saint Éphrem fut moins heureux dans la conversion d’une autre femme de mauvaise vie qui voulait l’induire à pécher avec elle. Pour se dérober à ses importunes provocations, le saint lui dit: «Suis-moi!» Elle le suivit; mais, lui, au lieu de chercher un endroit écarté, favorable à une œuvre illicite, mena cette femme au milieu d’un carrefour où affluait une grande foule de peuple; puis, se tournant vers elle: «Arrêtons-nous ici, lui dit-il brusquement, afin que j’aie commerce avec toi!—Je ne le puis, répondit-elle en rougissant: il y a trop de monde ici!—Si tu rougis de la présence des hommes, répliqua saint Éphrem avec indignation, ne dois-tu pas rougir davantage de la présence de ton Créateur, qui découvre les choses cachées au fond des ténèbres!» La courtisane, honteuse et confuse, s’enfuit la tête basse, mais ne se retira pas dans un monastère et ne livra point au feu les produits de son infâme métier. Souvent les Pères de l’Église ne craignaient pas de se commettre avec ces créatures, pour essayer de les ramener à Dieu en les forçant à rougir de leur péché. Les Vies des Pères sont remplies de ces aventures, qui témoignent de la constance et de la charité de ces vénérables confesseurs. Deux solitaires, qui se rendaient à la ville d’Aige en Tharse, souffrent tellement de la chaleur du jour, en route, qu’ils sont forcés de faire halte dans une hôtellerie, malgré la répugnance qu’ils avaient à entrer dans ce mauvais lieu. Il y avait dans cette hôtellerie quelques jeunes débauchés et une prostituée. Celle-ci, inspirée par le démon, s’approche d’un des deux solitaires et l’invite à commettre un acte d’incontinence. Le solitaire la repousse avec dégoût et se détourne en priant Dieu de lui pardonner. Cette effrontée revient à la charge avec mille agaceries et conjure ce pauvre solitaire de ne pas se refuser à ce qu’elle réclame de lui: elle prononce alors le nom de la Madeleine, qui trouva grâce devant Jésus, dit-elle: «En vérité! reprit le solitaire; mais quand Jésus eut adressé la parole à la pécheresse, elle cessa d’être courtisane.—Et moi aussi!» s’écria cette femme, obéissant à une inspiration de l’Esprit saint. Elle se sépara sur-le-champ de ses compagnons de débauche et elle suivit pieusement les deux solitaires, qui la présentèrent dans un monastère de femmes, où elle vécut dans les macérations sous le nom de Marie. Ses compagnes ne lui reprochèrent jamais son ancien état, et toute souillée qu’elle avait été avant sa conversion miraculeuse, elle se regardait comme une des épouses les plus fidèles de Jésus-Christ.

Un passage de la Vie de saint Siméon Stylite, qui passa plus de quarante ans sur le chapiteau d’une colonne, où il avait établi sa cellule d’anachorète (mort en 460), nous fait connaître l’empressement que mettaient les courtisanes de tous les pays à venir repaître leurs yeux du spectacle émouvant de ses austérités, et leurs oreilles des encouragements de la parole divine. Saint Siméon, du haut de sa colonne, convertit une multitude d’hommes vicieux ou pervers, qui accouraient de toutes parts à ses prédications. Les mérétrices, que la renommée du saint attirait en foule, ne l’avaient pas plutôt aperçu priant et bénissant sur sa colonne, qu’elles renonçaient à leur genre de vie, à leurs pompeux habits, à leurs parfums et à leurs voluptés, pour entrer dans un monastère, où elles devenaient des saintes, à force de répandre des larmes et de détester leurs péchés: Quid porro de meretricibus dicam, quæ, ex diversis procul terris, ad servi Dei septum profectæ, postquam illum conspexere, patriam suam deseruere, et severiorem ascetarum disciplinam in monasterio professæ, sanctorum honorem commeruerunt, posteaquam, Domino largiente, præteritorum criminum chirographa suis lacrymis (Acta Sanctorum, t. II, p. 344). On pourrait inférer de ce passage curieux, que les courtisanes, qui se laissaient toucher par la grâce, devaient faire une confession générale de leurs péchés et en dresser un inventaire détaillé, qu’elles avaient toujours présent sous les yeux pendant leur longue pénitence, pour ne pas oublier leurs anciens méfaits et les pleurer éternellement. Au reste, les courtisanes pénitentes pouvaient être catéchumènes, dès qu’elles avaient abjuré leur état de Prostitution; ainsi, dans la Vie de sainte Pélagie (Arnaud d’Andilly, t. I, p. 572), on voit cette fameuse comédienne, qui n’avait pas encore renoncé au siècle, assister à une instruction religieuse dans l’église d’Antioche, où elle n’était jamais entrée auparavant; et pourtant, elle avait donné un terrible scandale à l’évêque et à ses suffragants, assis à la porte de l’église de Saint-Julien, lorsqu’elle passa auprès d’eux, toute étincelante de pierres précieuses, de perles et d’or, qui brillaient jusque sur ses brodequins, toute parfumée d’essences, toute fière de sa merveilleuse beauté, devant laquelle le saint évêque et ses assesseurs battirent en retraite, les yeux baissés et l’âme gémissante, pour ne pas voir cette figure diabolique, ces épaules, ce sein, ces bras nus, que la tentatrice offrait à leurs chastes regards.

