Ambroise de Loré, avant d’être prévôt de Paris et de lâcher la bride aux femmes folieuses, était un des plus braves chevaliers de l’ost de Charles VII, mais ses prouesses d’armes ne l’avaient point rendu plus vertueux, quoiqu’il fût contemporain de plusieurs bons chevaliers, de vie exemplaire et de mœurs honnêtes. Il avait passé sa jeunesse à la cour de Charles VI, où l’on faisait consister la chevalerie en tournois et en mascarades; il n’appartenait pas à cette famille de chevaliers chastes et continents, qui, comme le maréchal de Boucicaut, pensaient que «luxure est plus que chose du monde contraire à vaillant homme d’armes.» Le bon messire Jehan le Maingre, dit Boucicaut, ne se départit même pas de sa continence, lorsqu’il fut gouverneur de Gênes, où les occasions de plaisir venaient sans cesse le chercher: «Les vertus qui sont contraires à lubricité sont en luy,» disait son biographe secrétaire; il ne songeait guère à débaucher les Génoises, «car plus de semblant n’en fait, que si pierre estoit, nonobstant que les dames y soyent bien parées et bien attifées, et que moult de belles en y ait.» Un jour qu’il chevauchait avec ses gentilshommes dans la ville de Gênes, une dame, qui peignait ses cheveux blonds, se mit à la fenêtre pour le voir passer; il n’y prit pas garde; mais un de ses écuyers la remarqua et ne put s’empêcher de dire: «Oh! que voilà beau chef!» Le maréchal eut l’air de ne pas entendre; mais, comme l’écuyer se retournait encore pour regarder la dame, il lui dit avec un regard glacial: «C’est assez fait!» Le biographe qui a recueilli les faits de Boucicaut ajoute cette réflexion: «Ainsi, de fait et de semblant, le mareschal est net de celuy vice de charnalité et de toute superfluité, qui est parfait signe de sa continence.»

Boucicaut, il est vrai, avait été nourri à la cour de Charles V, qui, entre toutes les vertus, dit son historiographe, Christine de Pisan, «amoit celle de chasteté, laquelle estoit de luy gardée en fait, en dict, et en pensée.» Charles V, si sévère à cet égard pour lui-même, l’était également pour ses serviteurs, et voulait qu’ils fussent chastes, «tant en continences comme en habits, parolles, et faits et toutes choses.» Lorsqu’il apprenait qu’un de ses officiers avait déshonoré femme, fût-ce son favori, il le chassait de sa présence et le dispensait à toujours de son service. Cependant il ne manquait pas de charité chrétienne pour les pécheurs, et, «considérant la fragilité humaine,» il ne consentit jamais à ce qu’un mari «emmurast sa femme à pénitence perpétuelle, pour meffaict de son corps;» il permettait seulement de la tenir enfermée dans une chambre, si elle était trop déshonorée, afin qu’elle ne fît pas honte à son époux et à ses parents. Il défendait que des livres déshonnêtes fussent introduits et lus à la cour de la reine et des princes. On lui rapporta, un jour, qu’un chevalier de la cour avait instruit le dauphin à amour et vagueté: il renvoya ce chevalier, et lui défendit de jamais paraître devant sa femme et ses enfants. Christine de Pisan, qui a consigné ces particularités dans le Livre des faits et bonnes mœurs du feu roi Charles, nous apprend qu’il ne souffrait pas à sa table les gouliars de bouche, aportant paroles vagues, et qu’il regardait les jeux des ménétriers comme des introductions à la luxure; il répétait souvent la parole de saint Paul, dans une épître aux Corinthiens: «Les parolles maulvaises corrompent les bonnes mœurs.» Le règne de Charles VI et une partie de celui de Charles VII furent souillés de tous les vices et de tous les crimes que Charles V avait essayé de faire disparaître de son royaume; et la Prostitution, que ce sage roi réprimait surtout par son exemple, ne connut plus de barrières ni de limites.

