Nous devons traiter ici de l’origine de la syphilis, puisque les circonstances ont fait que le nom de mal français lui fut donné au moment de son explosion en Europe, et puisque ce nom se rattache, en effet, aux événements qui accompagnèrent son entrée en France; mais nous nous proposons d’abord de poursuivre une thèse que nous avons déjà soutenue sur l’ancienneté des maladies vénériennes. Sans doute, ces maladies, de même que la plupart des épidémies et des contagions, subirent une foule de métamorphoses, notamment dans leurs symptômes, en raison de la variété des conditions locales atmosphériques et naturelles qui présidaient à leur naissance; sans doute, ce hideux fléau, que la science, après trois siècles et demi d’études approfondies, considère toujours comme un protée insaisissable, n’avait pas, avant l’année 1493 ou 1496, les caractères effrayants, et surtout le virus propagateur, qu’on observa pour la première fois à cette époque, où les cas d’exception devinrent des cas généraux. Toutefois, le mal vénérien existait, le même mal, depuis la plus haute antiquité, comme nous l’avons démontré, et l’on ne se fût pas inquiété de lui plus que de toute autre maladie chronique, si une réunion de circonstances imprévues et inappréciables ne lui avait communiqué tout à coup les moyens de se répandre, de se multiplier, de s’aggraver avec une sorte de fureur. Nous avons prouvé, d’après le témoignage de Celse, d’Arétée et des plus illustres médecins grecs et romains, que la véritable syphilis, qu’on s’obstine à faire contemporaine de la découverte de l’Amérique, n’avait pas tardé à suivre à Rome la lèpre et les maladies cutanées qui furent apportées d’Asie et d’Afrique avec les dépouilles des peuples conquis. Il n’était pas difficile de faire comprendre, en remontant à ces prémices morbifiques, que l’épouvantable débauche romaine avait réchauffé dans son sein les germes de toutes les affections vénéréiques, et que leur impur mélange avait créé des maux inconnus qui retournaient sans cesse à leur source en la corrompant toujours davantage. Nous persistons à croire, cependant, que la transmission du virus n’était pas aussi prompte ni aussi fréquente qu’elle l’est devenue dans les temps modernes, et il est probable, en outre, que les anciens qui possédaient plus de cinq cents espèces de collyres pour les maux d’yeux avaient autant de recettes curatives pour les infirmités de l’amour. Nous allons, à travers le moyen âge, signaler la marche éclatante du mal vénérien sous des noms différents, jusqu’à ce qu’il soit arrivé à sa dernière transformation avec le nom de grosse vérole.

Ce mal obscène a toujours existé à l’état chronique chez des individus isolés; il s’est reproduit par contagion, avec une grande variété d’accidents résultant du tempérament des malades et dérivant d’une foule de circonstances locales qu’il serait impossible d’énumérer ou de caractériser; mais il prenait toujours son germe dans un commerce impur, et il ne se développait pas de lui-même, sans cause préexistante d’infection, au milieu de l’exercice modéré des rapports sexuels. La Prostitution était le foyer le plus actif de cette lèpre libidineuse, qui se répandait avec plus ou moins de malignité suivant le pays, la saison, le sujet, etc. Il n’y avait que les débauchés qui allassent se gâter à cette honteuse source, et le mal restait en quelque sorte circonscrit et confiné parmi ces êtres dégradés qui n’avaient aucun contact avec les honnêtes gens. Cependant, à certaines époques, et par suite d’une agrégation de faits physiologiques, la maladie s’exaspérait et sortait de ses limites ordinaires, en s’associant à d’autres maladies épidémiques ou contagieuses; elle se multipliait alors avec les symptômes les plus affreux, et elle menaçait d’empoisonner la population tout entière qu’elle décimait; après avoir fait des ravages manifestes et cachés elle s’arrêtait, elle s’assoupissait tout à coup. Ce n’était jamais la médecine qui s’opposait à sa marche occulte et qui la combattait en face par des remèdes énergiques, c’était la religion, qui ordonnait des pénitences publiques et qui éloignait ainsi les périls de la contagion, en faisant la guerre au péché qui en était la cause immédiate. La privation absolue des joies de la chair, pendant un laps de temps assez considérable, était le remède le plus efficace que le clergé ou plutôt l’épiscopat français, si prévoyant et si ingénieux à faire le bien du peuple, eût imaginé contre les progrès du fléau pestilentiel. Durant ces longues crises de la santé publique, il faut dire que la Prostitution légale disparaissait complétement: les mauvais lieux étaient fermés; les femmes communes devaient, sous peine de châtiment arbitraire, s’interdire leur dangereux métier, et la police municipale avait des prescriptions si sévères à cet égard, que dès le début d’une épidémie au seizième siècle, on chassait ou l’on emprisonnait toutes les femmes suspectes, et on les tenait enfermées jusqu’à ce que le mal eût disparu.

