Le caractère le plus général de la lèpre était une éruption de boutons par tout le corps, notamment au visage; mais ces boutons, qui se renouvelaient sans cesse, se distinguaient par la variété de leurs formes et de leurs couleurs: les uns, durs et secs; les autres, mous et purulents; ceux-ci, croûtelevés; ceux-là, crevassés; blancs, rouges, jaunes, verts, tous hideux à la vue et à l’odorat. Quant aux signes uniformes de la maladie, le célèbre Guy de Chauliac en compte six principaux, que Laurent Joubert définit en ces termes, dans sa Grande chirurgie, au chapitre de la ladrerie: «Rondeur des yeux et des oreilles, dépilation et grossesse ou tubérosité des sourcils, dilatation et toursure des narilles par dehors avec étroitesse intérieure, laideur des lèvres, voix rauque comme s’il parloit du nez, puanteur d’haleine et de toute la personne, regard fixe et horrible.» Guy de Chauliac, qui vivait au quatorzième siècle, avait eu sous les yeux une foule de sujets, que ne fut pas à même d’observer Laurent Joubert, qui écrivait sur la ladrerie à la fin du seizième siècle, lorsqu’elle n’existait plus guère que de nom. Les signes équivoques de la lèpre étaient au nombre de seize: «Le premier est dureté et tubérosité de la chair, spécialement des jointures et extrémités; le second est couleur de Morphée et ténébreuse; le troisiesme est cheute des cheveux et renaissance de subcils; le quatriesme, consomption des muscles, et principalement du poulce; cinquiesme, insensibilité et stupeur, et grampe des extrémitez; sixiesme, rogne et dertes, copperose et ulcérations au corps; le septiesme est grains sous la langue, sous les paupières et derrière les oreilles; huitiesme, ardeur et sentiment de piqueure d’aiguilles au corps; neuviesme, crespure de la peau exposée à l’air, à mode d’oye plumée; dixiesme, quand on jette de l’eau sur eux, ils semblent oingtz; unziesme, ils n’ont guères souvent fièvre; douziesme, ils sont fins, trompeurs, furieux, et se veulent trop ingérer sur le peuple; treiziesme, ils ont des songes pesans et griefs; quatorziesme, ils ont le poulx débile; quinziesme, ils ont le sang noir, plombin et ténébreux, cendreux, graveleux et grumeleux; seiziesme, ils ont les urines livides, blanches, solides et cendreuses.» Nous verrons plus tard que ces symptômes sont presque identiques avec ceux de la grosse vérole, qui ne fut qu’une renaissance de la lèpre, sous l’influence des guerres d’Italie.

La lèpre avait, d’ailleurs, une infinité d’autres caractères particuliers, que déterminaient les circonstances locales et climatériques. Par exemple, le mal des ardents, qui avait dégénéré en gonorrhée virulente, provenait encore de la cohabitation avec une personne lépreuse. Dans cette maladie, qu’on nommait l’ardeur, l’arsure, l’incendie, l’échauffaison (en anglais brenning), les parties génitales étant attaquées de phlogose, d’érysipèle, d’ulcérations, de phlyctènes, etc., le malade éprouvait de vives douleurs en urinant. Un savant médecin du treizième siècle, nommé Théodoric, dit textuellement dans le livre VI de sa Chirurgie, que quiconque approche une femme qui a connu un lépreux contracte un mauvais mal. Dans un traité de Chirurgie attribué à Roger Bacon, qui écrivait à la même époque, on trouve une description des maux horribles qui pouvaient suivre un commerce impur de cette espèce. Plusieurs médecins anglais contemporains ont étudié ce genre d’affection vénérienne, qui régnait à Londres aux treizième et quatorzième siècles, comme nous aurons lieu de le raconter en parlant de l’Angleterre. Un de ces médecins, Jean de Gaddesden, consacre un chapitre de sa Practica medicinæ seu Rosa anglicana aux accidents qui résultent de la fréquentation impudique des lépreux et des lépreuses. «Celui, dit-il, qui a couché avec une femme à laquelle un lépreux a eu affaire, ressent des piqûres entre cuir et chair, et quelquefois des échauffements par tout le corps.» Les médecins anglais de ce temps-là nous fournissent sur la lèpre vénérienne plus de renseignements, que les médecins italiens et français, parce que les lois contre les lépreux étaient beaucoup moins rigoureuses en Angleterre que partout ailleurs; aussi, les cas de contagion lépreuse y furent-ils plus communs et plus graves que dans tout autre pays.

