Sommaire.—Noms scientifiques de la syphilis, morbus novus, pestilentialis scorra, pudendagra, etc.—Ses surnoms populaires.—Les saints qui avaient le privilége de la guérir.—Coïncidence de son apparition en Italie avec l’expédition de Charles VIII.—Quelle est la date précise de cette apparition?—Les médecins et les historiens ne sont pas d’accord.—Traditions relatives à son origine.—Les conjonctions de planètes.—Le vin empoisonné avec du sang de lépreux.—Boucheries de chair humaine.—La bestialité punie par elle-même.—La jument et les singes.—La syphilis d’Europe n’est pas venue d’Amérique.—Les médecins refusent d’abord de traiter cette maladie.—Manardi, Mathiole, Brassavola et Paracelse disent que l’infection vénérienne est née de la lèpre et de la Prostitution.

Il nous paraît démontré jusqu’à l’évidence, par le simple rapprochement de quelques dates, que la maladie vénérienne n’avait pas attendu la découverte de l’Amérique, pour s’introduire en Europe et pour y faire de terribles progrès. Cette maladie, comme nous avons cherché à le prouver par des faits et par des inductions, existait de toute antiquité; mais elle s’était successivement combinée avec d’autres maladies, et surtout avec la lèpre, qui lui avait donné une physionomie toute nouvelle. Ce fut la Prostitution, qui, dans tous les temps et dans tous les pays, servit d’auxiliaire énergique à ce fléau, que la police des gouvernements s’appliquait à entourer, pour ainsi dire, d’un cordon sanitaire. Quand ce cordon sanitaire fut rompu et tout à fait abandonné, le mal prit son essor et retrouva sa puissance dans le sein de la Prostitution légale. Voilà comment la lèpre vénérienne éclata en même temps, avec la même fureur, en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne et en Angleterre, au moment où Christophe Colomb était à peine de retour du premier voyage qu’il fit à l’île Espagnole. Nous n’aurons pas de peine à établir que la grosse vérole, ou du moins un mal analogue, avait été signalée en Europe dès l’année 1483; que ce mal, ou tout autre, de même nature et de même origine, subsistait antérieurement aux Antilles et n’y produisait pas les mêmes accidents que sous les latitudes tempérées; que l’expédition de Charles VIII en Italie concourut peut-être à répandre et à envenimer cette affreuse maladie, mais que l’Italie et la France, qui se renvoyaient l’une à l’autre la priorité de l’infection, n’eurent rien à s’envier sur ce point, et se donnèrent réciproquement ce qu’elles avaient de longue date, dans un échange de contagion mutuelle; enfin, que, depuis son apparition constatée, la maladie changea souvent de symptômes, de caractères et de noms.

Parmi ces noms, qui furent très-multipliés et qui eurent chacun une origine locale, il faut distinguer les noms populaires des noms scientifiques. Ceux-ci étaient naturellement latins dans tous les livres et les recipe (ordonnances) de médecine, mais ils disparurent l’un après l’autre, en cédant la place à celui que Fracastor inventa pour les besoins de sa fable poétique, dans laquelle le berger Syphile est atteint le premier de cette vilaine maladie, parce qu’il avait offensé les dieux. La plupart des médecins italiens ou allemands, qui écrivirent à la fin du quinzième siècle sur le mal nouveau (morbus novus) que les guerres d’Italie avaient fait sortir de son obscurité, Joseph Grundbeck, Coradin Gilini, Nicolas Leoniceno, Antoine Benivenio, Wendelin Hock de Brackenaw, Jacques Cataneo, etc., se servirent de la dénomination usuelle de morbus gallicus (mal français). Cependant, comme s’ils eussent été peu satisfaits d’admettre dans la langue médicale une erreur et une calomnie à la fois, plusieurs d’entre eux forgèrent des noms plus dignes de la science et moins éloignés de la vérité historique. Joseph Grundbeck, le plus ancien de tous, ajouta au surnom de mala de Frantzos la périphrase de gorre pestilentielle (pestilentialis scorra) et la qualification de mentulagra (maladie de membre viril); Gaspard Torrella, qui, comme Italien, se piquait de savoir latiniser mieux qu’un Allemand, adopta pudendagra (maladie des parties honteuses); Wendelin Hock préféra mentagra, parce qu’il crut reconnaître dans ce prétendu mal français la mentagre ou lèpre du menton, décrite par Pline (Hist. nat., lib. XXVI, c. 1); Jean Antoine Roverel et Jean Almenar se servirent du mot patursa, sans que la véritable signification de ce mot leur fût connue: ce qui permet de supposer que c’était le nom générique de la maladie dans l’Amérique.

