Sommaire.—Les mœurs publiques et privées à partir du onzième siècle.—Jean Flore, évêque d’Orléans.—Le Goliath de la Prostitution.—Excentricités licencieuses du duc d’Aquitaine.—Les Croisades et les Croisés.—Les trois cents femmes franques.—Les concubines de l’ost du roi.—L’arrière-garde des armées en campagne.—Les mille prostituées du capitaine Garnier.—Jeanne d’Arc à Sancerre.—Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes de la milice.—Comment la chevalerie entendait l’hospitalité.—Décadence des mœurs chevaleresques.—Abominations du règne de Charles VI.—Anne Piedeleu.—Indulgence d’Ambroise de Loré, prévôt de Paris, pour les prostituées, etc.

La chevalerie avait certainement réprimé les excès de la Prostitution, qu’elle ne put néanmoins faire disparaître. A partir du douzième siècle, une amélioration heureuse se fit sentir dans les mœurs publiques et privées, malgré l’action toujours corruptrice de la poésie populaire, qui devait finir par remplacer la poésie héroïque. Il y a encore sans doute bien des désordres chez les nobles et dans le bas peuple; mais, ordinairement, les premiers ne donnent plus au commun l’exemple de la perversité la plus abominable. Ainsi, quoique les habitudes de l’Orient se fussent introduites dans l’armée des croisés, le vice contre nature n’est plus aussi fréquent qu’il l’était à la cour de Normandie en 1120. Selon Guillaume de Nangis, un prélat n’ose plus afficher effrontément ses turpitudes, comme cet évêque d’Orléans, nommé Jean, qui en 1092 se faisait appeler Flore par ses mignons (concubii), et qui entendait, sur les places et dans les carrefours, d’infâmes adolescents, voués à la débauche masculine, chanter le soir les hideuses chansons composées en son honneur (quidam enim sui concubii, dit le vénérable Ives de Chartres dans une lettre adressée au pape Urbain II, appellant eum Floram, multas rhythmicas cantilenas de eo composuerunt, quæ a fœdis adolescentibus, sicut nostis miseriam terræ illius, per urbes Franciæ, in plateis et compitis, cantitantur). Ces écrivains satiriques ne font pas grâce sans doute aux vices de leur époque; ils accusent l’avarice, l’orgueil, la cruauté, la gourmandise des seigneurs, mais ils ne leur reprochent pas, à l’instar des historiens du onzième siècle, de vivre dans le gouffre de l’impudicité (impudicitatis barathrum). Orderic Vital s’écriait, en gémissant, «que la licence ne connaissait plus de bornes, et qu’on s’était écarté des traces des héros pour se livrer à la Prostitution la plus effrénée;» il ne se lassait pas de maudire l’iniquité de son temps (sevitia iniqui temporis, dit-il dans le livre III de sa Chronique); et pourtant, au milieu de la licence effroyable du onzième siècle, l’Église travaillait activement à la réforme des ordres monastiques, et la chevalerie, dont l’institution est attribuée à un vieil ermite descendu d’un trône (cette tradition n’était probablement qu’un symbole), commençait à régénérer la noblesse en corrigeant ses mauvaises mœurs.