Pour se rendre compte du degré de perversité auquel étaient parvenus quelques nobles, quelques grands seigneurs, qui s’abandonnaient à toutes les aberrations de la débauche, il faut lire, dans les archives de Nantes, le procès criminel de Gilles de Retz, maréchal de France, condamné au feu en 1440. Gilles de Retz était un des plus puissants seigneurs de la Bretagne; il avait vaillamment servi Charles VII pendant la guerre des Anglais; il avait combattu, avec Dunois et Lahire, sous la bannière de Jeanne d’Arc; il était docte et lettré. Mais la lecture de Suétone l’avait excité à imiter les monstrueuses débauches des empereurs romains: comme Tibère et Néron, il se passionna pour le sang mêlé à l’ordure; il n’eut plus d’autre passe-temps que de flétrir de ses abominables caresses les pauvres enfants qu’il faisait enlever de tous côtés: quand ils étaient beaux et joliets, il les attachait à sa personne ou il les égorgeait de ses propres mains. La superstition et la magie étaient les auxiliaires de ses cruautés et de ses souillures: il avait une chapelle magnifique, avec des chantres et des chanoines qu’il nourrissait bien, et, en même temps, il avait des sorciers et des magiciens à sa solde, avec lesquels il faisait des invocations au diable. Cet exécrable homme, qui eut plus d’une analogie avec un autre scélérat que nous verrons plus tard (le marquis de Sade), fut enfin déféré à la justice, arrêté avec les principaux agents de ses forfaits et jugé par un tribunal extraordinaire, nommé à cet effet par le duc de Bretagne, son cousin. L’enquête révéla des horreurs que confirmèrent les dépositions des témoins. On trouva, dans les souterrains des châteaux de Chantocé, de la Suze, d’Ingrande, etc., les ossements calcinés et les cendres des enfants que le maréchal de Retz avait assassinés, après avoir abusé d’eux. Il ne tarda pas à tout avouer lui-même, et, ne pouvant espérer sa grâce du tribunal des hommes, il demanda pardon au Juge éternel devant lequel il allait comparaître.

Les dépositions des complices de Gilles de Retz nous initient aux scènes horribles dont le vieux château de Chantocé était le théâtre. Henriet, chambellan du maréchal, déclare «que Gilles de Sillé et Pontou ont livré plusieurs petits enfans audit sire de Rais en sa chambre: desquels petits enfans il avoit habitation, et s’y eschauffoit, et rendoit nature sur leur ventre, et y prenant sa plaisance et délectation, qu’il n’avoit habitation de l’un desdits enfans que une fois ou deux, et que, après, celui sire, aucunes fois de sa main leur coupoit la gorge, et aucunes fois, Gilles de Sillé, Henriet et Pontou la leur coupoient, en la chambre dudit sire: dont le sang cheoit à la place, qui après estoit nettoyée; et que ceux enfans, ainsi morts, estoient ars en ladite chambre dudit sire, après qu’il estoit couché, et la poudre d’eux jettée, et que celui sire prenoit plus grande plaisance à leur couper la gorge, qu’à avoir habitation d’eux.» Henriet, interrogé derechef sur ces infâmes mystères, compléta ses premiers aveux par de nouveaux détails; il raconta «avoir ouï dire audit sire de Rais, qu’il estoit bien aise de voir séparer la teste des enfans, après avoir eu habitation sur le ventre, ayant les jambes entre les siennes, et autrefois se seoir sur le ventre desdits enfans quand on séparoit la teste de leurs corps, et par autre fois les inciser sur le cou par derrière pour les faire languir, où il prenoit grande plaisance, et en languissant, avoit aucune fois habitation d’eux jusques à la mort, et aucune fois après qu’ils estoient morts, tandis qu’ils estoient chauds; et y avoit un braquemart à leur couper la teste, et quant aucune fois ceux enfans n’étoient beaux à sa plaisance, il leur coupoit la teste, de luy-mesme, avec ledit braquemart, et après avoit aucune fois habitation d’eux. Il disoit qu’aucun homme en la planète ne pouvoit savoir ou faire ce qu’il faisoit. Aucune fois celui sire faisoit desmembrer lesdits enfans par les aisselles et prenoit plaisance à en voir le sang.