Chaque nation se défendait d’avoir engendré cette maladie, en lui attribuant le nom de la nation voisine à laquelle l’opinion populaire attribuait le principe du mal. Ainsi, les Italiens, les Allemands et les Anglais, qui accusaient la France d’avoir été le berceau de la grosse vérole, l’appelaient mal français: mal francese, frantzosen ou frantzosichen pocken, french pox; les Français s’avisèrent plus tard de se revancher, en l’appelant mal napolitain; les Flamands et les Hollandais, les Africains et les Maures, les Portugais et les Navarrais maudissaient le mal espagnol ou castillan; mais, en souvenir de cet odieux présent que chaque peuple refusait de croire émané de son propre sein, les Orientaux le nommaient mal des chrétiens; les Asiatiques, mal des Portugais; les Persans, mal des Turcs; les Polonais, mal des Allemands, et les Moscovites, mal des Polonais (voy. le Traité d’Astruc, De Morbis venereis, lib. I, cap. 1). Les divers symptômes de la maladie lui imposèrent aussi différents noms, qui rappelaient surtout l’état pustuleux ou cancéreux de la peau des malades; ainsi, les Espagnols appelaient ce mal las bubas ou buvas ou boas; les Génois, lo malo de le tavele; les Toscans, il malo delle bolle; les Lombards, lo malo de le brosule, à cause des pustules ulcéreuses et multicolores qui sortaient de toutes les parties du corps chez les individus atteints de cette espèce de peste. Les Français la nommèrent grosse vérole, pour la distinguer de la petite vérole, qu’on avait classée, de temps immémorial, parmi les maladies épidémiques, et qui, moins redoutable que sa sœur cadette, lui ressemblait cependant par la variété des pustules et des ulcérations de la face; de là, son nom générique de vérole ou variole, formé du latin varius et du vieux mot vair, qui signifiait une fourrure blanche et grise, et qui s’entendait aussi d’un des métaux héraldiques, composé de pièces égales, ayant la forme de cloches et disposées symétriquement. On prétend que cette disposition des pièces du vair avait quelque analogie d’aspect avec la peau bigarrée et crevassée d’un malheureux variolé. Enfin, on mit en réquisition tous les saints qui passaient pour guérir la lèpre, et qu’on invoquait comme tels; on les invoqua aussi contre les maux vénériens, et on ne se fit pas scrupule d’appliquer leurs noms respectés à ces maux déshonnêtes qu’on plaçait de la sorte sous leurs auspices. Il y eut alors entre la lèpre et la grosse vérole une confraternité avouée, qui se manifesta par les noms de saints attachés indistinctement aux deux maladies, qu’on appela mal de saint Mein, de saint Job, de saint Sement, de saint Roch, de saint Évagre, et même de sainte Reine, etc. Il suffisait qu’un saint fût réputé comme ayant quelque influence pour la guérison des plaies et des ulcères malins: les vérolés s’adressaient à lui et se disaient ses malades privilégiés.