C’est à l’influence salutaire de la chevalerie, qu’il faut rapporter la conversion du plus grand pécheur que le onzième siècle ait produit. Entre tant de fils du diable, comme on les nommait, Guillaume, neuvième du nom, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, fut le Goliath de la Prostitution, pour nous servir d’une figure biblique qui caractérise les énormes débauches de ce prince, que M. Émile de la Bédollière qualifie de Joconde du onzième siècle. Suivant le jugement d’un troubadour contemporain (Choix de poésies orig. des Troubadours, t. V, p. 115), il fut le plus grand trompeur de femmes et le plus fieffé libertin, dont la réputation ait parcouru le monde (si fo uns dols maiors trichadors de dampnas et anet lonc temps per lo mon per enganar las domnas). Tout lui était bon, pourvu que ce fût une conquête à faire; il ne dédaignait pas de tendre ses lacs à ses plus humbles vassales, et il avait un goût particulier pour les religieuses, qu’il allait séduire dans leurs couvents. Nous avons déjà mentionné son projet de mauvais lieu, constitué sur le modèle des abbayes, et destiné à renfermer une congrégation de filles publiques sous la direction des plus grandes dévergondées du Poitou. On ne sait ce qui l’empêcha de mettre ce plan à exécution, lorsqu’il eut fait élever l’édifice abbatial. Il s’était épris de la belle comtesse de Châtellerault, nommée Malborgiane, et il vivait en concubinage avec elle, après avoir congédié sa femme légitime. Il avait fait peindre sur son bouclier le portrait de sa maîtresse, en disant qu’il voulait la porter dans les combats, comme elle le portait lui-même dans le lit (dictitans se illam velle ferre in prælio, sicut illa portabat eum in triclinio). Guillaume de Malmesbury, qui raconte dans sa Chronique les excentricités licencieuses du duc d’Aquitaine, nous laisse entendre que ce terrible fornicateur ne se piquait pas d’être fidèle à la vicomtesse, qu’il aimait pourtant avec passion. La nuit du samedi saint, il était dans une église où l’on prêchait sur la résurrection de Jésus: «Quelle fable! quel mensonge! s’écria-t-il en éclatant de rire.—Si telle est votre opinion, lui dit vivement le prédicateur, pourquoi restez-vous ici?—J’y reste, repartit l’impie, pour regarder les jolies femmes qui viennent faire la veillée de Pâques.» Un jour, il tomba malade; et un moine qui le soignait lui conseilla de se préparer à faire une bonne mort: «Tu voudrais, je le vois, lui répondit le moribond, que je donnasse mes biens aux parasites, c’est-à-dire aux prêtres! ils n’en auront pas une obole. Quant à mes débauches, je n’ai pas à m’en repentir: beaucoup de gens, qui te surpassent en savoir, m’ont assuré que toutes les femmes devaient être communes, et que se livrer à leurs caresses était un péché sans conséquence.» Il ne mourut pas dans l’impénitence finale, car, sous les auspices de la chevalerie, il passa subitement du culte de la matière à la contemplation spirituelle, de l’incrédulité à la foi, et du scandale de sa vie immonde aux pratiques édifiantes de l’ascétisme: il se fit soldat du Christ, et il expia ses péchés par un éclatant repentir. Il était vieux alors, et il n’aurait pu continuer le train d’amour qu’il menait dans sa jeunesse, même en ayant recours à ces excitations factices que le charlatanisme médical offrait aux vieillards libertins et dont le docte Arnauld de Villeneuve a recueilli la recette sous ce titre: Ad virgam erigendam. Guillaume d’Aquitaine, dans son bon temps, avait poussé fort loin la recherche sensuelle, et la renommée lui faisait honneur de diverses inventions érotiques, qu’on trouve aussi dans les œuvres d’Arnauld de Villeneuve, qui a eu la pudeur de les traduire en latin (Ut desiderium et dulcedo in coitu augmentetur.—Ut mulier habeat dulcedinem in coitu....).