»Item, celui sire, affin de garder lesdits enfans de crier quand il vouloit avoir habitation d’eux, leur faisoit, par avant, mettre une corde au cou et les pendre, comme à trois pieds de haut, à un coin de sa chambre, et avant qu’ils fussent morts, les descendoit ou les faisoit descendre, disant qu’ils ne sonnassent mot et qu’ils eschauffoient son membre, le tenant en la main; et, après, leur rendoit nature sur le ventre, et ce fait, leur faisoit couper la gorge et séparer la teste de leurs corps.» Ces effrayants aveux furent confirmés par Estienne Cornillaut, dit Pontou, le favori du maréchal et un de ses complices. Pontou n’attendit pas qu’il fût appliqué à la question pour confesser les crimes de son maître et les siens; il ajouta quelques faits nouveaux à ceux que Henriet avait dénoncés. Ainsi, le sire de Retz donnait deux ou trois écus par chaque enfant qu’on lui procurait; quelquefois, il choisissait lui-même les enfants et les faisait entrer secrètement dans un de ses châteaux. «Il prenoit aucune fois de petites filles, desquelles il avoit habitation sur le ventre, ainsi que des enfans mâles, disant qu’il y prenoit plus grande plaisance et moins de peine qu’à le faire esdites filles en leur nature. Quant on lui menoit deux enfans ensemble, afin que l’un pour l’autre ne criât, après s’estre esbattu avec l’un, il gardoit l’autre jusqu’à ce que son appétit fut venu.» Gilles de Retz, après des dépositions si explicites, n’avait plus rien à faire, qu’à en constater la sincérité. Il avoua donc avoir abusé des enfants, «pour son ardeur et délectation de luxure, et les avoir fait tuer par ses gens, soit en leur coupant la gorge avec dagues et couteaux, en séparant la teste de leurs corps, ou leur rompant les testes à coups de baston, ou autres choses; et aucune fois leur enlevoit ou faisoit enlever des membres, les fendoit pour en avoir les entrailles, les faisoit attacher à un croc de fer, pour les estrangler et les faire languir; comme ils languissoient à mourir, avoit habitation d’eux, et aucune fois après qu’ils estoient morts en les baisant, et prenoit plaisir et délectation à voir les plus belles testes desdits enfans, lesquels, en après, estoient ars.» On lui demanda quand et comment il s’était avisé de ces atrocités inouïes pour la première fois; il répondit «qu’il commença ce train de vie, à Chantocé, l’année que son aïeul le sire de la Suze alla de vie à trespas, et, de lui mesme et de sa teste, sans conseil d’autrui, il prist imagination de ce faire, seulement pour la plaisance et délectation de luxure, sans autre intention.»

En écoutant ces aveux prononcés de l’air le plus calme, les juges tressaillaient sur leurs siéges et se signaient à chaque instant. Ce monstre fut condamné avec ses complices, mais il ne se troubla pas, et il les encouragea paternellement à faire une bonne mort, pour qu’ils pussent se revoir tous en la grant joie du paradis. Il subit sa peine le 26 octobre 1440, dans une prairie située au-dessus des ponts de Nantes; et dès qu’il eut été étranglé sur le bûcher allumé, on rendit son corps à sa famille, et des damoiselles de grand estat vinrent chercher ce corps souillé, le mirent dans le cercueil et le portèrent solennellement à l’église des Carmes, où il fut enterré, en laissant parmi les spectateurs de son supplice le souvenir de sa repentance et de sa fin chrétienne.

[CHAPITRE XIX.]

Sommaire.—Apparition des maladies vénériennes en France.—Origine de la syphilis ou mal français.—Ses progrès effrayants vers la fin du quinzième siècle.—Marche du mal vénérien à travers le moyen âge.—Ses noms différents.—L’éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre.—La mentagre et les dartres sordides.—Lues inquinaria ou inguinaria.—Pèlerinages dans les lieux saints.—L’église de Notre-Dame de Paris.—Le feu sacré.—Vice des Normands.—Le mal des ardents.—Ses ravages effrayants.—Le mal de saint Main et le feu de saint Antoine.—Invocations à saint Marcel et à sainte Geneviève.—La syphilis du quinzième siècle.—Les lépreux et les léproseries.—Les croisés et la mésellerie.—Rigoureuse police de salubrité à laquelle on soumit les lépreux.—Du caractère le plus général de la lèpre, d’après Guy de Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc.

L’apparition ou plutôt le développement des maladies vénériennes en France, comme dans toute l’Europe, changea en quelque sorte la face de la Prostitution légale et faillit amener sa ruine définitive. En voyant ces terribles maladies attaquer dans son principe la société tout entière, les hommes les plus éclairés et les plus libres de préjugés purent croire que la débauche publique était l’unique cause d’un pareil fléau, tandis que les esprits prévenus et crédules regardaient ce fléau comme une punition du ciel, frappant l’incontinence dans ce qu’elle avait de plus cher. Alors les magistrats se repentirent d’avoir autorisé et organisé l’exercice du péché qui entraînait de si fatales conséquences, et le premier remède qu’ils opposèrent à l’invasion de cette nouvelle peste fut la suspension des règlements de tolérance, en vertu desquels il y avait dans chaque ville un foyer permanent d’infection morbide. Mais on jugea bientôt inutile d’arrêter le cours régulier de la Prostitution, quand on eut reconnu que la source du mal n’était pas seulement dans les mauvais lieux. On prit toutefois des mesures de police sanitaire que la nécessité n’avait pas encore prescrites, et l’on soumit à l’enquête des médecins la vie dissolue des femmes communes. Ce fut une amélioration notable dans le régime de la tolérance pornographique, et, depuis cette époque, l’administration municipale eut à se préoccuper sérieusement de la santé publique dans toutes ces questions délicates qui n’avaient intéressé jusqu’alors que la morale et l’ordre public.