Les médecins et les historiens, qui ont parlé les premiers de l’épidémie vénérienne des dernières années du quinzième siècle, sont à peu près d’accord sur ce point, que la maladie ne s’est déclarée avec éclat qu’à la suite de l’expédition de Naples; mais ils rapportent presque tous à l’année 1494 cette expédition, qui n’eut lieu qu’en 1495. Cette contradiction de dates ne constitue pourtant pas une erreur historique; car, avant Charles IX, l’année commençait à Pâques, selon la manière de dresser le calendrier en France. Les écrivains, qui ont fait un rapprochement d’époque entre l’invasion de Charles VIII en Italie et celle de la grosse vérole en Europe, n’ont pas hésité à ranger ces deux faits hétérogènes sous la même année 1494. Suivant eux, la maladie vénérienne aurait été signalée dès le commencement de cette année-là; mais le roi de France ne fit son entrée à Naples, où il trouva cette horrible maladie glorieusement installée avant lui, que le 22 février 1495, qui tombait en 1494, puisque la fête de Pâques ne devait marquer la nouvelle année qu’au 19 avril. Il faudrait donc, pour justifier la date de 1494 enregistrée par les médecins et les historiens qui ont voulu préciser le moment où le fléau éclata, il faudrait que ce mal français fût né à Naples entre le 22 février et le 19 avril 1495. On objectera difficilement que les autorités qui fixent à l’année 1494 l’apparition de la maladie ont pu faire erreur d’une année; cette erreur n’est pas probable, quand il s’agit d’un fait si récent et si remarquable. Ajoutons encore que les premiers qui ont établi cette date de 1494, sont Italiens, et que l’année en Italie commençait au premier janvier et non à Pâques comme en France. Il résulte de ces contradictions, que ç’a été un parti pris chez les Italiens d’accuser l’aventureuse expédition des Français en Italie, d’un fléau qu’elle développa et aggrava peut-être, mais qu’elle n’apporta point avec elle. «Les médecins de notre temps, écrivait en 1497 Nicolas Leoniceno dans son traité De Morbo gallico, n’ont point encore donné de véritable nom à cette maladie, mais ils l’appellent communément le mal français, soit qu’ils prétendent que sa contagion a été apportée en Italie par les Français, ou que l’Italie a été en même temps attaquée par l’armée française et par cette maladie.» Gaspard Torrella, dans son traité De Dolore in pudendagra, est plus explicite encore: «Cette maladie, dit-il, fut découverte lorsque les Français entrèrent à main armée en Italie, et surtout après qu’ils se furent emparés du royaume de Naples et qu’ils y eurent séjourné. C’est pourquoi les Italiens lui donnèrent le nom de mal français, s’imaginant qu’il était naturel aux Français.» Jacques Cataneo dans son livre De Morbo gallico, qui parut en 1505, se borne à rappeler le même fait: «L’an 1494 de la Nativité de Notre-Seigneur, au temps que Charles VIII, roi de France, s’empara du royaume de Naples, et sous le pontificat d’Alexandre VI, on vit naître en Italie une affreuse maladie qui n’avait jamais paru dans les siècles précédents et qui était inconnue dans le monde entier.» Jean de Vigo fait coïncider aussi avec le passage de Charles VIII en Italie l’irruption subite de cette maladie, qu’on n’avait jamais vue ou du moins jamais observée auparavant.

L’antipathie nationale des Italiens contre leurs vainqueurs ne manqua pas de fortifier et de propager cette opinion erronée, qui resta dans le peuple avec d’injustes ressentiments. Les Français furent moins empressés de se plaindre des vaincus et de répandre la vérité qui les justifiait eux-mêmes, en les montrant comme des victimes du mal de Naples; car les premiers auteurs français qui ont parlé de ce mal ne disent rien de son origine, et n’incriminent pas même les délices de Naples conquise par Charles VIII.

Il y eut cependant en Italie et en Allemagne plusieurs hommes de l’art et plusieurs historiens plus impartiaux, qui n’hésitèrent pas à proclamer l’innocence des Français dans cette affaire, et à se rapprocher ainsi d’une vérité que la science et l’histoire ne devaient pas envelopper d’un nuage. Les uns infirmèrent la date de 1494 attribuée à la naissance de la peste vénérienne (lues venerea); les autres firent remonter beaucoup plus haut son origine ou plutôt ses premiers ravages; quelques-uns, moins bien instruits que les autres ou peut-être feignant une ignorance calculée à ce sujet, reportèrent à l’année 1496 la première invasion de la maladie, qu’ils faisaient venir d’Espagne, et, par conséquent, d’Amérique. «L’an de notre salut 1496, écrivait Antoine Benivenio en 1507, une nouvelle maladie se glissa, non-seulement en Italie, mais encore dans presque toute l’Europe. Ce mal, qui venait d’Espagne, s’étant répandu de tous côtés, premièrement en Italie, ensuite en France et dans les autres pays de l’Europe, attaqua une infinité de personnes.» Voilà le pauvre Charles VIII bel et bien innocenté d’une injuste accusation qui le mettait au ban de l’Europe maléficiée. Les historiens viennent ici à l’appui de la justification des Français. Antoine Coccius Sabellicus, qui savait ce que c’était que la grosse vérole puisqu’il l’avait gagnée (voy. les Élogia de Paul Jove), dit fermement dans son recueil historique publié à Venise en 1502: «Dans le même temps (1496), un nouveau genre de maladie commença à se répandre par toute l’Italie, vers la première descente que les Français y avaient faite dès l’année précédente (1495), et il est probable que c’est par cette raison qu’on la nomma le mal français, car, comme je vois, on n’est pas sûr d’où est venue d’abord cette cruelle maladie qu’aucun siècle n’avait éprouvée jusque-là.» Si la date de 1496 avait pu être établie et prouvée, la provenance du mal eût été tout naturellement renvoyée à la découverte de l’Amérique. Dans tous les cas, la date de 1496 se rapporterait évidemment à l’extension rapide et formidable de l’épidémie vénérienne.