Les croisades furent le plus beau moment de la chevalerie, et pourtant on ne peut pas nier que ce prodigieux rassemblement d’hommes de tous âges, de tous rangs et de tous pays n’ait réchauffé dans son sein les germes corrupteurs de la Prostitution. L’abbé Fleury, parlant de ces armées innombrables qui venaient fondre sur l’Orient, dit avec raison qu’elles étaient pires que les armées ordinaires: «Tous les vices y régnoient, et ceux que les pèlerins avoient apportés de leurs pays, et ceux qu’ils avoient pris dans les pays étrangers.» Nous avons rapporté, d’après le témoignage de Joinville, que, dans la première croisade de saint Louis, ses barons tenoient leurs bordeaux autour de la tente royale. Ce devait être pis dans les croisades précédentes, dans la première surtout, qui bouleversa l’Europe, avant de mettre sens dessus dessous tout l’Orient. «Les croisés, dit Albert d’Aix, se conduisirent en gens grossiers, insensés et indomptables dès que l’amour charnel éteignit en eux la flamme de l’amour divin; ils avaient dans leurs rangs une foule de femmes portant des habits d’hommes, et ils voyageaient ensemble, sans distinction de sexe, en se confiant au hasard d’une affreuse promiscuité.» L’auteur des Gesta Urbani II se borne à constater le fait: Innumerabiles feminas secum habere non timuerunt, quæ naturalem habitum in virilem nefarie mutaverunt, cum quibus fornicaverunt (Histor. des Gaules, t. XIV, p. 684). Albert d’Aix ajoute quelques détails qui nous permettent d’en deviner de plus scandaleux: «Les pèlerins ne s’abstinrent point des réunions illicites et des plaisirs de la chair; ils s’adonnèrent sans relâche à tous les excès de la table, se divertissant avec les femmes mariées ou les jeunes filles, qui n’avaient quitté leurs foyers que pour se livrer aux mêmes folies et se jeter imprudemment dans toute espèce de vanités.» Pour s’expliquer de quelle sorte de vanités le chroniqueur voulait parler, il faut voir ce ramas de vagabonds, de fanatiques violer les filles et déshonorer l’hospitalité qu’ils reçurent en Hongrie (puellis eripiebatur, violentiâ ablata, virginitas; dehonestabantur conjugia). Ce ne fut pas sans cause que la main de Dieu s’étendit sur ces misérables qui «avaient péché sous ses yeux, en se vautrant dans toutes les souillures de la chair.» Il n’y eut pas le tiers de ces hordes indisciplinées et souillées de crimes qui arrivât en Palestine.

Les Cours des Miracles et les lieux de Prostitution avaient fourni leur impur contingent à l’armée des croisés, dans laquelle les ribauds, les pékins (piquichini), les truands (trudennes) et les thafurs (vagabonds) formaient des bandes redoutables, grossies de filles perdues qui avaient pris la croix avec leurs amants. Au reste, toutes les armées du moyen âge étaient invariablement suivies d’une tourbe de gens sans aveu, de goujats et de ribaudes, qui accompagnaient les bagages et qui les pillaient en cas de déroute. Le soldat ou soudoyer ne pouvait se passer de ce cortége embarrassant et inquiétant à la fois: les femmes servaient à ses passe-temps, les hommes se rendaient utiles dans l’occasion en portant des fardeaux et en ravageant le pays sur le passage des troupes. Les croisés ne renoncèrent pas aux mœurs militaires, en se vouant à la délivrance du saint sépulcre; et quand les femmes leur manquèrent en Palestine, où la religion mahométane s’opposait à tout commerce illicite avec les chrétiens, on fit venir d’Europe un renfort de chrétiennes qui concoururent, à leur manière, au triomphe de la croisade. Un historien arabe, Ém-ad-Eddin, rapporte que pendant le siége de Saint-Jean-d’Acre, en 1189, «trois cents jolies femmes franques, ramassées dans les Iles, arrivèrent sur un vaisseau pour le soulagement des soldats francs, auxquels elles se dévouèrent entièrement; car les soldats francs ne vont point au combat, s’ils sont privés de femmes.» Le même historien, cité par Hammer dans son Histoire de l’empire ottoman, ajoute que l’exemple des Francs fut contagieux pour leurs ennemis, qui voulurent aussi avoir des femmes de joie dans leur armée, où pareil déréglement n’avait jamais été toléré auparavant. Cette multitude de femmes se trouva constamment à la suite des armées françaises jusqu’à la fin du seizième siècle. Geoffroy, moine du Vigeois, estime à quinze cents le nombre des concubines qui suivaient l’ost du roi en 1180, et les parures de ces courtisanes royales (meretrices regiæ) avaient coûté des sommes immenses (quarum ornamenta inestimabili thesauro comparata sunt). Ce chroniqueur ne veut parler sans doute que des femmes qui relevaient directement du roi des ribauds, et qui n’exerçaient leur vil métier qu’en payant une redevance à cet officier de l’hôtel du roi. Quant aux ribaudes libres et non autorisées, leur nombre devait être vingt fois plus considérable, surtout dans les armées irrégulières comme celles des croisades, comme ces Grandes Compagnies qui se mettaient à la solde de quiconque pouvait les payer et leur promettre du butin. Le moine du Vigeois énumère les différentes espèces de soudoyers qui à la fin du douzième siècle ravageaient, à l’instar d’une nuée de sauterelles, le pays qu’ils traversaient: Primo Basculi, postmodum Theuthonici, Flandrenses; et, ut rustice loquar, Brabansons, Hannuyers, Asperes, Pailler, Nadar, Turlau, Vales, Roma, Cotarel, Catalan, Arragones, quorum dentes et arma omnem Aquitaniam corroserunt. Chacune de ces bandes dévorantes traînait après elle une masse de prostituées, qui se grossissait sans cesse et qui prenait part au pillage des villes mises à feu et à sang.