N’oublions pas de constater que le climat de la Gaule n’était que trop favorable aux maladies pestilentielles et à toutes les affections de la peau. D’immenses marécages, des forêts impénétrables, entretenaient sur tous les points du territoire une humidité putride et malsaine, que les chaleurs de l’été chargeaient de miasmes délétères et empoisonnés. Le sol, au lieu d’être assaini par la culture, dégageait incessamment des émanations morbides. La nourriture et le genre de vie des habitants ne s’accordaient guère, d’ailleurs, avec les préceptes de l’hygiène: ils couchaient par terre, sur des peaux de bêtes, sans autre abri que des tentes de cuir ou des cabanes de branchages; ils mangeaient peu de pain et beaucoup de viande, beaucoup de poisson, beaucoup de chair salée, car ils nourrissaient de grands troupeaux de porcs noirs sur la lisière des bois druidiques. On ne s’étonnera donc pas que l’éléphantiasis et les autres hideuses dégénérescences de la lèpre fussent déjà bien acclimatées dans les Gaules au deuxième siècle de l’ère moderne. Le savant Arétée, qui paraît avoir écrit sous Trajan le traité De Curatione elephantiasis, dit que les Celtes ou Gaulois ont une quantité de remèdes contre cette terrible maladie, et qu’ils emploient surtout de petites boules de nitre avec lesquelles ils se frottent le corps dans le bain. Marcellus Empiricus, qui exerçait la médecine à Bordeaux du temps de l’empereur Gratien, rapporte que le médecin Soranus avait entrepris de guérir, dans la province Aquitanique seulement, deux cents personnes attaquées de la mentagre et de dartres sordides qui se répercutaient par tout le corps. Nous avons prouvé que le mal vénérien n’était qu’une forme de la lèpre contractée dans l’habitude des rapports sexuels. Nous avons laissé entendre comment d’abominables aberrations des sens avaient pu, en cas exceptionnel, centupler les forces du virus, en le portant dans les parties de l’organisme les moins propres à le recevoir; nous avons enfin appliqué aux origines de l’éléphantiasis les suppositions que nous verrons remettre en avant, par les médecins du quinzième siècle, à l’occasion du mal de Naples, dans lequel on voulut reconnaître les monstrueux effets des désordres du crime contre nature.

Ce fut pendant le sixième siècle que le mal vénérien sévit en France avec les apparences d’une épidémie: on le nomma lues inquinaria ou inguinaria. Selon la première dénomination, ce mal était une souillure, peut-être une gonorrhée, telle que les livres de Moïse l’ont décrite (Lévitiq., ch. 15); selon la seconde qualification de ce mal, que Grégoire de Tours signale souvent sans indiquer sa nature, c’était une inflammation des aines, où se formait un ulcère malin qui causait la mort, après des souffrances inouïes. Dom Ruinart, dans son édition de l’Histoire de Grégoire de Tours, note que cet ulcère inguinal tuait le malade à l’instar d’un serpent (lues inguinaria sic dicebatur, quod, nascente in inguine vel in axilla, ulcere in modum serpentis interficeret), Le Glossaire de Ducange a bien recueilli, dans l’édition des Bénédictins, les deux noms de cette pestilence, qui fit sa première apparition en 546 et qui revint plusieurs fois à la charge sur des populations adonnées aux hideux égarements de la débauche antiphysique. Mais les doctes éditeurs ont négligé de faciliter l’interprétation de ces deux noms, attribués à la même maladie, par le rapprochement lumineux des passages où il est question d’elle dans les chroniqueurs contemporains. L’origine infâme de cette maladie nous paraît assez indiquée par l’horreur qu’elle inspirait et qui ne résidait pas seulement dans la crainte de la mort, car ceux qui en étaient atteints semblaient frappés de la main de Dieu, à cause de leurs souillures: l’enflure et la purulence des organes de la génération, les bubons des aines, le flux de sang des intestins, les abcès gangréneux aux cuisses, en disent assez sur la nature de cette contagion obscène.

