Plus tard, en 1706, un médecin anglais, Jean Linder, ne craignit pas, en cherchant à démêler les causes secrètes de la syphilis américaine, d’avancer que «cette maladie provenait de la sodomie exercée entre des hommes et de gros singes, dit-il, qui sont les satyres des anciens.» Il est important de constater que, dans tous les récits et les observations des médecins qui étudièrent les premiers le mal de Naples, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne, on ne fait nullement mention de la maladie que Christophe Colomb aurait rapportée des Antilles, et qui, en tout cas, ne pouvait gagner de vitesse un mal analogue né et acclimaté en Europe avant que la découverte de l’Amérique eût porté ses fruits amers. Christophe Colomb, revenant de l’île Espagnole qu’il avait habitée pendant un mois à peine, aborda au port de Palos en Portugal, le 13 janvier 1493, avec quatre-vingt-deux matelots ou soldats et neuf Indiens qu’il ramenait avec lui. La santé de son équipage pouvait être en mauvais état, mais les historiens n’en parlent pas; et l’on sait seulement qu’il se rendit à Barcelone avec quelques-uns de ses compagnons de voyage, pour rendre compte de sa navigation à Ferdinand le Catholique et à Isabelle d’Aragon. «La ville de Barcelone, dit Roderic Diaz dans son traité Contra las bubas, fut bientôt infectée de la vérole, qui y fit des progrès étonnants.» Le 25 septembre de la même année, Christophe Colomb repartait avec quinze vaisseaux chargés de quinze cents soldats et d’un grand nombre de matelots et d’artisans; quatorze de ces vaisseaux revinrent en Espagne l’année suivante, pendant laquelle Barthélemy Colomb, frère de Christophe, partit avec trois vaisseaux qui ramenèrent en Espagne, vers la fin de 1494, Pierre Margarit, gentilhomme catalan, gravement atteint de la syphilis. Probablement, il n’était pas le seul qui se trouvât malade de la même maladie; mais le journal du bord n’en cite pas d’autre. L’année 1495 multiplia les rapports maritimes entre les Antilles et l’Espagne. Aussi, lorsque Christophe Colomb, accusé de crimes imaginaires, retournait chargé de chaînes dans le vieux monde, le navire où il était prisonnier transportait avec lui deux cents soldats attaqués de la vérole américaine. Ces deux cents pestiférés débarquèrent à Cadix, le 10 juin 1496. Neuf mois après, le parlement de Paris publiait déjà une ordonnance relative aux malades de la grosse vérole.
On pourrait, sans tomber dans un excès de paradoxe, soutenir que c’est l’Europe qui a doté l’Amérique d’une maladie à laquelle le climat des Antilles convenait mieux que celui de Naples; on pourrait mettre en avant d’assez bonnes raisons pour démontrer que les aventuriers espagnols qui avaient pris du service dans l’armée du roi de Naples retournèrent dans leur patrie gâtés par la contagion vénérienne, et s’embarquèrent pour les Antilles, sans avoir été guéris. On sait quelle terrible influence a toujours eue le changement d’air et d’habitudes sur cette maladie inexplicable, que la chaleur endort et que le froid réveille avec un surcroît de fureur. Enfin, il restera probable, sinon avéré, que le mal vénérien, tel qu’il éclata en Europe vers 1494, n’était qu’un infâme produit de la lèpre et de la débauche. Tous les médecins reconnurent très-tard que le mal n’était peut-être pas aussi nouveau qu’on l’avait cru d’abord, et ils jugèrent que la lèpre, et surtout l’éléphantiasis, avait plus d’une similitude avec cette affection virulente qui s’entourait de symptômes inusités, mais dont le principe ne variait pas. La voix populaire parlait assez haut d’ailleurs, pour que la médecine l’entendît. On doit s’étonner de ce que les plus hardis fondateurs de la science se soient bornés à répéter les bruits qui circulaient sur les origines syphilitiques, sans en déduire tout un système qu’il eût été facile d’appuyer sur des preuves et sur des expériences. Mais, dans les premiers temps de cette épidémie, qu’on regardait comme une plaie envoyée du ciel et odieuse à la nature (ce sont les termes dont se sert Joseph Grundbeck, qui fit le plus ancien traité qu’on possède sur cette matière), les médecins et les chirurgiens se tenaient à l’écart et refusaient de soigner les malades qui réclamaient des secours: «Les savants, dit Gaspard Torrella, évitaient de traiter cette maladie, étant persuadés qu’ils n’y entendaient rien eux-mêmes. C’est pourquoi les vendeurs de drogues, les herboristes, les coureurs et les charlatans se donnent encore aujourd’hui pour être ceux qui la guérissent véritablement et parfaitement.» Ulrich de Hutten s’exprime avec plus de vivacité encore, en avouant que le mal fut abandonné à lui-même et à ses forces mystérieuses, avant que la médecine et la chirurgie eussent repris courage: «Les médecins, dit-il, effrayés de ce mal, non-seulement se gardèrent bien de s’approcher de ceux qui en étaient attaqués, mais ils en fuyaient même la vue, comme de la maladie la plus désespérée.... Enfin, dans cette consternation des médecins, les chirurgiens s’ingérèrent à mettre la main à un traitement si difficile.» Ces circonstances expliquent suffisamment pourquoi les premières périodes de la lèpre vénérienne sont demeurées si obscures et si mal étudiées dans tous les pays où ce mal apparut presque à la fois.