Grâce aux mesures énergiques et générales qui furent prises dans toute l’Europe, excepté peut-être en Angleterre, pour arrêter les progrès de la lèpre et des maladies qui en dépendaient, on put conserver saine et sauve la majeure partie de la population. Du temps de Matthieu Paris, qui écrivait au milieu du treizième siècle, il y avait plus de dix-neuf mille léproseries en Europe. Deux siècles plus tard, les léproseries de la France étaient en ruines et abandonnées, faute de malades. Elles furent accaparées successivement par des parasites, au moyen de la suppression des titres de fondation et des contrats de rente; en sorte que, par son ordonnance de 1543, François Ier provoqua presque inutilement la recherche de ces chartes et titres perdus ou dérobés.

Il est donc certain que, dans l’intervalle de deux ou trois siècles, la grande lèpre ou éléphantiasis avait à peu près disparu avec les malheureux qui en étaient atteints et qui n’avaient pas réussi à se perpétuer au delà de trois ou quatre générations. Quant à la petite lèpre et à ses dérivatifs, ils se déguisaient sous des dehors moins inquiétants, et ils allaient toujours s’affaiblissant dans leurs symptômes extérieurs, quoique le germe du mal fût toujours vivace dans un sang qui l’avait reçu de naissance ou par transmission contagieuse. La société, qui avait rejeté de son sein les lépreux, se trouva donc de nouveau envahie par eux, ou du moins par leurs enfants, et la lèpre; en perdant une partie de ses hideux phénomènes, recommença sourdement à travailler la santé publique. Ce fut par la Prostitution que cette infâme maladie rentra dans les classes abjectes et se glissa jusqu’aux plus élevées, à la faveur de ses secrètes métamorphoses. Nous ne doutons pas que le mal de Naples, qui n’était autre qu’une résurrection de la lèpre combinée avec d’autres maux, a fait silencieusement son chemin dans les lieux de débauche et dans les mystères de l’impudicité, avant d’éclater au grand jour, sous le nom de grosse vérole, par toute l’Europe à la fois.

Nous parlions plus haut de l’arsure qui avait infecté les mauvais lieux de Londres, tellement qu’il fallut, en 1430, faire des lois de police pour empêcher, sous peine d’amende, de recevoir dans ces maisons aucune femme atteinte de l’arsure, et pour faire garder à vue celles qui seraient attaquées de cette détestable maladie (infirmitas nefanda, disent ces lois sanitaires, citées par Guillaume Beckett dans le tome XXX des Transactions philosophiques). Voici maintenant les témoignages de quelques médecins et chirurgiens, qui ne nous permettent pas de croire que les maladies vénériennes fussent seulement contemporaines de la découverte de l’Amérique. Guillaume de Salicet, médecin de Plaisance au treizième siècle, n’oublie pas dans sa Chirurgie, au chapitre intitulé De Apostemate in inguinibus, le bubon ou dragonneau, ou abcès de l’aine, qui se forme quelquefois, dit-il, «lorsqu’il arrive à l’homme une corruption dans la verge, pour avoir eu affaire à une femme malpropre.» (Traité des Malad. vénér., par Astruc, trad. par Louis, t. Ier, p. 134 et suiv.) Le même praticien, dans un autre chapitre, traite des pustules blanches et rouges, de la dartre miliaire et des crevasses qui viennent à la verge ou autour du prépuce, et qui sont occasionnées «par le commerce qu’on a eu avec une femme sale ou avec une fille publique.» Lanfranc, fameux médecin et chirurgien de Milan, qui vint se fixer à Paris vers 1395, développe la même doctrine sur les maladies des parties honteuses, dans son livre intitulé Practica seu ars completa chirurgiæ: «Les ulcères de la verge, dit-il, sont occasionnés par des humeurs âcres qui ulcèrent l’endroit où elles s’arrêtent, ou bien par une conjonction charnelle avec une femme sale qui aurait eu affaire récemment à un homme attaqué de pareille maladie.» Bernard Gordon, non moins célèbre médecin de la Faculté de Montpellier, qui dut survivre à Lanfranc, professe les mêmes opinions à l’égard des maladies de la verge (de passionibus virgæ), dans son Lilium medicinæ: «Ces maladies sont en grand nombre, dit-il, comme les abcès, les ulcères, les chancres, le gonflement, la douleur, la démangeaison. Leurs causes sont externes ou internes: les externes, comme une chute, un coup et la conjonction charnelle avec une femme dont la matrice est impure, pleine de sanie ou de virulence, ou de ventosité, ou de semblables matières corrompues. Mais, si la cause est interne, ces maladies sont alors produites par quelques humeurs corrompues et mauvaises qui descendent de la verge et aux parties inférieures.» Jean de Gaddesden, médecin anglais de l’université d’Oxford; Guy de Chauliac, de l’université de Montpellier; Valesius de Tarenta, de la même université, et plusieurs autres docteurs qui faisaient leurs observations dans différents pays durant le quatorzième siècle, reconnurent tous que le commerce impur engendrait des maladies virulentes qui étaient contagieuses et qui devaient être ainsi vénériennes.