Elle reparut avec de nouveaux symptômes en 945, après l’invasion des Normands, qui pourraient bien n’y avoir pas été étrangers. Flodoard s’abstient néanmoins de toute conjecture impudique à cet égard: «Autour de Paris et en divers endroits des environs, dit-il dans sa Chronique, plusieurs hommes se trouvèrent affligés d’un feu en diverses parties de leur corps, qui insensiblement se consumoit jusqu’à ce que la mort finît leur supplice; dont quelques-uns, se retirant dans quelques lieux saints, s’échappèrent de ces tourments; mais la plupart furent guéris à Paris, en l’église de la sainte mère de Dieu, Marie, de sorte qu’on assure que tous ceux qui purent s’y rendre furent garantis de cette peste, et le duc Hugues leur donnoit tous les jours de quoi vivre. Il y en eut quelques-uns qui, voulant retourner chez eux, sentirent rallumer en eux ce feu qui s’étoit éteint, et, retournant à cette église, furent délivrés.» Sauval, qui nous fournit cette traduction naïve, ajoute que, «comme les remèdes ne servoient de rien, on eut recours à la Vierge, dans l’église Nostre-Dame, qui servit d’hospital dans cette occasion.» On trouve, en effet, dans le grand Pastoral de cette église, sous l’année 1248, une charte capitulaire relative à six lampes ardentes, qui éclairaient nuit et jour l’endroit où gisaient pêle-mêle les pauvres moribonds, affligés de cette vilaine maladie, qu’on appelait le feu sacré (ubi infirmi et morbo, qui ignis sacer vocatur, in ecclesiâ laborantes, consueverunt reponi).» La plupart des auteurs qui ont parlé de cette horrible maladie, dit le savant compilateur du Mémorial portatif de chronologie (t. II, p. 839) se sont accordés à lui attribuer les mêmes symptômes et les mêmes effets: son invasion était subite; elle brûlait les entrailles ou toute autre partie du corps, qui tombait en lambeaux; sous une peau livide, elle consumait les chairs en les séparant des os. Ce que ce mal avait de plus étonnant, c’est qu’il agissait sans chaleur et qu’il pénétrait d’un froid glacial ceux qui en étaient atteints, et qu’à ce froid mortel succédait une ardeur si grande dans les mêmes parties, que les malades y éprouvaient tous les accidents d’un cancer.» Nous pensons que les hommes du Nord avaient laissé sur leur passage cet impur témoignage de leurs mœurs dépravées, car le mal abominable qui était leur ouvrage ne s’adressait généralement qu’au sexe masculin.

Le feu sacré ne fut arrêté dans ses progrès que par les sages conseils de l’Église, qui s’efforça de guérir les malades qu’elle avait absous; mais le vice des Normands s’était invétéré dans les provinces qu’ils avaient envahies. L’année 994 vit renaître le mal des ardents, avec les causes criminelles qui l’avaient allumé la première fois, et ce mal, transmis par la débauche la plus infecte, passa promptement de la France en Allemagne et en Italie. Le dixième siècle n’était, d’ailleurs, que trop propice à tous les genres de calamités qui pouvant frapper l’espèce humaine. On croyait que l’an 1000 amènerait la fin du monde, et, dans cette prévision, les méchants, qui se jugeaient destinés aux flammes de l’enfer, jouissaient de leur reste, en se livrant avec plus de fureur à leurs détestables habitudes. Les pluies continuelles, les froids excessifs, les inondations fréquentes vinrent en aide aux épidémies pour dépeupler la terre. Les champs, qu’on ne cultivait plus, se convertirent en bruyères, en étangs, en marais, dont les émanations infectaient l’air. Les poissons périssaient dans les rivières, les animaux dans les bois, et tous ces cadavres putrides exhalaient des vapeurs empestées qui engendrèrent une foule de maladies. Le mal des ardents recommença ses moissons d’hommes à travers la France. Le roi de France, Hugues Capet, y succomba lui-même, victime des soins tout paternels qu’il avait administrés aux malades. Ceux-ci mouraient presque tous, lorsqu’ils avaient laissé au mal le temps de s’enraciner dans leurs organes atrophiés. Cette affreuse contagion, contre laquelle l’art se déclarait impuissant, parce que le vice lui disputait