Qui reson voudroit faire! l’on devroit, par saint Gille!
Riche femme qui sert de baval et de guile (tromperie),
Et qui pour gaignier vent son corps et aville (avilit),
Chacier hors de la ville aussi com un mesel (lépreux),
S’en souloit (si on avait coutume) maintes femmes, par maintes achoisons,
Chacier hors de la ville, c’estoit droiz et resons:
Or est venu le temps et or est la resons.
Plus a partout bordiaux qu’il n’a autres mesons.....
Les lois municipales mirent un frein à la Prostitution, comme nous l’avons dit, et la noblesse, que la chevalerie avait généralement amendée, se distingua du peuple et de la bourgeoisie par des mœurs plus régulières et plus honnêtes, du moins en apparence. Mais la bourgeoisie et le peuple s’amendèrent à leur tour, pendant que la chevalerie tombait en décadence et que les nobles s’abandonnaient à tous les désordres qu’ils avaient évités jusque-là; ils se piquaient toutefois d’être aussi bons chevaliers que leurs prédécesseurs. Ce fut sous le règne de Charles VI que commença cette décadence des mœurs chevaleresques. Un poëte de ce règne, Eustache Deschamps, compare la conduite des anciens preux à celle de ses contemporains:
Les chevaliers estoient vertueux
Et pour amours plains de chevalerie,
Loyaux, secrez, frisques et gracieux:
Chascuns avoit lors sa dame, s’ amie,
Et vivoient liement (joyeusement);
On les amoit aussi très loyalment,
Et ne jangloit (jasait), ne mesdisoit en rien.
Or m’esbahy quant chascun jangle et ment,
Car meilleur temps fut le temps ancien!
Les plaintes d’Eustache Deschamps n’étaient que trop justes en présence des orgies de la cour, où Charles VI et son frère, le duc d’Orléans, qui se vantaient de maintenir la vraie chevalerie, semblaient en avoir oublié les préceptes vertueux. Les tournois célébrés en 1389 à Saint-Denis en l’honneur du roi de Sicile et de son frère, qui furent armés chevaliers, se terminèrent par une hideuse saturnale, dont l’abbaye fut le théâtre. Le religieux de Saint-Denis, dans sa Chronique de Charles VI, n’a pas cru devoir passer sous silence les désordres de la quatrième nuit: «Les seigneurs, dit-il, en faisant de la nuit le jour, en se livrant à tous les excès de la table, furent poussés par l’ivresse à de tels déréglements, que, sans respect pour la présence du roi, plusieurs d’entre eux souillèrent la sainteté de la maison religieuse et s’abandonnèrent au libertinage et à l’adultère (ad inconcessam venerem et adulteria nefanda prolapsi sunt).
Les maisons religieuses, à cette époque, avaient des mœurs aussi mauvaises que la cour du roi et des princes; l’Église était tombée au même degré de décadence que la chevalerie, et la société tout entière semblait aller à sa dissolution. Nous ne voulons pénétrer dans les couvents que pour soulever le voile qui couvrait les vices des moines et des nonnains. La Prostitution s’était emparée de la maison du Seigneur, comme de la maison des grands de la terre. Les prédicateurs, en ce temps-là, répétaient souvent ces paroles de l’ange dans l’Apocalypse: «Venez, je vous montrerai la condamnation de la grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle les rois de la terre se sont corrompus, et qui a enivré du vin de la Prostitution les habitants de la terre.» Rien ne peut rendre, en effet, les abominations du règne de Charles VI, où le clergé, la noblesse et le peuple luttaient de perversité et de turpitude. Que devait être la vie de cour, lorsque la vie des couvents était aussi déplorable que nous la dépeint Nicolas de Clémenges, archidiacre de Bayeux, dans son traité De corrupto statu ecclesiæ: «A propos de vierges consacrées au Seigneur, dit ce philosophe chrétien, il nous faudrait retracer toutes les infamies des lieux de Prostitution, toutes les ruses et l’effronterie des courtisanes, toutes les œuvres exécrables de la fornication et de l’inceste; car, je vous prie, que sont aujourd’hui (vers 1400) les monastères de femmes, sinon des sanctuaires consacrés non pas au culte du vrai Dieu, mais à celui de Vénus; sinon d’impurs réceptables où une jeunesse effrénée s’abandonne à tous les désordres de la luxure, de telle sorte que c’est maintenant la même chose de faire prendre le voile à une jeune fille ou de l’exposer publiquement dans un lieu d’abomination!» Nicolas de Clémenges pousse ici jusqu’à l’hyperbole la critique des