On tenait pourtant la clef de l’énigme, et il n’aurait fallu que consulter les traditions des Cours des Miracles et des lieux de débauche, pour apprendre de quelle façon s’engendrait et se décuplait, sous l’influence de la Prostitution, le monstre, le Protée de la syphilis. La vérité scientifique se trouvait sans doute renfermée dans ces anecdotes, que de grands médecins ne dédaignèrent pas de ramasser parmi les carrefours où elles avaient traîné. Jean Manardi, de Ferrare, dans une lettre adressée vers 1525 à Michel Santanna, chirurgien qui se mêlait de traiter les vénériens, lui dit que l’opinion la plus ancienne et la mieux établie place le commencement de la vérole à l’époque où Charles VIII se préparait à la guerre d’Italie (vers 1493): «Cette maladie, dit-il, éclata d’abord à Valence en Espagne, par le fait d’une fameuse courtisane qui, pour le prix de cinquante écus d’or, accorda ses faveurs à un chevalier qui était lépreux; cette femme, ayant été gâtée, gâta à son tour les jeunes gens qui la voyaient, et dont plus de quatre cents furent infectés en peu de temps. Quelques-uns d’eux ayant suivi le roi Charles en Italie, y portèrent celle cruelle maladie.» Manardi se borne à rapporter le fait, de même que le savant médecin naturaliste Pierre-André Mathiole, qui ne fait que changer les personnages et le lieu de la scène: «Quelques-uns, dit-il, ont écrit que les Français avaient gagné ce mal par un commerce impur avec des femmes lépreuses, lorsqu’ils traversaient une montagne d’Italie (voy. son traité De Morbo gallico).» L’identité de la syphilis avec la lèpre était clairement indiquée dans ces simples réminiscences du bon sens populaire; mais les hommes de l’art les recueillaient, en fermant les yeux devant ces renseignements lumineux qui leur montraient la route. Un autre médecin de Ferrare, Antoine Musa Brassavola, admettait probablement la préexistence des maux vénériens et du virus qui les communique, quand il raconte le fait suivant, dans son livre sur le Mal français: «Au camp des Français devant Naples, dit-il, il y avait une courtisane très-fameuse et très-belle, qui avait un ulcère sordide à l’orifice de la matrice. Les hommes qui avaient commerce avec elle, contractaient une affection maligne qui ulcérait le membre viril. Plusieurs hommes furent bientôt infectés, et ensuite beaucoup de femmes, ayant habité avec ces hommes, gagnèrent aussi le mal, dont elles firent à leur tour présent à d’autres hommes.» Ainsi, selon Antoine Musa Brassavola, le mal de Naples n’était qu’une complication accidentelle du mal vénérien qui aurait existé isolément chez quelques individus, avant d’être épidémique et d’avoir acquis sa prodigieuse activité.
Enfin, un des plus grands hommes qui aient porté le flambeau dans les ténèbres de l’art médical, Théophraste Paracelse, décréta toute une doctrine nouvelle au sujet des maladies vénériennes, quand il proclama leur affinité avec la lèpre, dans sa Grande Chirurgie (liv. I, ch. 7): «La vérole, dit-il avec cette conviction que le génie peut seul donner, a pris son origine dans le commerce impur d’un Français lépreux avec une courtisane qui avait des bubons vénériens, laquelle infecta ensuite tous ceux qui eurent affaire à elle. C’est ainsi, continue cet habile et audacieux observateur, c’est ainsi que la vérole provenue de la lèpre et du bubon vénérien, à peu près comme la race des mulets est sortie de l’accouplement d’un cheval et d’une ânesse, se répandit par contagion dans tout l’univers.» Il y a, dans ce passage de la Grande Chirurgie, plus de logique et plus de science que dans tous les écrits des quinzième et seizième siècles, concernant la maladie vénérienne, dont aucun médecin n’avait deviné la véritable origine. Paracelse considérait donc la vérole de 1494 comme un genre nouveau dans l’antique famille des maladies vénériennes.
FIN DU TOME QUATRIÈME.
- A. Cabasson del.
- Drouart Imp.
- A. Leroy Scul.
COUTUME DU BERRY (XVe Siècle)