On rencontre partout dans l’histoire militaire de la France et des autres nations de l’Europe cette affluence de femmes débauchées dans les armées en campagne; l’arrière-garde se composait toujours de ces sortes de femmes et de leurs compagnons, ribauds et goujats, pour qui, suivant une expression consacrée, rien n’était trop chaud ni trop pesant lorsqu’il s’agissait de piller. Cette arrière-garde, incommode et malfaisante, était souvent presque aussi nombreuse que le reste de l’armée. On lit, dans la Chronique de Modène, écrite par Jean de Bazano (voy. le grand recueil de Muratori, t. XV, col. 600), qu’un capitaine allemand nommé Garnier, qui envahit, à la tête de trois mille cinq cents lances, le territoire de Modène, de Reggio et de Mantoue, au commencement de l’année 1342, était accompagné de mille prostituées, mauvais garçons et ribauds (mille meretrices, ragazii et rubaldi). Les chefs de guerre et les capitaines, si preux chevaliers qu’ils fussent, ne pouvaient rien contre cette Prostitution des camps; ils auraient vu leurs troupes se révolter et refuser de servir sous une bannière qui n’eût pas protégé aussi les folles femmes destinées au soulas du soldat. Jeanne d’Arc seule, qui avait en horreur les femmes de mauvaise vie, quoique les Anglais la nommassent la putain des Armignats (voy. Hist. de France de Michelet, t. V, p. 75), puisa dans sa mission divine assez d’autorité pour expulser de l’armée du roi toutes ces méprisables créatures. Elle ordonna d’abord que les soldats se confessassent, «et leur fit oster leurs fillettes,» dit l’auteur anonyme des Mémoires, qui concernent cette chaste héroïne. «Il est à sçavoir, raconte Jean Chartier dans son Histoire de Charles VII, que, après la journée de Patay, ladite Jehanne la Pucelle fit faire un cry, que nul homme de sa compagnie ne tînt aucune femme diffamée ou concubine.» Néanmoins l’usage fut plus fort que sa volonté, et quelques-unes de ces femmes, qui se sentaient appuyées par leurs amants, essayèrent de braver les ordres de la Pucelle. Celle-ci, dans une revue que Charles VII passait à Sancerre avant son départ pour Reims, aperçut «plusieurs femmes desbauchées qui empeschoient aucuns gens d’armes de faire diligence au service du roy,» elle tira son épée de Fierbois et courut sur ces misérables, qu’elle frappa de si bon cœur, que l’épée se brisa en éclats sur leurs épaules. Charles VII fut très-chagrin de cet accident, et il dit à Jeanne qu’elle aurait mieux fait de prendre un bâton pour frapper dessus, plutôt que de perdre ainsi une épée qui lui était venue par miracle. La Pucelle comprenait que la présence d’une femme nuisait à la discipline dans l’armée, et elle s’était vêtue en homme pour ne pas exciter la concupiscence charnelle de ses compagnons d’armes. «Me semble, disait-elle, qu’en cet estat je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.» Sa virginité, en effet, ne reçut pas d’atteinte, quoique plusieurs grands seigneurs fussent «deliberez de sçavoir se ilz pourroient avoir sa compagnie charnelle;» mais, quand ils se présentaient à elle, gentiment habillée, «toute mauvaise volonté leur cessoit.»