Mais, pour les savants qui ne suivaient pas aveuglément la tradition populaire, il n’était pas douteux que le mal français et le mal de Naples avaient précédé la triomphante expédition de Charles VIII. «Les Français, dit judicieusement François Guicciardin dans l’Histoire de son temps, ayant été attaqués de cette maladie pendant leur séjour à Naples, et s’en retournant ensuite chez eux, la répandirent par toute l’Italie; or, cette maladie, absolument nouvelle ou ignorée jusqu’à nos jours dans notre continent, excepté peut-être dans les régions les plus reculées, a sévi si horriblement durant plusieurs années, qu’elle semble devoir être transmise à la postérité comme une des calamités les plus funestes.» Guicciardin était dans le vrai, en attribuant seulement à l’armée du roi de France la propagation du mal par toute l’Italie. Il est clair que ce mal hideux avait pris racine à Naples, avant l’arrivée des Français. Ulrich de Hutten, docte écrivain allemand qui avait fait lui-même une triste expérience de la contagion vénérienne, assigne à ses commencements la date de 1493, qu’il ne pouvait apprécier que par ouï-dire, puisqu’il rédigeait à Mayence en 1519 son livre intitulé De morbi gallici curatione: «L’an 1493 ou environ, de la naissance de Jésus-Christ, dit-il, un mal très-pernicieux commença à se faire sentir, non pas en France, mais premièrement à Naples. Le nom de cette maladie vient de ce qu’elle commença à paraître dans l’armée des Français qui faisaient la guerre dans ce pays-là sous le commandement de leur roi Charles.» Puis, il ajoute cette intéressante particularité qui nous explique comment on n’est pas d’accord sur la date précise de l’invasion du mal: «On n’en parla point pendant deux années entières, à compter du temps qu’il avait commencé.» Ulrich de Hutten partageait l’opinion des praticiens allemands qui regardaient la maladie comme bien antérieure à la conquête de Naples par les Français; ainsi, Wendelin Hock de Brackenaw, qui avait fait ses études médicales à l’université de Bologne, répète bien ce qu’il avait entendu dire en Italie sur l’époque primitive du mal de Naples: «Depuis l’an 1494 jusqu’à la présente année 1502, dit-il, une certaine maladie contagieuse, qu’on nomme le mal français, a fait assez de ravages;» mais, ailleurs, dans le même ouvrage, il déclare ce que savaient à cet égard tous ses confrères d’Allemagne: «Ce mal, dit-il, qui avait commencé, pour parler juste, dès l’an 1483 de Notre-Seigneur,» par suite des conjonctions de plusieurs planètes, au mois d’octobre de cette année-là, annonçait «la corruption du sang et de la bile, et la confusion de toutes les humeurs, ainsi que l’abondance de l’humeur mélancolique tant dans les hommes que dans les femmes.» Les plus habiles médecins allemands, Laurent Phrisius, Jean Benoist, etc., se rangèrent du côté de ce système, et voulurent voir la cause de la maladie dans les révolutions planétaires et dans les désordres atmosphériques de l’année 1483.