Cette sainte Pélagie n’est pas celle qui se nommait Porphyre dans sa vie de courtisane, et qui vécut à Tyr, deux ou trois siècles plus tard. Un jour, celle-ci aperçut dans la rue deux solitaires qui venaient quêter pour les pauvres et les malades. Porphyre reçut tout à coup un trait enflammé de la grâce; elle courut à la rencontre de ces bons pères, et s’adressant au plus vieux: «Sauvez-moi, mon père, s’écria-t-elle avec un élan du cœur, sauvez-moi, ainsi que Jésus-Christ sauva la pécheresse!» Le solitaire, à qui elle parlait ainsi, leva les yeux vers elle et la contempla d’un air doux et mélancolique. «Suivez-moi!» lui dit-il. Elle le suivit à distance avec humilité et respect; mais, lui, alla droit à elle, la prit par la main et la conduisit publiquement à travers la ville. Quand ils en furent dehors, ils entrèrent dans une église qui s’offrit à eux, et Porphyre y trouva un enfant nouveau-né, qu’elle adopta. Le solitaire et la courtisane s’en allèrent donc avec l’enfant, mais on les soupçonna d’avoir à se reprocher la naissance de cet enfant; et ce fut un scandale que le solitaire fit cesser, en portant des charbons ardents dans sa robe, pour prouver son innocence. Porphyre avait pris le nom de Pélagie et s’était renfermée dans un monastère. Son exemple fit une telle impression sur l’esprit des courtisanes de Tyr, qu’elles voulurent l’imiter et que plusieurs d’entre elles se consacrèrent à Dieu, pour laver leur robe d’innocence et devenir épouses de Jésus-Christ.

La première sainte Pélagie périt à Antioche, pendant la persécution de Licinius, en 308: elle se jeta du haut d’un toit, pour échapper aux soldats qui venaient s’emparer d’elle et qui menaçaient d’attenter à son vœu de chasteté. Pendant la même persécution, il y eut des courtisanes qui souffrirent le martyre, entre autres Théodote, Afra et ses suivantes, qui exerçaient également la Prostitution. Le savant Ruinart, qui a placé sous cette date les actes de sainte Théodote, fait cette observation, qu’il aurait dû appuyer de quelques autorités: «On ne voit pas, dit-il, qu’une courtisane ait été admise dans la communion des fidèles et reçue à l’église, avant les temps de la persécution de Licinius, et l’on ne saurait nier que Théodote ait fait trafic de son corps (quæstum corpore fecisse).» Le martyre de sainte Afra fut même plus remarquable que celui de Théodote, qui eut l’affront d’être condamnée à reprendre son honteux métier. Afra comparut devant le juge Gaius, qui l’accueillit en souriant: «Comme je l’apprends, tu es mérétrix, lui dit-il. Sacrifie aux dieux! Tu le feras d’autant plus volontiers, qu’une mérétrix n’a rien à démêler avec le Dieu des chrétiens?» Afra garde le silence et se recommande tout bas à Jésus-Christ. «Sacrifie, reprend le juge, sacrifie, pour que les dieux t’accordent d’être aimée de tes amants comme ils t’ont aimée jusqu’à présent! Sacrifie, pour que tes amants t’apportent beaucoup d’argent!»

Afra rougit de cette allusion à sa vie passée: «Je n’accepterais pas désormais cet argent exécrable, s’écrie-t-elle avec un geste d’horreur, car l’argent que j’avais amassé ainsi, je l’ai rejeté loin de moi, parce qu’il n’était pas de bonne conscience (de bonâ conscientiâ). J’ai prié un de mes frères pauvres, qui ne voulait pas l’accepter, de le purifier en l’acceptant et en priant pour moi. Si je me suis défait d’un bien mal acquis, qui me pesait sur le cœur, comment puis-je songer à en acquérir de la même manière?—Christ ne te trouve pas digne, reprend Gaius. C’est donc sans raison que tu l’appelles ton Dieu; quant à lui, il ne te reconnaît pas pour sienne; car une femme qui est mérétrix ne peut se dire chrétienne.—En effet, je ne mérite pas le nom de chrétienne! Cependant la miséricorde de Dieu, qui juge non mes mérites mais ma foi, voudra bien me recevoir dans le paradis.» Le juge Gaius prononça alors son jugement: «Nous ordonnons que la courtisane Afra (publicam meretricem), qui s’est confessée chrétienne et qui n’a pas voulu participer aux sacrifices, soit brûlée vive!»

Afra marcha au supplice, tandis que ses deux suivantes, Eunomia et Eutropia, qui avaient été baptisées comme elle par l’évêque Narcissus, se tenaient, voilées et silencieuses, au bord du fleuve, en espérant partager le martyre de leur maîtresse, ainsi qu’elles avaient partagé son péché (simulque fuerant in peccato). Afra, en montant sur le bûcher, fait cette prière, qu’on avait adoptée au moyen âge comme l’oraison des prostituées repentantes:

«Seigneur Dieu tout-puissant, Jésus-Christ, qui n’es pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, à la pénitence; Jésus, dont la promesse est vraie et manifeste, parce que tu as daigné dire que dès qu’un pécheur se sera converti de ses iniquités, à cette heure même tu ne te souviendras plus des péchés de ce pénitent; reçois donc à cette heure l’expiation de ma mort (Accipe in hac horâ passionis meæ pœnitentiam)!»

Une courtisane martyrisée au nom du Christ arrachait toujours une foule de victimes à la Prostitution et enfantait de nouveaux martyrs.

[CHAPITRE III.]