Dans ces diverses maladies, la lèpre jouait inévitablement le principal rôle, avant comme après l’apparition du mal de Naples. Les praticiens, qui ont étudié la lèpre et qui ont publié leurs recherches à ce sujet, sont tombés d’accord que la lèpre se communiquait par les relations sexuelles plutôt que par toute autre voie. Ces relations étaient fort rares entre les personnes saines et les lépreux; mais l’imprudence ou la dissolution les déterminait parfois, au grand préjudice de la personne saine, qui devenait lépreuse à son tour. Bernard Gordon, que nous avons cité plus haut, raconte qu’une certaine comtesse qui avait la lèpre vint à Montpellier, et qu’il la traita sur la fin de sa maladie. Un bachelier en médecine, qu’il avait mis auprès d’elle pour la soigner, eut le malheur de partager son lit: elle devint enceinte, et, lui, lépreux. (Lilium medicinæ, part. 1, ch. 22.) On trouverait quantité de faits analogues dans les écrits de Forestus, de Paulmier, de Paré, de Fernel, etc., qui écrivaient sur l’éléphantiasis ou la lèpre, d’après le sentiment unanime des écoles de médecine et de chirurgie. Jean Manardi de Ferrare résume ainsi la question, au commencement du seizième siècle, sans s’apercevoir qu’il confond la lèpre et les maladies vénériennes: «Ceux, dit-il dans ses Epistolæ médicinales, publiées en 1525, ceux qui ont commerce avec une femme, laquelle a eu affaire un peu auparavant à un lépreux, tandis que la semence reste encore dans la matrice, gagnent quelquefois la lèpre et quelquefois d’autres maladies, plus ou moins considérables, selon qu’ils sont eux-mêmes disposés, aussi bien que le lépreux qui a infecté la femme.» Dans toutes ces citations, nous reproduisons la traduction que Louis, traducteur et annotateur d’Astruc, pour ne pas altérer le sens médical du savant auteur du traité De Morbis venereis, avait cru pouvoir établir dans l’intérêt de son système; mais ces citations mêmes nous paraissent souvent tout à fait contraires à ce système. En examinant ce passage de Jean Manardi, par exemple, il est impossible de ne pas reconnaître les maladies vénériennes dans ces autres maladies plus ou moins considérables, engendrées par un commerce plus ou moins imprudent avec une personne plus ou moins lépreuse. Au reste, un commerce de cette nature, qui eût entraîné la peine de mort, en certains cas, pour le lépreux, avait sans doute été jugé impossible par le législateur, qui ne l’a prévu nulle part dans le droit criminel.