mœurs monacales, mais la démoralisation des ecclésiastiques n’était que trop éclatante, et l’on ne saurait dire si c’était l’Église qui démoralisait la chevalerie, ou la chevalerie qui démoralisait l’Église. Dulaure, dont le témoignage est généralement suspect, s’appuie sur des autorités respectables pour esquisser ce tableau des mœurs cléricales et chevaleresques: «Les prélats et les prêtres subalternes étaient ordinairement vêtus en habits séculiers, portaient l’épée, joutaient dans les tournois, fréquentaient les cabarets, entretenaient des concubines. Les prêtres et les curés occupaient des emplois judiciaires, prêtaient à usure, s’adonnaient à la débauche et aux excès de la table. Dans certains diocèses, les grands vicaires recevaient la permission de commettre l’adultère pendant l’espace d’une année; dans d’autres, on pouvait acheter le droit de forniquer impunément dans tout le cours de sa vie: l’acheteur en était quitte en payant chaque année à l’official une quarte de vin; et lorsque l’âge le rendait incapable d’user de ce privilége, il n’en était pas moins tenu de payer la taxe.» C’était dans les décrétales des papes, que l’officialité trouvait le pouvoir étrange qu’elle s’arrogeait sur le péché d’impureté; le canon De dilectissimis exhorte les chrétiens à la pratique de cet axiome: Tout est commun entre amis; même les femmes, ajoute-t-il. On eut l’audace de présenter requête au pape Sixte IV pour obtenir la permission de commettre le péché infâme pendant les mois caniculaires, et Sixte IV écrivit au bas de la requête: Soit fait ainsi qu’il est requis (Hist. de France, par l’abbé Velly, t. V, p. 10 et suiv.)!
Il est vraiment remarquable que jamais les ordonnances royales et municipales contre la Prostitution ne furent plus fréquentes ni plus sévères que pendant cette période de déréglement. On se montrait sans pitié pour les filles publiques, lorsque la décence et la pudeur semblaient bannies des mœurs, lorsque les vêtements dissolus étaient seuls à la mode, en dépit des édits somptuaires. On avait repris avec les souliers à la poulaine ces ornements obscènes qui les décoraient au douzième siècle, à la cour de Normandie, suivant Orderic Vital, et les ornements en question s’étaient allongés et mieux caractérisés. Les femmes n’osèrent pas, il est vrai, adopter les accessoires de cette vilaine chaussure; mais, en revanche, elles eurent des robes fendues ou relevées qui laissaient entrevoir la jambe, et même la cuisse nue: quant à la gorge, elles la découvraient jusqu’au bout du sein. L’auteur du Chastoiement des dames, Robert de Blois, leur reproche ces modes impudiques.
Aucune lesse differmée
Sa poitrine, pource c’on voie
Comme fetement sa chair blanchoie;
Une autre lesse tout de gré
Sa chair apparoir au costé:
Une ses jambes trop descuevre.
Prud hom ne loe pas cette œvre.
Les cérémonies de l’Église, les processions surtout, participaient à cette immodestie des vêtements. On voyait figurer, dans les processions et les pénitences publiques, des hommes et des femmes entièrement nus: «Parmi ces pénitents, dit le partial auteur de l’Histoire de Paris, les uns portaient dans leurs chemises des pierres enchaînées; les autres, sans chemises, étaient flagellés ou piqués aux fesses avec des aiguillons.» Ici Dulaure n’invente rien, n’exagère rien, et il peut renvoyer son lecteur avec confiance au Glossaire de Ducange et Carpentier (aux mots penitentiæ, processiones, villaniæ, lapides catenatos ferre, putagium, naticæ, etc.). Nous supposons que les pénitentes qui suivaient les processions, dans un état complet de nudité, et qui se faisaient piquer avec des aiguillons, devaient être des prostituées, ainsi que celles qui portaient des pierres dans leur chemise. C’étaient là, en effet, les châtiments habituels que la justice séculière prononçait à l’égard des adultères et des femmes de mauvaise vie. Dulaure nous en fournit un exemple mémorable qu’il emprunte aux registres criminels du parlement de Paris (registre VIII). Anne Piedeleu, femme amoureuse, tenait un lieu de débauche dans la rue Saint-Martin, elle était donc en contravention avec les ordonnances de la prévôté; et le prévôt qui était en charge alors (1373), le fameux Hugues Aubriot, faisait exécuter les ordonnances avec beaucoup de vigueur. Les bourgeois du voisinage allèrent dénoncer Anne Piedeleu