L’ordonnance de Jeanne d’Arc contre les ribaudes de la milice ne pouvait pas lui survivre; et ce ne fut qu’une exception dans la vie des gens de guerre, qui ne se séparèrent plus de leurs concubines. Il est possible que cette quantité de femmes dissolues attachées au service permanent d’une armée eut quelquefois une influence favorable sur les conséquences ordinaires d’une prise de ville, car le soldat, ayant sa maîtresse parmi les filles publiques de l’armée, se montrait moins ardent à outrager et à violer ses prisonnières. Quoi qu’il en soit, le nombre des femmes amoureuses, enrôlées, pour ainsi dire, sous le drapeau d’un capitaine, diminuait ou augmentait en raison des succès ou des revers de l’expédition. Dans un temps où le pillage était une condition inévitable de la guerre, ces prostituées attiraient à elles la meilleure part du butin. Plus une armée était bien équipée, bien approvisionnée, bien payée, plus la Prostitution y affluait de toutes parts. Aussi la belle armée que Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne, conduisit en personne dans le pays des Suisses, en 1476, était-elle amplement fournie de renfort féminin, et, après la défaite de Granson, les vainqueurs trouvèrent dans le camp du duc, raconte Philippe de Comines, «grandes bandes de valets, marchands et filles de joyeux amour;» mais les Suisses furent peu sensibles à ce genre de capture: car, ajoute Comines, «les messieurs des Ligues ramassèrent, chacun son saoul, piques, coulevrines, armures, preciosetés; et pour ce qui regarde les deux mille courtisanes, joyeuses donzelles, délibérant que telles marchandises ne bailleroient pas grand profit aux leurs, si les laissèrent courir à travers champs.» Malgré cette indifférence pour les courtisanes flamandes et bourguignonnes, les Suisses ne menaient pas sous les drapeaux une vie plus austère que leur ennemi; car, en temps de paix, on entretenait dans les villages, aux frais de la commune, un certain nombre de filles de joie, qui, en temps de guerre, étaient attachées corporellement aux compagnies et aux bandes de chaque Canton. (Rec. d’édits et d’ordonn. royaux, par Neron et Girard, 1720, in-f., t. I, p. 643.)

Revenons à la chevalerie, qui ne donnait pas toujours l’exemple de la chasteté et de la continence. Les chevaliers, qui filaient le parfait amour avec les dames et damoiselles, et qui n’en obtenaient que des dons honnêtes, des baisers quelquefois, mais rarement ce qu’on appelait le don d’amour en sa merci, se dédommageaient de ces privations avec des servantes et des fillettes. C’était même un usage d’hospitalité que de garnir la couche d’un chevalier qui demandait asile dans un château. Lacurne de Sainte-Palaye cite, à propos de cet usage courtois, un extrait fort curieux d’un fabliau (Ms. du Roi, no 7,615, fol. 210), dans lequel une dame qui a reçu chez elle un chevalier ne veut pas s’endormir sans lui envoyer une compagne de lit.

Et la comtesse à chief se pose,
Apele un soun (sienne) pucelle,
La plus cortoise et la plus belle;
A consoil (en secret) li dis: Belle amie,
Alez tost, ne vous ennuit mie!
Avec ce chevalier gesir (coucher)...
Si le servez, s’il est metiers (besoin).
Je isa lassa volontiers,
Que ja ne laissasse pour honte,
Ne fust pour monseigneur le conte
Qui n’est pas encore endormiz....

La dame châtelaine était sans doute peu rigoriste, et la lecture de l’Art d’amour, composé par le trouvère Guiart (Ms. du Roi, no 7,615, fol. 178 et s.), ce poëme qui contient les leçons d’amour les plus dissolues avait pu façonner la dame à ce genre de complaisance. On peut présumer que de pareilles coutumes hospitalières ne se rencontraient pas dans tous les châteaux. Un poëte du treizième siècle nous sert de garant à cet égard, et la manière dont il attaque la Prostitution des villes nous permet de supposer qu’il la comparait tacitement à la décence des mœurs chevaleresques. Voici ce passage intéressant, que Lacurne de Sainte-Palaye a tiré d’un Ms. de la Bibliothèque Nationale (Fonds du Roi, no 7,615, fol. 140).