Ah! Gauthier, je n’a voiel plus; fi!
Dites, serez-vous toujours teus (tel)?
Vous estes un ord (sale) menestreus!
Les ménétriers et les jongleurs avaient concouru à propager la langue déshonnête, en débitant et en chantant les poésies des trouvères; et ceux-ci, que leur réputation littéraire recommandait comme des modèles dans l’art de rithmer et de bien dire, exerçaient une funeste influence sur la langue écrite comme sur la langue parlée: car quiconque écrivait en prose ou en vers s’autorisait de leur exemple pour se servir des mots les plus indécents, et pour étaler avec complaisance les images les plus impudiques. Les trouvères, dans les compositions du genre le plus relevé, ne se défendaient pas de cette mauvaise habitude de mêler à la langue poétique l’idiome des tavernes et des bordiaux. L’auteur du roman célèbre de Partenopex de Blois fait une peinture qui serait mieux à sa place dans un fabliau:
Il li a les cuisses ouvertes,
Et quant les soles i a mises,
Les flors del pucelage a prises.
L’auteur du roman de Garin le Lehorain n’attribue pas un langage plus décent à ses chevaliers; l’un d’eux s’écrie dans un accès de convoitise lubrique:
Si la tenoie, par mon chief à naisil,
La demoisel coucheroie avec mi!
Quelquefois le trouvère abordait un sujet de sainteté, et il ne changeait pas pour cela de vocabulaire; ainsi, dans les Miracles de Nostre-Dame, le poëte traducteur, que ce sujet édifiant n’avait pas purifié, se complaît à retracer les épisodes d’une nuit de noces, où, par la grâce de la Vierge immaculée, l’époux ne joua qu’un triste rôle:
La nuit première, en son beau lit,
Faire en cuida tout son delit,
Li espoux, es c... de sa fame;
Mais si la garda Nostre-Dame....
Chascune nuit que il anuite,
Touz fois revient à la meslée,
Mais la porte est si fort peslée
Si fort serrée et si fort close,
Qu’entrer ne puet pour nule chose.....
Les poëtes et les écrivains qui n’avaient pas bouche en cour, c’est-à-dire qui ne mangeaient point à la table des rois et des princes, savaient mal faire la distinction du langage honnête et de celui qui ne l’était pas; ils ignoraient la valeur réelle des mots, et ils ne soupçonnaient pas que la langue eût plusieurs espèces de style appropriées chacune au caractère de l’œuvre. Le sentiment de la décence littéraire ne les touchait pas même lorsqu’ils passaient d’un sujet profane à un sujet sacré. Un de ces trouvères sans doute fut chargé assez mal à propos de traduire la Bible en français, pour l’usage d’un prince de France. Il exécuta ce travail avec toute la conscience dont il était capable et il ne se fit aucun scrupule d’introduire dans sa traduction littérale une foule de mots, qui, pour avoir été employés en hébreu par Moïse, n’étaient point admissibles dans les saintes Écritures faites françoises; cependant cette étrange traduction fut écrite sur vélin par un scribe, ornée de miniatures et couverte d’une belle reliure. Ce fut en cet état qu’elle arriva dans les mains des rois de France, qui, pendant plusieurs générations, lisaient la Bible dans ce beau manuscrit et ne se scandalisaient pas d’y rencontrer, à chaque page, des énormités semblables à celles-ci, que M. Paulin Paris a extraites dans son excellent Catalogue des manuscrits français de la Bibliothèque du Roi: «Et autres foys dist Dieu à Abraam: Chacun masle de vous sera circumsis, et vous circumsizerez la char de votre v..; que ce soit en signe de lien entre moy et vous. Lors mena Abraham Ismael son fils, et touz les frankes mesmes de sa maison, et tous les masles de tous les bouviers de sa maison, et il circumsiza la char de leur v.. (ch. 17, vers. 10 et 23). Notre-Seigneur, a de certes, se remembra de Rachel, et overi son c..; laquelle conceust et enfanta un fils (ch. 30, vers. 22). Si se courroucèrent pour le despucelage de leur sorour... et ils répondirent: Dussent-ils avoir usé nostre sorour pour putage (ch. 34, vers. 13 et 31)!» Cette Bible françoise est conservée, sous le no 6,701, parmi les manuscrits de la Bibliothèque Nationale, et l’on s’étonne, en la lisant, qu’elle n’ait pas été translatée pour l’usage des clapiers de Glatigny, de Tyron et de Brisemiche, plutôt que pour servir aux dévotions des Rois Très-Chrétiens. Au reste les moralistes et les sermonnaires, qui s’adressaient souvent au peuple, et qui lui parlaient son langage, n’étaient pas plus réservés dans le choix de leurs expressions, qu’ils ramassaient dans la fange pour les mêler à des choses saintes ou édifiantes. Saint Bernard croyait encore prêcher en latin quand il disait énergiquement dans un de ses sermons: «Vieille femme menant pute vie de corps est putain!» Un autre sermonnaire du même temps, dans un discours sur l’humilité, prenait pour texte ces paroles du roi-prophète: Laus mea sordet eo quod sit in ore meo; et il les interprétait ainsi: «Ma louange n’est que merde et conchiure!» Le langage de la Prostitution avait débordé partout et jusque dans L’Église, qui eut la sagesse d’interdire aux fidèles la lecture des livres saints travestis indécemment en style vulgaire.