à la prévôté, et aussitôt les sergents firent déloger cette femme, en usant d’indulgence pour elle, puisqu’elle ne fut pas même menée en prison. Elle se sentait sans doute soutenue par quelque personnage capable de tenir tête au prévôt, car elle porta plainte contre ce magistrat en l’accusant de plusieurs crimes et en produisant de faux témoins pour le perdre. Le parlement, au mois de février 1374, sur les conclusions de l’avocat du roi, condamna Anne Piedeleu à être promenée par la ville, toute nue, ayant sur la tête une couronne de parchemin où était écrit ce mot: faussaire. On la conduisit en cet état au pilori des Halles, où elle fut exposée deux heures aux regards du peuple; elle ne sortit de prison que pour être bannie de Paris et du royaume. Les promenades de ce genre devaient être assez fréquentes, et la populace y courait avec un joyeux empressement. Comme les ribaudes et les maquerelles qu’on livrait de la sorte à l’indécente curiosité des badauds de Paris grelottaient de froid et toussaient souvent en marchant toutes nues dans la boue à travers les intempéries de la saison, les spectateurs, et surtout les enfants, avaient coutume de chanter une chanson composée pour la circonstance. Cette chanson ordurière, qui se conserva longtemps dans la mémoire du bas peuple, finissait par ce refrain, que rapporte le Journal du Bourgeois de Paris:
Votre c.. a la toux, commère,
Votre c.. a la toux, la toux!
Il était tout simple que les plus impudentes de ces femmes qu’on menait au pilori répondissent aux chanteurs par des injures, entre lesquelles n’étaient point épargnées les imprécations et les malédictions. Aussi quand une toux épidémique se répandit dans la population parisienne, durant l’hiver de l’année 1413, ceux qui n’avaient point encore gagné cette toux cruelle ou qui en étaient guéris raillaient ceux qu’ils entendaient tousser à se «rompre les génitoires,» et leur disaient par esbattements: «En as-tu? Par ma foi! tu as chanté: Votre c.. a la toux, commère.» On faisait ainsi allusion aux maux de toute espèce, tel que le mal saint-main, la lèpre, la gale, la toux, etc., que souhaitaient aux mauvais plaisants les malheureuses qu’on ne plaignait pas de voir s’enrhumer au pilori. On n’avait aucune compassion pour ces pécheresses, comme nous l’avons fait observer, et les petits enfants étaient les plus acharnés à les persécuter. L’autorité croyait se conformer au sentiment unanime, en n’accordant pas la moindre indulgence à ces pauvres filles. Cependant il y eut un prévôt de Paris qui les prit sous sa protection et qui leur donna peut-être trop d’appui. Ce fut Ambroise de Loré, baron de Juilly, qui fut nommé prévôt en 1436 et qui mourut en 1445 dans l’exercice de sa charge. Le peuple de la capitale ne lui pardonna pas d’avoir favorisé la Prostitution, en laissant tomber en désuétude les anciens règlements qui la régissaient. Tant que dura son administration, les prostituées furent à peu près libres; elles s’habillaient à leur guise et logeaient partout dans la ville. Ambroise de Loré, à son lit de mort, se repentit d’avoir été si paterne pour ces créatures, et il essaya de réparer le désordre qui s’était introduit dans la police des mœurs. «La semaine devant l’Ascension, raconte le Bourgeois de Paris dans son Journal, fut crié parmy Paris, que les ribaudes ne porteroient plus de sainctures d’argent, ne de collez renversés, ne pennes de gris en leurs robes, ne de menuvair, et qu’elles allassent demourer ès borderaulx, ordonnez comme ils estoient au temps passé.» Cette satisfaction tardive donnée à l’opinion ne fit pas oublier les scandales qui l’avaient précédée, et quand Ambroise de Loré mourut peu de jours après, le Bourgeois de Paris se chargea de son oraison funèbre, et le représenta comme «moins aimant le bien commun, que nul prévost que devant luy eust esté puis quarante ans.» Le Bourgeois ajoute que ce prévôt avait une des plus belles et des plus honnêtes femmes du monde, mais, néanmoins, «il estoit si luxurieux, qu’on disoit, pour vray, qu’il avoit trois ou quatre concubines qui estoient droites communes, et supportoit partout les femmes folieuses, dont trop avoit à Paris, par sa lascheté, et acquit une très-mauvaise renommée de tout le peuple; car à peine povoit-on avoir droit des folles femmes, tant les supportoit et leurs maquerelles.»