toujours le terrain, avait reçu le nom de mal sacré, à cause de son origine maudite; car, dit le livre de l’Excellence de sainte Geneviève, «dans le système de la formation des noms, on impose souvent à une chose le nom qui veut dire le contraire de ce qu’elle comporte (morbus igneus, quem physici sacrum ignem appellent eâ nominum institutione, quâ nomen unius contrarii alterius significationem sortitur). Il est certain que l’opinion publique, sans trop se rendre compte de ce que ce mal pouvait être, en attribuait l’invasion à un châtiment du ciel et la guérison à l’intercession de la Vierge et des saints. Ce furent sans doute les ecclésiastiques qui débaptisèrent le mal sacré, pour lui imprimer, comme un sceau de honte, le nom de mal des ardents, que le peuple changea depuis en mal de saint Main et en feu de saint Antoine, parce que ces deux saints avaient eu l’honneur de guérir ou de soulager beaucoup de malades. Le pape Urbain II, informé des miracles que les fidèles rapportaient à l’intercession de saint Antoine, fonda sous l’invocation de ce saint un ordre religieux, dont les pères hospitaliers prenaient soin exclusivement des victimes du mal des ardents. N’oublions pas, à propos de cette fondation, de rappeler que le porc, qui est sujet à la lèpre et dont la chair donne aussi la lèpre quand on ne se sert pas d’autre aliment, devint vers cette époque l’animal symbolique de saint Antoine. Enfin, une simple imprécation, qui s’était conservée dans le vocabulaire du bas peuple jusqu’au temps de Rabelais, lequel l’a recueillie, nous dispensera de prouver que le feu Saint-Antoine avait la plus infâme origine; le peuple et Rabelais disaient encore au seizième siècle: «Que le feu Sainct-Antoine vous arde le boyau culier!»

Il y eut encore plusieurs recrudescences mémorables de cette impureté, notamment en 1043 et en 1089; la dernière semble avoir été celle de 1130, sous le règne de Louis VI: «Il courut une estrange maladie par la ville de Paris et autres lieux circonvoisins, raconte Dubreul, laquelle le vulgaire surnommoit du feu sacré ou des ardents pour la violence intérieure du mal, qui brusloit les entrailles de celuy qui en estoit frappé, avec l’excès d’une ardeur continuelle dont les médecins ne pouvoient concevoir la cause et par conséquent inventer le remède.» Saint Antoine n’eut pas, cette fois, le privilége exclusif des prières, des offrandes et des guérisons. Sainte Geneviève, la bonne patronne de Paris, et saint Marcel s’interposèrent d’intelligence pour faire cesser le fléau. Depuis cette époque, la petite chapelle de la sainte, dans la Cité, fut transformée en église avec le titre de Sainte-Geneviève-des-Ardents, qu’elle garda longtemps après que la maladie eut été restreinte à des cas isolés. Remarquons, toutefois, que les premiers malades de la syphilis du quinzième siècle prirent tout naturellement le chemin de cette vieille église pour y chercher des miracles curatifs. La tradition reconnaissait dans ces nouveaux invocateurs de sainte Geneviève les héritiers directs du mal des ardents; par la même loi d’hérédité, les autres saints, tels que saint Antoine, saint Main, saint Job, etc., qu’on avait invoqués pour la guérison des maladies lépreuses et galeuses dès les plus anciens temps, maintinrent leurs attributions à l’égard de la maladie vénérienne proprement dite, qui n’était pas nouvelle pour eux. Mais, à partir du douzième siècle jusqu’à l’installation du mal de Naples, toutes les maladies honteuses, nées ou aggravées dans un commerce impur, se trouvèrent absorbées et enveloppées par l’hydre de la lèpre, qui se dressait de toutes parts et qui se multipliait sous les formes les plus disparates. La lèpre du douzième siècle, qu’elle eût ou non une origine vénérienne, devait surtout à la Prostitution les progrès menaçants qu’elle fit à cette époque, et que tous les gouvernements arrêtèrent à la fois par des mesures analogues de police et de salubrité. Nous ne craignons pas d’avancer que le relâchement et la suppression de ces mesures enfantèrent la syphilis du quinzième siècle.