Le droit coutumier règle seulement tout ce qui concerne l’institution des léproseries, dans lesquelles la lèpre était mise en charte privée, pour ainsi dire. Selon la Coutume du Boulenois, quand on découvrait, après la mort d’un homme, qu’il était ladre et qu’il avait néanmoins vécu en compagnie de gens sains, ceux-ci devaient être considérés comme ses complices; et tout le bétail à pied fourchu, appartenant aux habitants du lieu où ce ladre venait de mourir, était confisqué au profit du seigneur. Chaque paroisse se trouvait de la sorte responsable de ses ladres: elle était tenue de les nourrir, après les avoir vêtus d’une espèce de livrée et confinés dans des bordes, où il y avait un lit, une table et quelques menus ustensiles de bois et de terre. (Traité de la Police, par Delamare, t. I, p. 636 et suiv.) Les ladres, qui regardaient leurs maladies comme des tombes anticipées, cherchaient sans cesse à rentrer dans le sein de la société, et celle-ci les expulsait sans cesse avec horreur. Chaque fois que l’incurie de la police permettait à ces malheureux de dissimuler leur triste condition et de participer à la vie commune, il y avait dans les villes un réveil de la lèpre, qui forçait les magistrats à remettre en vigueur les anciennes ordonnances. En 1371, le prévôt de Paris fit publier les lettres patentes que lui avait adressées Charles V, pour enjoindre à tous les ladres de quitter la capitale dans le délai de quinze jours, «sous de très-grosses peines corporelles et pécuniaires.» En 1388, il défendit aux lépreux d’entrer dorénavant dans Paris, sans permission expresse signée de lui. En 1394 et 1402, mêmes défenses aux ladres, «sur peine d’estre pris par l’exécuteur et ses valets à ce commis, et détenus prisonniers pendant un mois, au pain et à l’eau, et ensuite bannis du royaume.» Ces défenses étaient toujours éludées à cette époque, et la population saine se relâchait de ses terreurs à l’égard des lépreux, qui vivaient parmi elle, comme s’ils n’étaient pas affectés d’un mal contagieux, car la lèpre diminuait tous les jours, ou du moins ses signes extérieurs devenaient moins manifestes. Le parlement de Paris rendit un arrêt, en date du 11 juillet 1453, contre un lépreux qui avait épousé une femme saine. Cette femme, que la lèpre n’avait pas encore atteinte, à ce qu’il paraît, fut séparée de son mari, et défenses lui furent faites de converser avec lui, sur peine d’être mise au pilori et bannie ensuite. On la laissa toutefois habiter dans l’intérieur de la ville, mais on lui ordonna de cesser d’y vendre des fruits, de peur qu’elle ne communiquât à quelqu’un la contagion de la lèpre.

Cet arrêt est très-significatif; il prouve que les règlements concernant la lèpre étaient mal observés au quinzième siècle, et que les lépreux pouvaient résider hors des léproseries. La conséquence de ce relâchement de sévérité devait être le retour de la lèpre et des maladies qui en résultaient. En effet, peu d’années avant que le mal vénérien eût été signalé en Italie et en France, les ladres avaient de nouveau multiplié et ravivé le venin de l’éléphantiasis, et la santé publique avait subi une atteinte profonde, par l’intermédiaire de la Prostitution, où lépreux et lépreuses osèrent apporter leur hideux concours. Par ordonnance du prévôt de Paris, datée du 15 avril 1488, il fut enjoint «à toutes personnes attaquées du mal abominable, très-périlleux et contagieux, de la lèpre, de sortir de Paris avant la feste de Pâques et de se retirer dans leurs maladreries aussitost après la publication de ladite ordonnance, sur peine de prison pendant un mois, au pain et à l’eau; de perdre leurs chevaux, housses, cliquettes et barillets, et punition corporelle arbitraire; leur permet néanmoins d’envoyer quester pour eux leurs serviteurs et servantes estant en santé.» Ces ladres, qui avaient des chevaux et des housses, des serviteurs et des servantes en bonne santé, faisaient évidemment une effrayante diffusion de la lèpre dans la partie saine de la population qu’ils fréquentaient; et cette lèpre sourde, transmise de proche en proche par les plaisirs vénériens, corrompait physiquement ce que le vice avait gâté de sa souillure morale. Ce n’était déjà plus la lèpre proprement dite, c’était la lèpre de l’incontinence et des mauvais lieux; c’était une maladie horrible que la Prostitution avait portée dans ses flancs et qu’elle réchauffait sans cesse en son sein; c’était la grosse vérole, que les Français nommèrent dès sa naissance le mal de Naples, et que les Italiens, par contradiction, appelèrent le mal français.

[CHAPITRE XX.]