Ce ne fut pas la seule cause ni la plus invraisemblable que supposèrent les historiens; ils se firent, en général, les échos du vulgaire qui a toujours, en Italie surtout, une histoire prête, pour créer une origine merveilleuse à tout ce qu’il ne comprend pas. Le mal français, plus que toute autre chose, exerça l’imagination des Napolitains et se prêta naturellement aux inventions les plus bizarres, à travers lesquelles pourtant il ne serait pas impossible de découvrir quelque fait réel, enveloppé de fables ridicules. Gabriel Fallope, qui écrivait longtemps après l’événement qu’il rapporte (1560), soutient que, dans le cours de la première guerre de Naples, une garnison espagnole qui défendait le passage abandonna la nuit les retranchements confiés à sa garde, après avoir empoisonné les puits et conseillé aux boulangers italiens de mêler du plâtre et de la chaux à la farine avec laquelle ils feraient du pain pour l’armée française. Ce plâtre et l’eau empoisonnée auraient produit l’infection vénérienne, selon le récit de Gabriel Fallope. André Cœsalpini d’Arezzo, qui fut médecin de Clément VIII, prétend que l’empoisonnement des Français fut exécuté avec d’autres procédés, et il assure que des témoins oculaires lui avaient raconté le fait: «Après la prise de Naples, les Français assiégèrent la petite ville de Somma, qui avait une garnison d’Espagnols; ceux-ci sortirent de la place pendant la nuit, en laissant à la disposition des assiégeants plusieurs tonnes d’excellent vin du Vésuve, où l’on avait mêlé du sang fourni par les lépreux de l’hôpital Saint-Lazare. Les Français entrèrent dans la ville sans coup férir, et s’enivrèrent avec ce vin empoisonné; ils furent aussitôt très-malades, et les symptômes de leur maladie ressemblaient à ceux de la lèpre.» On peut déjà entrevoir la vérité sous les voiles qui la couvrent ici d’une manière assez transparente. Viennent ensuite d’autres traditions qui s’exagèrent et renchérissent l’une sur l’autre en s’écartant toujours davantage de l’opinion la plus répandue et la moins déraisonnable. Fioravanti, dans ses Capricci medicinali qu’il publia en 1564, raconte une singulière histoire qu’il disait tenir d’un certain Pascal Gibilotto de Naples, encore vivant à l’époque où il écrivait, et garant des faits qu’il révélait le premier. Pendant cette expédition de Naples, qui est partout complice de la maladie qu’elle vit commencer, les vivandiers napolitains, qui approvisionnaient les deux armées, manquèrent de bétail, et eurent l’infernale idée d’employer la chair des morts en guise de viande de bœuf ou de mouton; ceux qui mangèrent de la chair humaine, que la mort et la corruption avaient empoisonnée, furent bientôt attaqués d’une maladie qui n’était autre que la syphilis. Fioravanti ne dit pas quel fut le théâtre de ces épouvantables scènes d’anthropophagie; mais comme il place dans son récit les Espagnols en présence des Français, il faut croire que ce fait isolé aurait eu lieu durant le siége de quelque petite ville de la Calabre occupée par une garnison espagnole. On sait que toute chair corrompue est capable de produire l’effet d’un empoisonnement, mais il n’y a pas possibilité de croire, avec Fioravanti, que des animaux nourris de la chair des animaux de même espèce soient exposés à gagner par là une maladie analogue au mal de Naples. C’était un préjugé enraciné au moyen âge, qui voulait que l’usage de la chair humaine causât des maladies aiguës, épidémiques et pestilentielles. L’illustre philosophe François Bacon, baron de Verulam, tout bon physicien qu’il était, n’a point balancé à répéter dans son Histoire naturelle l’horrible récit de Fioravanti: «Les Français, dit-il, de qui le mal de Naples a reçu son nom, rapportent qu’il y avait au siége de Naples des coquins de marchands qui, au lieu de thons, vendaient de la chair d’hommes tués récemment dans la Mauritanie, et qu’on attribuait l’origine de la maladie à un si horrible aliment. La chose paraît assez vraisemblable, ajoute l’auteur de tant de lumineux traités sur les sciences, car les cannibales des rades occidentales, qui vivent de chair humaine, sont fort sujets à la vérole.»

Trouver dans l’anthropophagie l’origine du mal de Naples, ce n’était point encore attacher assez d’horreur aux causes de ce mal hideux, qu’on s’accordait à considérer comme un fruit monstrueux du péché mortel. Deux savants médecins du seizième siècle, qui n’avaient observé pourtant que les effets décroissants de cette terrible contagion, lui jetèrent, pour ainsi dire, la dernière pierre, en essayant de démontrer, avec plus de raison que de succès, qu’il fallait peut-être attribuer le mal vénérien à la sodomie et à la bestialité: «Un saint laïque, dit Jean-Baptiste van Helmont dans son Tumulus pestis, tâchant de deviner pourquoi la vérole avait paru au siècle passé et non auparavant, fut ravi en esprit et eut une vision d’une jument rongée du farcin, d’où il soupçonna qu’au siége de Naples, où cette maladie parut pour la première fois, quelque homme avait eu un commerce abominable avec une bête de cette espèce attaquée du même mal, et qu’ensuite, par un effet de la justice divine, il avait malheureusement infecté le genre humain.»