Il ne faut pas induire du silence des annales de la médecine pendant cinq ou six cents ans, que la lèpre, décrite pour la dernière fois par Paul d’Égine au sixième siècle, ait disparu en Europe jusqu’au onzième siècle, où nous la voyons éclater de nouveau avec fureur. L’histoire de la vie privée au moyen âge serait un monument irrécusable de l’existence continue de l’éléphantiasis (puisque les causes qui produisent cette lèpre mère existaient alors au plus haut degré), si les écrivains ecclésiastiques n’étaient remplis de témoignages qui viennent confirmer ce fait: le recueil des Bollandistes et les cartulaires des églises et des monastères font souvent mention des lépreux. Grégoire de Tours dit qu’ils avaient à Paris une sorte de lieu d’asile où ils se nettoyaient le corps et où ils pansaient leurs plaies. Le pape saint Grégoire, dans ses écrits, représente un lépreux que le mal avait défiguré, quem densis vulneribus morbus elephantinus defœdaverat. Ailleurs, il raconte que deux moines gagnèrent le même mal, pour avoir tué un ours, qui les gâta de telle sorte, que leurs membres tombèrent en pourriture. Dans le huitième siècle, Nicolas, abbé de Corbie, fit construire une léproserie, ce qui démontre suffisamment que les lépreux étaient en assez grand nombre. La loi de Rotharis, roi des Lombards, datée de 630, faisait le fonds de toutes les législations sur la matière. Partout, le lépreux était retranché du sein de la société, qui le tenait pour mort; et si la misère le forçait à vivre d’aumônes, il ne s’approchait de personne et il annonçait sa présence par le bruit d’une cliquette de bois. Malgré ces précautions législatives, les lépreux parvenaient quelquefois à cacher leur triste état de santé et à contracter mariage avec des personnes saines; de là le capitulaire de Pepin pour la dissolution de ces mariages, en 737. Un autre capitulaire de Charlemagne, en 789, défend aux lépreux, sous des peines très-sévères, de fréquenter la compagnie des gens sains. On comprend sans peine que les relations sexuelles étaient le plus dangereux auxiliaire de la contagion, qui ne se propageait pas trop, grâce à l’horreur générale qu’inspiraient les lépreux, grâce surtout à l’intervention préventive de la police municipale.

Mais, comme nous l’avons déjà fait observer, c’était l’influence ecclésiastique qui avait le plus d’action sur les mœurs et sur leurs conséquences: la pénitence se chargeait bien souvent d’une sorte de régime hygiénique, et la confession remplaçait les consultations médicales. Le prêtre s’occupait de la santé physique de ses ouailles comme de leur santé morale, et il ne les maintenait parfois dans la bonne voie qu’en les menaçant de ces maux hideux que la punition de Dieu envoyait comme une marque de réprobation aux libertins et aux infâmes. Il est à constater que les épidémies coïncidaient toujours avec des temps de corruption sociale, et que le déréglement des mœurs publiques entraînait avec lui la perte de l’économie sanitaire. Les classes honnêtes se voyaient avec stupeur atteintes des maux impurs qui devaient être endémiques parmi l’immense tourbe des vagabonds, des mendiants, des débauchés et des filles perdues, errant dans les champs ou relégués dans les cours des Miracles. C’était là que la maladie vénérienne puisait, dans la débauche et la misère, ses symptômes les plus caractérisés et ses plus hideuses métamorphoses. Jamais un mire ou un physicien n’avait pénétré dans ces repaires inabordables, pour y étudier les maladies sans nom qui les habitaient et qui se combinaient avec les plus monstrueuses variétés, en se mêlant sans cesse, en se dévorant l’une par l’autre. Il est certain que les misérables que réunissait cette vie truande n’avaient aucun contact avec la population saine et honnête, excepté à des époques de crise et de débordement, après lesquelles le flot impur rentrait dans son lit et laissait au temps, à la religion et à la police humaine, le soin d’effacer ses traces. C’est ainsi que la lèpre se répandit tout à coup, comme un torrent qui a rompu ses digues, à travers le corps social, qu’elle aurait empoisonné, si la prudence et l’énergie du pouvoir n’eussent élevé une barrière contre les envahissements de la contagion. Les croisades avaient réuni, pour ainsi dire, toutes les fanges de la société, et mélangé dans un étrange bouleversement la noblesse avec le peuple. Les règlements de police ne soutinrent pas le choc de cette armée de pèlerins qui s’en allaient mourir ou chercher fortune en Orient. La Prostitution la plus audacieuse gangrena ces hordes indisciplinées. A leur retour, après les aventures de la Palestine, tous les pauvres croisés étaient plus ou moins suspects de lèpre ou de mésellerie; les uns ladres verts, les autres ladres blancs, la plupart rapportant avec eux les fruits amers de la débauche orientale: on peut assurer que la maladie vénérienne n’était alors qu’une des formes de la lèpre.

Il fallut soumettre les lépreux à une rigoureuse police de salubrité, qui fut renouvelée trois siècles plus tard contre les vérolés, et qui avait pour but d’empêcher la contagion de se répandre davantage. De même que dans le code de Rotharis, le lépreux était censé mort, du moment où il entrait dans la léproserie, accompagné des exorcismes et des funérailles d’usage. Le curé lui jetait trois fois de la terre du cimetière sur la tête, en lui adressant ces lugubres injonctions: «Gardez-vous d’entrer en nulle maison que votre borde. Quand vous parlerez à quelqu’un, vous irez au-dessous du vent. Quand vous demanderez l’aumône, vous sonnerez votre crécelle. Vous n’irez pas loin de votre borde, sans avoir votre habillement de bon malade. Vous ne regarderez ni puiserez en puits ou en fontaine, sinon les vôtres. Vous ne passerez pas planches ni ponceau où il y ait appui, sans avoir mis vos gants,» etc. On lui défendait, en outre, de marcher nu-pieds, de passer par des ruelles étroites, de toucher les enfants, de cracher en l’air, de frôler les murs, les portes, les arbres, en passant; de dormir au bord des chemins, etc. Quand il venait à mourir, il n’avait pas même de sépulture au milieu des chrétiens, et ses compagnons de misère étaient requis de l’enterrer dans le cimetière de la léproserie. Jamais un lépreux ne pouvait, fût-il guéri, rentrer dans le cercle de la loi mondaine et vivre dans l’intérieur de la ville sous le régime de la vie commune. Il y avait pourtant bien des degrés dans la maladie, qui n’était pas absolument incurable, et qui ne se montrait pas toujours en signes apparents; mais, comme elle affligeait de préférence la classe la plus pauvre, les médecins ne songeaient pas plus à la traiter, que les malades à se faire soigner. Ceux-ci, qu’ils le fussent de naissance ou par accident, se regardaient comme voués irrévocablement à la lèpre et se livraient en proie aux ravages de cette affreuse infirmité, qui, faute de soins, ne faisait que s’accroître et s’exaspérer jusqu’à ce qu’elle eût détruit tous les organes vitaux. Quelquefois, le mal était stationnaire, et quoique son principe subsistât dans l’individu, ses effets se trouvaient paralysés ou assoupis par une bonne constitution ou par quelque cause inappréciable. Tout commerce avec les lépreux de profession fut interdit aux personnes saines par le dégoût et l’effroi qu’ils excitaient plutôt encore que par la loi qui les tenait à l’écart sous peine de mort. Mais, en compensation, les lépreux communiquaient entre eux librement; ils avaient des femmes, des enfants, des ménages; ils ne se croyaient étrangers à aucun des sentiments qui poussent l’homme à se reproduire, et c’est ainsi que leur race se perpétuait au milieu d’une population qui évitait leur vue et leur approche; c’est ainsi que la lèpre passait de génération en génération et gâtait l’enfant dès le ventre de la mère. Cependant les lépreux ne se multipliaient pas comme on aurait pu le croire, car le germe de mort qu’ils portaient en eux-mêmes les décimait sans cesse, après les avoir changés en cadavres ambulants. Le fils d’un lépreux était ordinairement plus lépreux que son père, et le mal, en se transmettant de la sorte, prenait de nouvelles forces, au lieu de s’affaiblir; la famille la plus nombreuse s’éteignait, en se consumant, dans l’espace d’un siècle. Voilà pourquoi la lèpre disparut presque avec les lépreux au bout de quelques siècles, quoique la plupart des ladres fussent très-ardents et très-aptes à procréer leurs semblables.